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Explosion sur Merivale : des normes de sécurité laxistes, disent d’anciens employés

Le président de la compagnie assure que ces allégations sont « non fondées ».

À l'arrière de plusieurs camions-citernes entreposés près de bâtiments commerciaux, des flammes et une grande fumée noire s'élèvent vers le ciel.

Le 13 janvier, une explosion et un incendie ont touché une installation d’Eastway Tank, compagnie qui fabrique des camions-citernes (archives).

Photo : Gracieuseté de Ty Littleton

Radio-Canada

D'anciens employés d'Eastway Tank Pump & Meter Ltd. se sont manifestés pour affirmer qu'il y avait des manquements à la sécurité dans l'entreprise d'Ottawa avant l'explosion de jeudi 13 janvier qui a tué six travailleurs et en a blessé un septième grièvement.

Ces allégations concernent au moins trois incendies antérieurs, un stockage inapproprié de produits chimiques inflammables et des camions chauds - des camions-citernes contenant encore du carburant ou des résidus inflammables - exposés à des étincelles de soudage et autres activités au sein de l’entreprise du chemin Merivale.

CBC News s'est entretenue avec trois anciens employés qui ont corroboré ces détails sur les conditions de travail chez le fabricant de camions-citernes, ainsi qu'avec un expert de l'industrie sans aucun lien avec l'entreprise.

« Tout le monde pensait que c'était un piège mortel. »

— Une citation de  Josh Bastien, ancien employé d'Eastway Tank

Dans une déclaration attribuée au président et propriétaire d'Eastway Tank, Neil Greene, envoyée à CBC mercredi soir, on qualifie ces allégations de non fondées.

Nous pleurons tous la perte de nos amis et de notre famille, et je partage l'immense douleur, la tristesse et la colère ressenties, y est-il déclaré. Mais en toute déférence, ces allégations ne sont pas fondées. Eastway Tank a toujours travaillé pour maintenir les normes de sécurité les plus élevées. Nous travaillons en étroite collaboration avec les enquêteurs et coopérons pleinement pour faire toute la lumière sur ce qui s'est passé.

La cause de l'explosion et de l'incendie fait toujours l'objet de plusieurs enquêtes. Eastway Tank construit et entretient des camions-citernes qui peuvent transporter une variété de carburants.

CBC a également obtenu des détails sur les ordonnances du ministère du Travail, de la Formation et du Développement des compétences de l’Ontario, qui découlent d'une enquête, menée en 2017, ayant pour origine une plainte concernant les conditions de travail dans l'établissement.

Sonner l’alarme

Josh Bastien a quitté Eastway au printemps 2021 en raison de ce qu'il prétend être un environnement de travail dangereux. Son père, Rick, un cadre supérieur de l'entreprise, fait partie des personnes qui ont péri dans l'explosion du 13 janvier.

Pendant longtemps, mon père a sonné l'alarme et il n’est plus là maintenant, et j'ai l'impression qu'il voudrait que la vérité sorte enfin. Sa mort, ça doit signifier quelque chose. Parce que ça ne peut pas continuer, lance Josh Bastien à CBC.

Deux hommes se préparent à manger dehors au camping.

Josh Bastien (à droite) avec son père. Josh Bastien a quitté Eastway Tank en 2021. Rick Bastien fait partie des victimes de l'explosion du 13 janvier 2022.

Photo : Gracieuseté/Josh Bastien

Ayant travaillé pour Eastway pendant environ trois ans, il décrit un grave incendie qui s'est produit à l'intérieur de l'une des aires de service il y a environ un an et demi, lorsque l’étincelle d'une torche de soudage a atterri dans un bac d'huile.

L’aire de service ressemblait à une porte de l'enfer. Je pouvais voir des flammes au loin et de la fumée s'échapper et remplir l‘atelier principal, raconte-t-il.

Il explique avoir attrapé un extincteur, mis un chiffon humide sur sa bouche et être entré dans l’aire de service pour éteindre le feu, mais que son père l'a repoussé dehors pour finir le travail lui-même.

Josh Bastien indique que le feu était déjà éteint lorsque les pompiers sont arrivés, non sans que les flammes n’aient endommagé les outils et noirci le plafond.

