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Dans la cuisine du lean, un opiacé qui se boit comme du sirop

Lean, sizzurp ou purple drank, peu importe le surnom, le sirop à la codéine mélangé à des boissons gazeuses est devenu une mine d'or pour les fabricants de versions frelatées, aux risques et périls des consommateurs.

Deux producteurs de sirop de codéine frelaté en versent dans une bouteille.

Dans un laboratoire clandestin, deux trafiquants produisent du faux sirop contre la toux à la codéine.

Photo : Radio-Canada / Sébastien Gaudet

Jason* me donne rendez-vous dans le stationnement d’un petit centre commercial, par une soirée froide de décembre. Il arrive un peu en retard et me fait signe de prendre place dans sa vieille camionnette. « Si on nous intercepte, tu ne parles pas », m’ordonne-t-il.

On roule dans la nuit pendant une trentaine de minutes jusqu’à un banal bungalow de banlieue. Jusqu’ici, tout est normal. Mais ce que je m’apprête à voir donne froid dans le dos.

Dans son garage en désordre, Jason dépose un gros bac en plastique, des boîtes contenant des bouteilles brunes de médicaments, des bouchons, des rouleaux d’autocollants… Un vrai bazar.

Certains qualifieraient l’endroit de laboratoire clandestin. Parce que c’est ici que le trafiquant fabrique des litres et des litres de lean contrefait, du sirop contre la toux à la codéine (ou dans ce cas-ci, à pas mal n’importe quoi), que les consommateurs mélangent à des boissons gazeuses. Ici, c’est la pharmacie de la street, dit-il en riant.

« Lean », « sizzurp » ou « purple drank », peu importe le surnom, le sirop à la codéine mélangé à des boissons gazeuses est devenu un mine d'or pour les fabricants de versions frelatées, aux risques et périls des consommateurs. Simon Coutu a eu accès aux bas-fonds de la production et de la revente de cette drogue, de plus en plus en vogue chez les jeunes.

Contrefaçon pharmaceutique

Jason a flairé la bonne affaire. Avec un peu de volonté, on va faire 10 000 $ avec ça, me dit-il en pointant les 200 bouteilles qu’il est en train de remplir. En ce moment, la demande explose. On en voit dans les vidéoclips des rappeurs américains. Le lean est à la mode. C’est une mine d’or.

La recette est approximative, voire aléatoire : sucre, sirop contre la toux pour enfants et narcotiques grappillés sur les marchés du web profond. Le tout est mélangé nonchalamment dans un bac en plastique pour ensuite être mis en bouteille. Un autocollant le présentant comme un médicament y est apposé et on scelle avec un bouchon de sûreté. On jurerait un produit sorti tout droit de la pharmacie.

Mettons qu’on s’arrange avec ce qu’on a, me dit Jason. On n’est pas dans un laboratoire et on n’est pas des chimistes. On a appris ça sur le tas, mais on fait du bon lean.

Je me permets d'en douter et le questionne sur la dangerosité du produit. Il se défend de vendre une drogue potentiellement mortelle.  Si ce n’est pas moi qui le fais, ça va être d’autres, dit-il en brassant son mélange violet sirupeux. Pourquoi j’aurais des remords à faire de l’argent? 

Deux trafiquants fabriquent du faux sirop à la codéine.

La recette du faux sirop à la codéine est approximative, voire aléatoire. Le tout est mélangé nonchalamment dans un bac en plastique.

Photo : Radio-Canada / Sébastien Gaudet

De DJ Screw à Justin Bieber

La mode du lean n’a rien de nouveau. Déjà dans les années 1960, des bluesmen de Houston en versaient dans leur bière. Puis, au cours des années 1990, dans cette même ville texane, le producteur de rap DJ Screw et son entourage ont donné un nouvel élan à la drogue. À l’image des effets du lean, l’artiste est connu pour ses rythmes lents et vaporeux.

Depuis quelques années, les verres en styromousse dans lesquels le liquide est souvent consommé sont partout dans les vidéoclips et sur les réseaux sociaux. Gucci Mane, Future, Lil Pump, certains des plus grands noms du rap en parlent dans leurs morceaux. Même Justin Bieber (Nouvelle fenêtre) a admis en avoir été dépendant dans un documentaire diffusé en 2020.

Dans sa forme pharmaceutique, le sirop à la codéine est généralement vendu sous ordonnance. Les trafiquants ont donc recours à des intermédiaires qui ont accès à des prescriptions, parfois falsifiées. Ils en importent aussi d'ailleurs, de pays où la loi est plus laxiste. Certaines bouteilles, beaucoup plus faibles en narcotiques, peuvent être distribuées directement par un pharmacien aux patients qui souffrent de toux prononcée.

