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Chronique

Karim Ouellet : le Québec perd un surdoué de la musique, authentique et sensible

Un homme est sur scène avec une guitare.

Karim Ouellet sur scène à Québec en 2016

Photo : afp via getty images / FLORENCE CASSISI

Je me souviens de ce jeune musicien rencontré en 2007. J’étais journaliste attitré à la couverture d’une tournée organisée par l’émission Bande à part, de Radio-Canada. Ça s’appelait 93 tours. On se déplaçait un peu partout au Québec avec trois beatmakers pour aller enregistrer des tounes de rap dans la rue, devant public.

Le beat était créé le soir d’avant, genre dans une chambre d’hôtel. Boogat, Mash (de son vrai nom Thomas Gagnon-Coupal) et DJ Horg collaboraient pour sortir quelque chose d’original et d’efficace.

Le lendemain matin, notre véhicule récréatif de tournée se transformait en studio mobile. On s’installait dans un lieu public, un parc, un stationnement… et deux ou trois rappeurs venaient nous rejoindre. Ils écoutaient le beat et se mettaient à écrire.

La force de la vulnérabilité

Je crois que c’est à Granby qu’on l’a rencontré. Quand il est arrivé, il avait l’air de rien. De rien, parce qu’il était d’une douceur et d’une gentillesse que les autres rappeurs ne démontraient pas. Ce je-ne-sais-quoi, c’était probablement la force de la vulnérabilité; c’était assurément une authenticité et une humilité.

Lorsqu’il a commencé à réciter tout haut les paroles qu’il venait de gribouiller dans son cahier, il a tout de suite capté mon attention. Alors qu’il y avait du brouhaha autour de nous, des rappeurs, des techniciens, du public dehors, une ambiance foisonnante, autour de lui, ça s’est apaisé.

Il avait un autre ton, des images différentes, un univers créatif qui n’était pas celui auquel la culture hip-hop m’avait habitué. J’avais l’impression qu’il rappait de la chanson.

Ensuite, il a cherché un refrain. Cette voix. Angélique, feutrée. Mais quel talent!, que j’me disais. Ils sont rares les rappeurs qui peuvent aussi chanter. Et si bien écrire. Puis il a sorti sa guitare. Il a plaqué quelques accords pour l’aider à composer une mélodie vocale pour le refrain. Il jouait super bien.

J’étais impressionné et surpris de découvrir cette douance, alors que je n’avais jamais entendu parler de lui. Il s’appelait Karim Ouellet, et je savais que c’était un nom à retenir.

Movèzerbe, un jardin luxuriant

Je l’ai revu avec le collectif Movèzerbe au Festival de musique émergente (FME) en 2009. Je me disais : Voilà, on commence enfin à entendre parler de lui!.

Mais je n’avais aucune idée d’à quel point on entendrait parler de lui et de plusieurs autres membres de ce collectif. Movèzerbe, c’était en quelques sortes l’embryon d’Alaclair Ensemble. Là-dedans, il y avait Karim, bien entendu, mais aussi Claude Bégin, Eman, KNLO, Mash et Boogat, pour ne nommer qu’eux. Une pépinière de talent, un preview des 10 prochaines années en musique au Québec.

En 2011, Karim est arrivé en solo avec son disque Plume. Ça a levé. Derrière lui sur cet album, à la réalisation : Claude Bégin et Mash. Trois gars de Québec – Karim est né au Sénégal, mais c’est avec la gang de Québec qu’il a émergé et c’est à elle qu’on l’a toujours associé – et tous issus de la culture hip-hop. Au cours de la même période, Alaclair a aussi pris son envol. La scène hip-hop québécoise s’apprêtait à changer.

Mais l’explosion est survenue en 2012 avec le lancement de Fox et du succès L’amour. Quelle merveilleuse nouvelle pour la musique au Québec! Un modèle de réussite afro-québécoise. Il n’a rien compromis pour réussir, au contraire, il nous a offert ce qu’il était de plus pur, un être lumineux. 

Photo en noir et blanc du chanteur sur la scène, devant un micro.

Karim Ouellet sur scène à l’Astral, à Montréal, en 2018

Photo : Gracieuseté : Andréanne Lachapelle

Les leçons

Indirectement, il nous a donné une leçon sur l’industrie musicale d’ici : quand les radios commerciales décident de prendre un risque avec un artiste émergent, elles peuvent être des locomotives de changement. Et quand les grands médias comme Radio-Canada et TVA se mettent de la partie, on sait que c’est un succès garanti.

Avec Karim Ouellet, on a vu émerger un superbe modèle de carrière accessible à tout le monde, dans toute l’universalité et l’inclusion que cela peut signifier. C’était un vent de renouveau. Sans les portes qu’il a ouvertes, peut-être n’aurait-on pas sur les ondes de nos radios sa sœur, la tout aussi talentueuse Sarahmée (Ouellet), ni KNLO, tiens!

En 2012-2013, il a remporté une pléiade de prix et de distinctions. M et Stromae l’ont invité à faire leur première partie. Ensuite, le 31 décembre 2013… 10, 9, 8, 7, 6, 5, 4, 3, 2, 1… Bonne année! Et Véronique Cloutier crie son nom : Karim Ouellet! Il apparaît sur nos écrans, dans nos partys, dans la célébration de l’ultime moment de l’année. Il était le clou de la soirée du Bye bye.

J’en ai eu des frissons et j’en ai encore. J’étais tellement fier. Fier de lui, fier de notre industrie musicale, fier de voir que c’est possible qu’un artiste afro-descendant tout simplement talentueux puisse connaître une ascension de la sorte, de la rue vers les plus hauts sommets. 

Je m’ennuyais de lui

Son talent, c’était sa voix, mélodieuse, sensible et sincère, et sa plume, universelle, adroite et touchante, mais aussi le flair de s’entourer d’une équipe forte et porteuse, un fait que j’associe à l’esprit de clan de la culture hip-hop. 

Il est demeuré quelque temps au sommet, et plus rien. Au point où, la semaine dernière, j’ai lancé en ondes que je m’ennuyais de lui. Je remplaçais Philippe Fehmiu à ICI Musique, et ma réalisatrice, Diane Maheux, avait sélectionné une pièce sur laquelle il faisait un featuring. Je me suis souvenu de tout ça. Ça a défilé dans ma tête. Je me suis dit qu’on entendrait sûrement parler de lui à nouveau en 2022. Ce matin, la nouvelle de son décès est tombée. Dévastation.

Je vais m'ennuyer. Je ne le connaissais pas personnellement, mais sa musique me faisait du bien. Chaque fois que je le voyais ou l’entendais quelque part, je revoyais l’humble jeune garçon de 2007. Je pensais au décompte du Bye bye. Et ça me faisait du bien. Ça me donnait confiance en nous.

Ironie du sort, cette année commence bien mal avec l’annonce de son départ. Mais c’est maintenant notre devoir de mémoire qui entre en scène. Il faudra le célébrer, toujours, et dire à toutes et à tous que Karim Ouellet a été l’un des plus beaux exemples de réussite musicale des dernières années au Québec.

Merci pour tout, Karim.

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