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Relancer un journal régional : un combat perdu d’avance?

Une pile de journaux.

Le « Tilbury Times », qui a fermé ses portes en 2020, était publié depuis 1884.

Photo : iStock

Alors que nombre de journaux régionaux peinent à survivre, un Ontarien veut faire revivre le Tilbury Times, fermé il y a deux ans après 136 ans d'existence.

Avril 2020, le groupe Postmedia Network annonce la fermeture de 15 journaux locaux en Ontario et au Manitoba en raison de la chute de revenus causée par la pandémie.

Parmi ces publications, le Tilbury Times qui couvre la communauté de Tilbury dans le Sud-Ouest de l'Ontario. L'histoire aurait pu s'arrêter là pour ce journal créé en 1884, mais c'était sans compter les efforts de Mohsin Abbas, un Ontarien originaire du Pakistan, qui est bien décidé à préserver la publication.

Je suis parfaitement conscient de l’importance des journaux dans les petites villes. Lorsque je suis arrivé au Canada, j’ai travaillé dans de petites villes, pour des journaux du Canada et pour le service de nouvelles de la BBC, dans de très petites communautés, explique Mohsin Abbas.

« Les gens de la communauté sont très motivés, ils apportent leur soutien, et tout ce qui est réalisé, c’est grâce à leur soutien. »

— Une citation de  Mohsin Abbas, éditeur du Tilbury Times

C’est à l'antenne de CBC que M. Abbas entend parler de la fermeture du Tilbury Times. Après avoir discuté avec de nombreux acteurs et résidents de Tilbury frustrés de la fermeture du journal, il prend les choses en main.

La bibliothèque de Tilbury regorge d'anciens numéros du journal dont certains datent du 19e siècle.

La bibliothèque de Tilbury regorge d'anciens numéros du journal, dont certains datent du19e siècle.

Photo :  (Haydn Watters/CBC)

Il commence alors à travailler avec une petite équipe de travailleurs indépendants afin de mettre en ligne le site Internet.

M. Abbas dit compter sur la vitalité de Tilbury, où il veut ouvrir un bureau, pour faire fonctionner le journal.

En signe de gratitude

Mohsin Abbas a été journaliste au Pakistan, mais dit avoir dû s’exiler en 2002 pour fuir la persécution politique.

Au Canada, il a travaillé en Saskatchewan, en Colombie-Britannique, au Manitoba et en Ontario pour de petits journaux et pour la BBC. Il a aussi lancé en 2016 le Milton Reporter, un journal destiné aux résidents de Milton, une petite ville située à une heure à l’ouest de Toronto.

L'homme assis en visioconférence.

Mohsin Abbas compte sur le dynamisme et la volonté des résidents pour faire fonctionner le journal.

Photo : Radio-Canada

Son objectif, explique-t-il, en s’investissant dans les journaux locaux, c’est de redonner au Canada ce que le pays lui a donné en l’accueillant comme réfugié.

Imaginez un type en prison, assis dans un pays du tiers-monde et attendant d'être tué lors d'une rencontre avec la police. Et puis il quitte cet endroit, arrive au Canada et il est toujours en vie et heureux avec une belle famille 20 ans plus tard. C'est inestimable, explique-t-il.

« Donc ce que je fais, ce n'est rien. [...] Je pourrais donner ma vie pour cette communauté, ce pays. Je remercie le Canada de m’avoir sauvé la vie. »

— Une citation de  Mohsin Abbas, éditeur du Tilbury Times

Voué à l’échec ?

L'enthousiasme et la détermination de Mohsin Abbas pourraient ne pas suffire, selon Jean-Hugues Roy, professeur à l’École des médias de l’UQAM, compte tenu de la situation dans laquelle nombre de journaux locaux se trouvent en ce moment.

Historiquement, il y a toujours eu des journaux, des stations de radio qui ont fermé leurs portes, mais ça a pris une ampleur historique. Il y a eu des fermetures comme on n’en a jamais vu, ces dernières années dans les médias partout au Canada et en Amérique du Nord, explique-t-il.

« Si le journal de Tilbury a fermé ses portes, c’est pour une raison. C’est que le bon vieux modèle d'affaires sur lequel les médias privés se sont appuyés pendant presque un siècle, la vente de publicité, ça ne fonctionne plus.  »

— Une citation de  Jean-Hugues Roy, professeur à l’École des médias de l’UQAM

M. Roy juge rafraîchissante l’initiative de Mohsin Abbas, mais précise que nous sommes désormais dans une ère différente, on ne peut plus numérique, et que l’époque où les journaux tiraient 80 à 90 % de leurs revenus de la publicité est révolue.