Un autre ancien employé, Chris Collins, parle d’un incendie similaire en plus d’un autre incendie, lorsqu’il travaillait pour Eastway, qui s’est déclaré dans la chaufferie de l'atelier, près de conteneurs de liquide inflammable.

M. Collins a aussi montré une photo où l'on voit les conséquences d'un troisième feu, en mars 2021, juste après qu’il eut quitté l'entreprise.

M. Collins indique que la photo lui a été envoyée par un ancien collègue, Danny Beale, également décédé dans l'explosion de la semaine dernière. Elle montre un camion-citerne noirci devant l’entrée d’une aire de service, avec un pompier à proximité.

Un camion touché par le feu avec un pompier devant un édifice.

Cette photo fournie par l'ancien électricien d'Eastway Tank Chris Collins montre les conséquences d'un incendie qui a touché une balayeuse de rues en mars 2021. M. Collins a déclaré à CBC que la photo a été prise par Danny Beale, mort dans l'explosion à l'installation du chemin Merivale le 13 janvier 2022.

Photo : Gracieuseté/Chris Collins

M. Collins, un électricien qui a quitté l'entreprise en mars dernier après environ deux ans, a dit qu'à la suite de ces incendies, la direction d’Eastway n’a pris que peu de mesures concrètes pour prévenir des incidents semblables.

Après ces incendies et en voyant les réactions [de l’entreprise], j'ai commencé à me questionner, car je considérais que la réponse fournie était loin de celle à laquelle on aurait pu s’attendre après un feu, dit-il.

CBC a demandé le dossier des appels d'incendie précédents pour le 1995 chemin Merivale, mais la Ville d'Ottawa a refusé de le fournir en raison de l'enquête en cours.

Une bataille constante

Josh Bastien soutient que les petits incendies étaient monnaie courante à Eastway Tank et qu'ils étaient souvent allumés lors de travaux de soudage à proximité de bacs ouverts remplis de chiffons imbibés d'huile.

Vous avez une poubelle huileuse remplie de chiffons, un gars qui soude sur un réservoir et une étincelle qui vole et atterrit à l'intérieur de la poubelle. En un instant, la fumée s'élève de partout et il y a un feu à l'intérieur de l’atelier, explique Josh Bastien, ajoutant avoir été témoin d’un tel incident au moins deux douzaines de fois.

On se battait tout le temps avec les étincelles et les flammes parce que l’atelier était vraiment exigu.

Josh Bastien décrit également des seaux ouverts de liquide inflammable stockés près d'une chaudière.

Ça pouvait être du carburéacteur, du gaz, du diesel, énumère-t-il.

Un ancien employé que CBC a accepté de ne pas nommer, car il craint des représailles, explique qu'il fermait constamment la porte en acier d'un placard de stockage de produits chimiques parce qu'il se trouvait juste à côté d'un poste de soudage.

Il y a des étincelles qui volent de partout, littéralement à cinq pieds de là… Il suffirait d'une seule d’entre elles pour faire sauter toute la pièce, selon l'ancien employé, qui dit avoir été licencié au début de l'année dernière à cause de la COVID-19 et avoir refusé de retourner travailler pour l’entreprise lorsqu'on le lui a demandé en raison de craintes liées aux problèmes de sécurité.

Il y avait une odeur qui se dégageait et des flammes nues constamment dans la salle de soudure. Tout le monde pensait que c'était un piège mortel, dit Josh Bastien.

L'ancien employé qui a demandé à garder l'anonymat s'inquiétait également du fait que les travailleurs fumaient près des entrées, surtout en hiver, lorsqu'il était difficile d'atteindre une table de pique-nique à côté du bâtiment.

Il aurait suffi que quelqu'un jette un mégot par terre et que le vent le pousse dans le bâtiment, dit-il.

Les camions chauds, un danger

Parmi les autres manquements graves à la sécurité dont Josh Bastien prétend avoir été témoin, il y avait aussi les camions dits chauds amenés dans les zones de service et de production de l'usine avant que leurs réservoirs ne soient soigneusement nettoyés à la vapeur et qu'on y vérifie la présence éventuelle de résidus.

