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COVID-19 : Québec calcule mieux les décès qu’ailleurs au Canada, selon des experts

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Au Canada, plus de 32 000 décès ont été recensés depuis le début de la pandémie. Ce chiffre serait probablement plus élevé.

Photo : La Presse canadienne / Nathan Denette

Le Québec semble mieux et plus rapidement calculer le nombre de décès liés à la COVID-19 que les autres provinces canadiennes. Cela expliquerait en partie pourquoi il est perçu à tort comme le cancre en matière de prévention de la mortalité depuis le début de la pandémie, disent des experts.

Selon les données officielles, le Québec compte 146 décès liés à la COVID-19 par 100 000 habitants depuis le début de la pandémie. La moyenne canadienne est de 84; celle de l’Ontario, de 76. Et depuis le 1er janvier 2022, le Québec a recensé plus de 900 morts, presque le double de l’Ontario, qui a une population bien plus importante.

Le Québec semble donc avoir davantage écopé que les autres provinces, mais selon la Dre Tara Moriarty, elles ont en réalité probablement connu autant de décès. C’est clair que ce qui se passe au Québec [en matière de décès] se passe partout au Canada. Les données du Québec sont le reflet du reste du Canada, explique la professeure agrégée et chercheuse en maladies infectieuses à l'Université de Toronto.

Toutes les provinces, et particulièrement l’Alberta, la Saskatchewan et la Colombie-Britannique, ont d'ailleurs un bilan de mortalité bien des fois plus élevé que le chiffre officiellement recensé, soutient la Dre Moriarty, qui est aussi la présidente du Groupe de travail de la Société royale du Canada.

Mais cela ne justifie pas pour autant le premier ministre François Legault de dire que le Québec n’est pas pire qu’ailleurs, nuance Simona Bignami, professeure agrégée de démographie à l'Université de Montréal.

Le nombre de décès est tout de même extrêmement élevé, tient-elle à rappeler. Le premier ministre aime bien comparer les bilans du Québec lorsque ça l’avantage, ajoute-t-elle.

La Dre Moriarty abonde dans le même sens.

« Il faut faire attention. On ne dit pas que le Québec a mieux fait. C’est juste que le Québec rapporte mieux et plus rapidement les décès. »

— Une citation de  Dre Tara Moriarty, Université de Toronto

Le Québec comptabilise mieux ses décès

Robert Choinière, démographe à la retraite, connaît bien la façon dont le Québec comptabilise ses morts. Selon cet ancien directeur adjoint aux affaires scientifiques de l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ), la province a toujours été reconnue pour sa capacité à bien mesurer la mortalité et les causes de décès, au quotidien ou lors d'événements ponctuels, comme durant les vagues de chaleur.

On fait des enquêtes plus précises [qu'ailleurs] pour déterminer la cause exacte du décès, fait-il valoir.

Ailleurs au Canada, dit M. Choinière, les décès sont souvent déclarés comme étant un arrêt cardiaque. Mais cet arrêt cardiaque a généralement été causé par quelque chose, dit-il. On peut avoir plusieurs causes de décès [sur le certificat de décès]; celle qui a initié le processus morbide, et peut-être d’autres secondaires.

Selon Frédéric Fleury-Payeur, démographe à l'Institut de la statistique du Québec (ISQ), le corps médical québécois a été sensibilisé à bien remplir les rapports de décès.

« Les médecins [au Québec] ont ce souci de déterminer pour quelle raison une personne est morte d’un arrêt cardiaque. [...] Dans le monde anglo-saxon, quand on a un arrêt cardiaque, on n’approfondit pas l’enquête et on va moins détailler les autres causes. »

— Une citation de  Frédéric Fleury-Payeur, ISQ

M. Fleury tient à préciser que le Québec ne comptabilise pas n’importe comment les décès, y compris les décès liés à la COVID-19. En fait, le Québec, contrairement aux autres provinces canadiennes, utilise des normes établies par l’Organisation mondiale de la santé (OMS).

Depuis le début de la pandémie, il utilise également un guide produit par l’OMS pour bien déterminer quelles morts doivent être attribuées à la COVID-19. On a bien respecté les consignes pour bien identifier si la COVID-19 est impliquée dans un décès, affirme M. Fleury.

Les décès qualifiés COVID sont tous des décès reliés à la COVID. La notion de décès COVID n’a pas changé depuis le début de la pandémie. Donc, les décès COVID annoncés quotidiennement sont selon le diagnostic du médecin, ajoute le ministère de la Santé, dans un courriel.

Par exemple, il est clairement indiqué qu’on ne peut pas affirmer qu’un décès est lié à la COVID-19 si la personne, même si elle est positive, est bel et bien morte dans un accident de voiture ou par arme à feu.