Maintenant, les gens s’informent avec des téléphones portables avec des moyens numériques et la publicité dans cet univers numérique, elle est contrôlée par deux gros joueurs au Canada, Google et Facebook. C’est perdu, c’est derrière nous, on ne peut plus revenir en arrière, explique-t-il.

« Il faut aller chercher d’autres sources de revenus. Parmi ces sources-là, ce sont les abonnés eux-mêmes, c’est la population elle-même. Il faut qu’elle soit prête à payer pour s’abonner au journal de Tilbury ou à un journal local, et ça, c'est beaucoup plus difficile à faire. »

— Une citation de  Jean-Hugues Roy, professeur à l’École des médias de l’UQAM
Jean-Hugues Roy

Jean-Hugues Roy a des doutes sur la capacité à survivre de certains journaux locaux.

Photo : Gracieuseté

Parmi les pistes qu’explore Mohsin Abbas pour financer son journal, outre ses finances personnelles, la publicité figure pourtant en bonne place.

Nous avons eu un annonceur durant notre semaine de lancement [du site Internet]. Et j’ai dit à la personne que nous n’avons pas encore suffisamment de lecteurs. Il m’a répondu qu’il était prêt à aider la communauté, indique-t-il.

Le site Internet lancé il y a quelques semaines est par ailleurs gratuit, ce qui exclut de facto la possibilité pour le Tilbury Times de compter sur des abonnés, abonnés dont l’apport est pourtant inestimable dans la survie de certains journaux selon Jean-Hugues Roy.

M. Roy note cependant qu’il y a très peu de journaux canadiens qui ont le privilège de ne vivre que de leurs abonnements. Il cite Le Devoir qui s'appuie grandement depuis sa fondation sur ses abonnées pour vivre.

Il remarque aussi que certains médias, comme le Globe and Mail, ont réussi à opérer un virage en réussissant à élargir leur base d’abonnées numériques.

Il cite enfin la coopérative nationale de l’information indépendante, un regroupement de six quotidiens québécois régionaux qui, en se transformant en coopérative, ont réussi à se refaire une santé et à aller chercher un nombre important d’abonnés en ligne.

Une grosse dose d’optimisme

Jean-Hugues Roy précise cependant que même s’ils sont relativement importants, la publicité et les abonnements ne suffisent plus à maintenir en vie les organes de presse.

Il souligne donc le caractère essentiel des appuis gouvernementaux.

On est rendu à une étape où il faut se rendre compte que l’information est un bien public et on a besoin de l’appui des pouvoirs publics. Pour l'instant, ils ont répondu à l'appel grâce à des programmes de crédit d'impôt qui permettent de financer les salaires des journalistes, indique-t-il.

« Mais il y a d’autres moyens que l’État pourrait prendre pour financer l’information, entre autres, aller peut-être chercher des redevances chez les géants du web. »

— Une citation de  Jean-Hugues Roy, professeur à l’École des médias de l’UQAM

Bien que la tendance à la fermeture des journaux locaux s'accroisse, M. Abbas se montre d’un optimisme infaillible.

Je pense qu'à terme, les petites communautés vont faire leur retour et vont revitaliser les journaux qui doivent fermer à cause des grands groupes [qui captent l’essentiel des revenus publicitaires], explique-t-il.

Un optimisme que veut partager Gabby Glasier, originaire de Tilbury, qui aide au fonctionnement du journal étudiant de l’Université Western où elle est inscrite en quatrième année.

Je suis incroyablement reconnaissante, incroyablement heureuse, ravie, mais cela va demander beaucoup de travail, a-t-elle déclaré.

Une femme assise sur une chaise tient un journal dans ses mains.

Gabby Glasier sera pigiste pour le journal.

Photo : Sarah Wallace

L'été dernier, elle a écrit une notice nécrologique en l’honneur du Tilbury Times dans le Toronto Star.

Elle prévoit contribuer au Tilbury Times en tant que pigiste et espère que le retour du journal permettra de rassembler la communauté.

Personne ne l'a vu venir. Personne ne s'y attendait. Mais il est là quand même et ce sera quelque chose de bien, explique-t-elle.

Avec des informations de CBC News

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