Je peux garantir qu’à plusieurs reprises, un camion avec des produits est entré et que personne n'a mentionné ou dit quoi que ce soit, soutient Josh Bastien.

Un homme se prend en photo dans son atelier.

Chris Collins a travaillé comme électricien pour Eastway Tank pendant près de trois ans. Il a quitté l'entreprise en mars 2021.

Photo : Gracieuseté/Chris Collins

Chris Collins confirme avoir également vu des camions chauds entrer dans l’atelier.

Nous avions des véhicules avec du carburant actif, parfois de l'essence, du diesel ou d'autres huiles de chauffage domestique, qui étaient déplacés dans l'atelier pour y être réparés, raconte-t-il.

En général, on nous disait : "Ne faites aucune étincelle ou soudure dessus". Mais la plupart du temps, le travail était fait."

Josh Bastien explique qu'il était souvent chargé de conduire des camions-citernes à l'intérieur et à l'extérieur de l'installation, même s'il n'était pas titulaire d'un permis. D'autres employés non agréés d'Eastway aussi, selon lui.

Mon père a détesté ça quand il l’a découvert, dit Josh Bastien. Je roulais au milieu de bombes exposées à l’extérieur, et j'aurais pu faire une erreur. Quelque chose aurait pu arriver.

Déversements de carburant

L'ancien employé qui préfère taire son nom décrit également un problème persistant avec le système de pompage utilisé pour évacuer le liquide contaminé des fosses sous les aires de service.

Il raconte que la dangereuse mixture de carburant et d'eau bouillonnait souvent et menaçait de se déverser sur une rampe menant, après l'atelier de peinture, dans la zone de production.

Les fosses étaient inondées et c’était la pagaille, et ça arrivait tout le temps, dit l'homme, qui a travaillé pour Eastway pendant environ trois ans.

Il indique que des déversements de carburant se produisaient également lorsque les travailleurs vidaient les camions à nettoyer.

J'ai vu des gars sortir après le travail… Ils étaient couverts de carburant. Complètement trempés de carburant.

Le carburant traversait constamment la cour non pavée dans un fossé qui longeait les voies ferrées derrière la propriété, poursuit l'homme.

Josh Bastien prétend qu'il était parfois chargé de vidanger les fosses de service en pompant le liquide contaminé à travers un tuyau sous la clôture arrière directement dans le fossé.

C'est ce qu'on nous disait de faire, dit-il.

Le ministère du Travail a enquêté sur des plaintes

Le ministère du Travail, de la Formation et du Développement des compétences de l'Ontario a confirmé qu'un inspecteur a remis quatre ordonnances à l'entreprise après qu'une visite sur le site, en juin 2017, eut révélé des problèmes de ventilation, de sécurité et de formation en soudage et d'exposition à des substances chimiques dangereuses.

Cette visite avait été effectuée en réponse à une plainte en matière de santé et de sécurité au travail, a précisé un porte-parole du Ministère par courriel jeudi.

Des inquiétudes ont été soulevées concernant l'exposition au gaz, la ventilation et la formation, a-t-il écrit.

Le panneau d'une usine.

Le panneau de l'usine Eastway Tank sur le chemin Merivale, à Ottawa

Photo : Radio-Canada / Francis Ferland

Toutes les ordonnances de 2017 – écrites par un inspecteur du travail à un employeur afin qu’il se conforme aux lois sur la santé et la sécurité ou arrête le travail – ont été respectées, a ajouté le porte-parole.

Le Ministère s'est de nouveau rendu sur le chantier de l'entreprise, en septembre 2018, après une plainte du public concernant des travailleurs ne portant pas d'équipement de protection individuelle, mais il a été constaté qu'Eastway était en règle, selon le porte-parole.

La Ville d'Ottawa a déclaré à CBC qu'elle n'était pas impliquée dans l'inspection de l'installation.

Passer à travers les résolutions

Dans la déclaration initiale de la société à CBC après l'explosion, le président et propriétaire d'Eastway, Neil Greene, déclarait : Nous restons en contact étroit avec les enquêteurs et nous coopérerons avec les autorités dans toutes les enquêtes qui s'ensuivront. Nous voulons savoir tout ce qui s'est passé.