Ailleurs dans le monde, les rapports de décès indiquent très souvent seulement pneumonie comme cause principale du décès, même si la COVID-19 était bel et bien la cause de cette pneumonie qui a mené à la mort. Cette pratique est découragée par l’OMS parce qu’il devient ensuite difficile de bien comprendre l’impact de la pandémie sur les décès.

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Exemple d'un certificat médical de la cause de décès du Guide de l'OMS sur la classification des décès dus à la COVID-19.

Photo : OMS

Déterminer la cause principale d’un décès chez les personnes âgées, premières victimes du virus, est plus complexe, puisque les aînés ont généralement plusieurs comorbidités, précise M. Fleury. Il est possible que, chez certaines personnes, la COVID-19 n’ait pas été la cause directe du décès. Par contre, il affirme que dans bien des cas, il est clair que la COVID-19 a exacerbé ces pathologies et a contribué au décès.

Le guide de l’OMS précise d’ailleurs que, si la personne décédée souffrait déjà de certaines affections chroniques, celles-ci doivent être ajoutées dans la deuxième partie du certificat médical.

M. Choinière ajoute que, dans bon nombre de cas, la cause principale du décès est relativement claire : par exemple, lorsqu’une personne infectée est admise aux soins intensifs à la suite d’une infection à la COVID-19. On peut dire que ces personnes sont décédées à cause de la COVID-19 [et non à cause de leurs comorbidités].

En tout, il y a eu plus de 900 décès de la COVID-19 depuis le 1er janvier, un taux de mortalité bien supérieur à ceux rapportés par d'autres États occidentaux. Néanmoins, François Legault et son nouveau directeur de santé publique se veulent rassurants : la situation ne serait pas pire qu'ailleurs au pays. Vincent Maisonneuve a fouillé la question.

L’effet du dépistage

Le Québec a généralement fait plus de tests par habitant qu’ailleurs au pays, ce qui a aussi un impact sur le nombre de décès liés à la COVID-19 qui sont réellement détectés, croit la Dre Moriarty.

Au Québec, les décès parmi les cas confirmés ou suspectés font l’objet d’une enquête épidémiologique des directeurs régionaux de santé publique. Un suivi post-mortem peut être fait au besoin, afin de confirmer ou d'infirmer que le décès est lié à la COVID-19.

Ailleurs au Canada, comme en Ontario, beaucoup de décès dans des établissements de soins de longue durée ou à domicile n’ont pas été comptés, parce qu’on n’a jamais fait de tests, dit la Dre Moriarty.

Mme Bignami se demande toutefois si le fait qu’on limite désormais le dépistage aura un impact sur le nombre de décès recensés. Je pense que M. Legault sera peut-être surpris de voir que le nombre réel de décès [liés à la COVID-19] sera plus élevé que ce qui est rapporté, prédit-elle à propos de cette cinquième vague.

Mais il faudra patienter encore avant de le savoir, puisque les données provisoires quant à la surmortalité au Québec des mois de décembre 2021 et janvier 2022 ne seront pas publiées avant la mi-février.

La surmortalité, un élément important, mais avec des délais

Le premier ministre François Legault a déclaré jeudi que les données sur la surmortalité sont ce qu'il y a de plus important pour avoir le vrai portrait de la situation. Le ministère de la Santé précise, pour sa part, que la surmortalité est un indicateur complémentaire au bilan quotidien des décès.

La surmortalité, c'est le nombre de décès, toutes causes confondues, excédant le nombre de décès attendus selon la tendance des années précédentes.

Ce calcul des morts permet de comptabiliser les décès dus à la COVID-19 qui auraient pu être manqués par les systèmes de surveillance et d'évaluer les effets directs et indirects de la pandémie, précise M. Fleury.

La surmortalité permet de contourner ces enjeux de définition (qu'est-ce qu’un décès COVID?). En analysant la surmortalité, on peut voir l’effet net d’une pandémie, illustre M. Fleury.

M. Fleury explique que, normalement, en l’absence d’éléments perturbateurs (p. ex., grippe, vague de chaleur, catastrophe naturelle, etc.), les décès évoluent de façon très linéaire d’année en année.

« Quand on voit de la surmortalité, c’est clair que c’est parce qu’il y a quelque chose qui s’est passé. »

— Une citation de  Frédéric Fleury-Payeur, ISQ

Le Québec est par ailleurs l’endroit au Canada où les décès sont le plus rapidement signalés et comptabilisés. L’Institut de la statistique du Québec réussit ainsi à offrir chaque mois une révision des données sur la surmortalité (Nouvelle fenêtre).