Contacté par Radio-Canada, le président de l’Ordre des pharmaciens du Québec, Bertrand Bolduc, avance que le phénomène de la consommation récréative de ce médicament est bien connu des professionnels. Un système d’alerte a d’ailleurs été mis en place pour signaler les cas suspects.

 On ne devrait pas avoir ces produits-là en vente libre, soutient Catherine Plamondon, une pharmacienne basée à Hemmingford. Mais comme les patients n’ont pas de médecin de famille, il faut qu’on ait des solutions sous la main pour les aider.

Sirop mortel

Comme tous les opioïdes, la codéine peut entraîner une dépendance. Elle peut aussi causer une dépression respiratoire mortelle si elle est prise en trop grande quantité ou mélangée avec d’autres substances. Au Québec, Keven Denis, un Lavallois de 26 ans, est mort d’une surdose en juin 2020.  Un témoin nous confirme qu’il avait consommé du sirop dans lequel il y avait de la morphine, indique la coroner Denyse Langelier.

Il a ainsi subi le même sort que DJ Screw, décédé en 2000.

Le pays traverse depuis quelques années une crise des opioïdes. Les médecins sont désormais plus réticents à prescrire des narcotiques comme la codéine ou l’hydrocodone. Certains consommateurs se tournent donc vers des versions frelatées, parfois sans le savoir.  C’est ce qui s’est produit aux États-Unis quand le fentanyl et l’OxyContin sont devenus plus difficiles d’accès pour les patients, ajoute Catherine Plamondon. Le marché de la contrefaçon s’est développé et la dépendance s’est déplacée d’un produit à l’autre.

Alerte nationale

La caporale Mélanie Perrier, du Service de sensibilisation aux drogues et crime organisé de la Gendarmerie royale du Canada, observe que la consommation de sirop à la codéine est un phénomène en croissance. Tellement qu’en 2019, la drogue a été ajoutée au tableau de sensibilisation aux drogues de la GRC, un outil notamment disponible pour les parents et les écoles du Canada.

 Je dois dire que j’en entends parler de plus en plus quand je visite des écoles secondaires, dit-elle. On est dans la famille des opioïdes, la même que l’héroïne ou le fentanyl. C’est tout à fait possible d’en prendre trop et de faire un arrêt cardiorespiratoire, de tomber dans le coma ou même de mourir. On joue à la roulette russe. On a une fausse impression de sécurité parce qu’on a une bouteille qui a l’air d’une vraie.

Un marché illicite du sirop contre la toux s’est développé sur les réseaux sociaux. J’ai contacté par Instagram deux revendeurs de médicaments de contrebande qui ont accepté de me parler de leur commerce. Ils m’assurent que toute leur marchandise est produite par l’industrie pharmaceutique.

Dans un petit appartement montréalais, ils déballent leur fortune, estimée à environ 10 000 $ : une vingtaine de bouteilles de sirop. Ils ont habilement masqué le nom du bénéficiaire sur les autocollants de pharmacie.

Deux revendeurs de sirop à la codéine devant leurs bouteilles.

Deux revendeurs déballent leur fortune estimée à environ 10 000 $ : une vingtaine de bouteilles de sirop.

Photo : Radio-Canada / Frédéric Lacelle

Ils n’arrivent pas à satisfaire la soif des clients qui les contactent par messagerie. C’est devenu un produit exclusif, dit l’un d’entre eux, entre une gorgée de lean et une bouffée de cannabis. Les consommateurs sont fiers de le montrer sur les réseaux sociaux. "Regarde, ma bouteille vaut 2000 $, mon verre coûte 250 $".

S’il est conscient des risques de vendre un tel produit, il ne se sent pas mal pour autant.  J’ai entendu parler de gens qui sont morts de ça, reconnaît-il, mais ce n’est jamais arrivé dans mon entourage. Je ne conseille à personne d’en abuser. C’est de l’argent qui rentre très facilement et très régulièrement.

C’est exactement ce que pense Jason, rencontré plus tôt dans son garage.  On n’est pas à l’abri d’une surdose, mais c’est la faute à qui, rendu là? Bref, il s'en lave lui aussi les mains.

Les spécialistes de la santé et les corps policiers ont beau vouloir contrôler l’accès aux opioïdes comme le sirop de codéine, la rue a soif et le marché noir s’adapte. Un éternel jeu du chat et de la souris.

* Nom fictif. Le trafiquant n’a pas souhaité révéler son identité, par peur de représailles.

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