Je pense qu'il n’y a jamais eu la volonté de changer les conditions de sécurité. Je pense que c'était plutôt : "Nous nous en sommes occupés. Ça peut arriver. Soyez plus intelligent la prochaine fois", estime M. Collins. Mais cela n’aurait pas dû être la seule mesure de sécurité prise.

M. Collins dit avoir siégé au comité de santé et de sécurité d'Eastway pendant environ deux mois, mais que peu avait été accompli.

Cela ressemblait plutôt, plus ou moins, à passer à travers les résolutions, dit-il. Vous verriez encore [des travailleurs] souder à quatre ou cinq pieds d'un bidon de carburant.

Josh Bastien et l'employé anonyme font écho au récit de M. Collins, affirmant qu'ils se sentaient souvent mal à l'aise de faire part de leurs préoccupations à leurs superviseurs.

Travail dangereux

Eastway Tank est certifié par Transports Canada pour fabriquer et inspecter des réservoirs capables de transporter du pétrole brut léger, de l'essence, du carburant diesel, du carburant d’aviation et du méthanol.

Chris Revers, directeur de l'usine de Jasper Tank, près d'Edmonton, raconte que sa première réaction en apprenant l'explosion de la semaine dernière a été le choc, puis l'inquiétude.

Je sais que c’est un travail dangereux de construire ces unités et de les entretenir. De mauvaises choses peuvent se produire tous les jours, c'est juste la nature du travail, dit M. Revers, dont l'entreprise fabrique et entretient des réservoirs pour l’industrie du pétrole et du gaz depuis  1947.

Ce que nous essayons de faire, c'est de faire de notre mieux pour atténuer ces dangers et garantir la sécurité de nos gens.

Le visage de six personnes.

Russell McLellan, Matthew Kearney, Richard Bastien, Kayla Ferguson, Danny Beale et Étienne Mabiala, les six personnes qui ont perdu la vie lors de l'explosion sur le chemin Merivale à Ottawa (de gauche à droite).

Photo : Radio-Canada / Montage photo

M. Revers, qui n’a aucune connaissance directe d’Eastway Tank ou de la cause de l'explosion, précise que des tests rigoureux et des précautions de sécurité sont indispensables dans cette industrie.

Chaque réservoir qui entre dans une installation doit subir une inspection minutieuse comprenant une évaluation visuelle, un test de fuite, un test de pression et un test de renifleur avec un détecteur de gaz, énumère-t-il.

Les réservoirs contenant du carburant doivent être vidangés et nettoyés à la vapeur pendant des heures, poursuit M. Revers, et même après ça, il existe toujours un risque que des résidus de carburant ou de la vapeur soient piégés dans les joints de recouvrement.

Avant qu'un réservoir n'entre dans un atelier, vous devez vous assurer que ce réservoir est sûr et qu'il ne s'agit pas d'un réservoir chaud, explique M. Revers.

Il ajoute que le soudage et les autres travaux susceptibles de projeter des étincelles ne devraient jamais être effectués à proximité de matériaux volatils.

Aucune de ces choses ne devrait se produire à proximité d'un réservoir chaud ou d'un produit usagé.

Un homme portant un masque en conférence de presse dehors, face à des micros.

Chris Lawson, du Bureau du commissaire des incendies en conférence de presse après l'explosion mortelle et le feu survenus à Eastway Tank. Plusieurs enquêtes sont en cours après l'explosion (archives).

Photo : Radio-Canada / Francis Ferland

Certains fabricants de réservoirs vont au-delà des normes gouvernementales pour assurer un lieu de travail sécuritaire, selon M. Revers, qui espère que Transports Canada tiendra compte des conclusions des diverses enquêtes menées sur la catastrophe d'Eastway.

Ils vont vouloir s'assurer que cela ne se reproduise plus, pense-t-il. Et ils devraient.

Avec les informations de Alistair Steele, Guy Quenneville, Kate Porter, Joseph Tunney et Michelle Allan

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