Pour faire ses calculs, l’ISQ reçoit les bulletins de décès qui proviennent principalement des installations du réseau de la santé (centres hospitaliers, CHSLD, etc.) ou des maisons de soins palliatifs.

L’ISQ reçoit environ 80 % des bulletins de décès dans un délai de 4 semaines; 90 % après 8 semaines et 95 % après 26 semaines. Les décès qui font l’objet d’une enquête du Bureau du coroner et les décès de résidents du Québec survenus dans une autre province canadienne ou dans un autre pays prennent plus de temps. Les données de surmortalité sont généralement complétées deux ans plus tard.

L’INSPQ précise que le Québec a accéléré la déclaration et la saisie des décès pour les cas de COVID-19, notamment par l’implantation d’un formulaire électronique de déclaration en juin 2020. Le Québec a mis tout en place pour ne pas échapper de décès liés à la COVID-19. Il n’y a pas eu de sous-estimation du nombre de décès déclarés, indique un rapport de l’INSPQ sur la surmortalité (Nouvelle fenêtre).

Ailleurs au Canada, ces données prennent des mois à obtenir. D’ailleurs, Statistique Canada avertit que ses données sur la surmortalité sont incomplètes en raison de nombreux retards de réception des données. Statistique Canada explique qu'elle reçoit généralement les données de l'Ontario et du Nouveau-Brunswick deux mois après le décès. Les données les plus récentes sur le Manitoba datent du mois de février 2021.

C’est pourquoi ces experts estiment que les données sur la surmortalité seront d’autant plus importantes au cours des prochains mois pour comprendre ce qui s’est réellement passé pendant la pandémie.

Beaucoup de pays sous-estiment leur nombre de morts

Même si les données sont provisoires à bien des endroits, on peut déjà très bien voir que la COVID-19 a causé beaucoup plus de décès que ce qui a été signalé. En fait, diverses analyses estiment que le nombre réel de morts à travers le monde causés par la COVID-19 est 2 à 5 fois plus élevé. (Nouvelle fenêtre)

De façon générale, les endroits où la surmortalité correspond ou est inférieure au nombre de décès liés à la COVID-19 ont comptabilisé de façon plus exhaustive les décès liés à la COVID-19. C’est le cas du Québec, de la Belgique et de la France.

Selon l’ISQ, entre le 1er mars 2020 et le 28 août 2021, le nombre de décès observés a été de 3,7  % plus élevé que le nombre attendu au Québec, alors que la proportion s’élève à 4,7  % pour le reste du Canada, et à 16,8  % pour les États-Unis.

Il faut noter que, lors de la première vague, le Québec et l’Ontario ont connu une surmortalité très élevée. M. Fleury explique que la situation était alors plus floue, ce qui a probablement contribué à une sous-estimation des décès. Lors de la première vague, la surmortalité au Québec a été de 25  %, tandis que celle de la deuxième vague est estimée à 6 %.

Mais généralement après la première vague, il ne semble pas y avoir eu de sous-estimation du nombre de décès dus à la COVID-19 déclarés au Québec. En 2021, on a même observé une légère sous-mortalité au Québec. L’ISQ explique que certaines personnes vulnérables ont pu avoir vu leur décès devancé par la COVID-19 lors de la première vague, ce qui a ainsi diminué le nombre de personnes à risque lors de la vague subséquente.

Ce n’est pas le cas ailleurs au pays, où l’on remarque que la surmortalité est plus élevée que le nombre de décès attribués à la COVID‑19.

Par exemple, on a observé une hausse de la surmortalité à l’automne 2021, particulièrement en Alberta (+22 %) et en Colombie-Britannique (+22 %). Une partie de cette surmortalité a été causée par une hausse des décès liés à des surdoses d'opioïdes, mais une forte proportion de ces décès aurait été causée par la COVID-19.

Selon les dernières données de Statistique Canada, on estime qu’il y a eu au Canada 6,3 % de décès de plus que ce à quoi on s'attendait en l'absence de pandémie de mars 2020 au début d'octobre 2021.

M. Fleury rappelle qu'il est certain que cette surmortalité peut être largement attribuée à la COVID-19. Si la surmortalité inclut tous les décès, on a observé pendant la pandémie une diminution des décès liés à la grippe et aux accidents de la route, par exemple. Selon la Dre Moriarty, il est trop tôt pour constater l'incidence du délestage dans les chiffres de surmortalité. Cet effet devrait être observé dans les cinq prochaines années, dit-elle.

Précision Le titre a été modifié pour indiquer que ce sont des experts qui affirment que le Québec calcule mieux les décès liés à la COVID-19 qu’ailleurs au Canada.

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