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Accueillir six millions de migrants vénézuéliens : un défi régional

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Des migrants vénézuéliens marchent à proximité de Cucuta, en Colombie, le 2 février 2021.

Photo : Getty Images / SCHNEYDER MENDOZA

C'est une des pires catastrophes humanitaires de la planète : plus de six millions de Vénézuéliens ont abandonné leur patrie, chassés non pas par la guerre mais par l’effondrement de leur pays. Autrefois considéré comme un des États les plus prospères de la région grâce à son pétrole, le riche Venezuela a sombré dans la misère, entraînant avec lui ses habitants.

Pour fuir la pauvreté, 20 % de la population du pays est ainsi partie sur la route de l’exil. L’Organisation des États américains (OEA) estime que le nombre de migrants vénézuéliens pourrait atteindre les sept millions en 2022 si les frontières, fermées à cause de la pandémie, étaient rouvertes.

Ce sont les pays de la région qui portent le plus lourd fardeau. La Colombie et le Pérou accueillent à eux seuls plus de la moitié des exilés.

Pris de court au départ, les pays d’accueil ont adapté leur réponse au fil des ans, épaulés par les organismes internationaux. Au-delà des besoins de base, il s’agit maintenant de permettre à ces millions de personnes de refaire leur vie.

L’Amérique latine n’avait jamais affronté un déplacement de cette ampleur, explique Olga Sarrado, porte-parole régionale du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR). Les systèmes d’asile n’étaient pas prêts à y faire face.

Priorité : la régularisation

Près de la moitié des migrants vénézuéliens n’ont pas de statut légal dans les pays où ils se trouvent. Ils sont en conséquence vulnérables à toutes sortes d’abus, notamment de la part des employeurs.

Leur fournir une reconnaissance légale devrait être une priorité pour les pays récepteurs, soutient Olga Sarrado.

« Ce qui protège les réfugiés et les migrants, c’est d’avoir accès aux services de base, soit la santé, l’éducation et l’emploi, pour pouvoir recommencer leur vie dignement. »

— Une citation de  Olga Sarrado, porte-parole du UNHCR

C’est un changement majeur pour ces pays, qui doivent repenser toute leur architecture institutionnelle, explique Diego Chaves-Gonzalez, responsable de l’initiative Amérique latine et Caraïbes au Migration Policy Institute, à Washington.

Avec 1,8 million de Vénézuéliens établis au pays, la Colombie est sur la ligne de front.

En février 2021, le gouvernement colombien a annoncé qu’il accorderait un statut de protection temporaire valable pour 10 ans aux Vénézuéliens installés au pays et à ceux qui y entreront de manière régulière durant les deux prochaines années. Cela permettra l’accès aux services et à l'emploi à plus d’un million de personnes.

L'Équateur et le Pérou ont également octroyé à plusieurs reprises au cours des dernières années des permis spéciaux temporaires aux migrants vénézuéliens.

Le Chili, pour sa part, a récemment durci les règles et expulsé des dizaines de migrants sans papiers.

Une xénophobie croissante

L’opinion publique est de moins en moins favorable à l’arrivée massive de migrants.

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Une manifestation contre les migrants vénézuéliens a pris une tournure violente à Iquique, au Chili, le 25 septembre 2021.

Photo : Getty Images / MARTIN BERNETTI

C’est le plus grand problème auquel font face ces derniers, estime Veronica Zambrano, directrice pour l’Amérique du Sud de Plan international, organisation humanitaire très présente dans la région.

La pandémie a exacerbé la méfiance. À cause du confinement, des millions de personnes ont perdu leur emploi en Amérique latine. Les gens disent : "En plus de cette crise économique, politique et sociale, on a les Vénézuéliens qui viennent nous prendre nos emplois, remplir les hôpitaux et les écoles", souligne Mme Zambrano.

Un nombre élevé de Latino-Américains associent les migrants à une augmentation de la criminalité. Selon un sondage mené par Oxfam en 2019, près de 70 % des Colombiens, des Équatoriens et des Péruviens estimaient que les Vénézuéliens étaient responsables de l’augmentation de l’insécurité.

Les migrants, dont la grande majorité occupait déjà des emplois informels et occasionnels, ont vu leur situation se dégrader avec la pandémie. C’est devenu un sauve-qui-peut, estime M. Chaves-Gonzalez. La pandémie a été le catalyseur d’une flambée de xénophobie.

Quelque 87 % des migrants vénézuéliens établis en Colombie gagnaient moins que le salaire minimum légal en octobre 2020. Leurs revenus ont fondu de moitié depuis le début de la pandémie, selon l'Organisation internationale des migrations.

Un certain nombre d’entre eux sont d’ailleurs retournés au Venezuela en se disant que, s’ils allaient mourir de faim à l’étranger, autant le faire chez eux. Quelque 140 000 Vénézuéliens sont ainsi retournés dans leur pays en 2020. Mais nombre d’entre eux reprennent maintenant le chemin de l’exil.

Des familles et des jeunes

Ces revenants font partie des groupes de migrants qu’on croise à la frontière du Pérou et de l'Équateur, relate Rodrigo Valderrama, responsable du bureau du UNHCR à Tumbes, au nord du Pérou. Il y voit passer de nouveaux arrivants, qui migrent directement du Venezuela pour la première fois, mais aussi des migrants qui ont déjà vécu quelque temps en Colombie ou en Équateur et qui poursuivent leur route vers le sud à la recherche de meilleures perspectives d'avenir.

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Beaucoup de Vénézuéliens traversent la frontière entre la Bolivie et le Chili à Colchane, une région aride à 3600 m d'altitude.

Photo : Getty Images / MARTIN BERNETTI

Ceux qui en ont les moyens prennent l’autobus et dorment à l’hôtel, mais beaucoup d’autres marchent les 5000 kilomètres qui les séparent du Venezuela, un trajet qui peut prendre entre 5 et 40 jours, dépendamment de l’aide qu’ils reçoivent sur la route.

Puisque les frontières sont fermées à cause de la pandémie de COVID-19, ils empruntent des points de passage irréguliers, avec tous les dangers que cela représente. Les agents du UNHCR les conseillent sur leurs options, notamment les procédures pour demander l’asile, ainsi que sur leurs droits et sur la route qui les attend.

Nous les informons à propos des risques, explique Rodrigo Valderrama. Les gens qui veulent passer par Desaguadero pour se rendre en Bolivie doivent savoir que c’est une zone à 4000 mètres d’altitude; il faut donc être bien habillé. Ceux qui se dirigent plutôt vers le Chili par Tacna vont traverser une région désertique où on trouve des mines antipersonnel. Nous leur donnons l’information afin qu’ils prennent une décision en toute connaissance de cause.

Environ le tiers des Vénézuéliens qui passent à Tumbes ne prévoient pas de s'établir au Pérou, mais plutôt de poursuivre leur route vers le Chili.

Accès à l’éducation et à la santé

D’autres enjeux prioritaires pour les migrants sont l’accès à l’éducation et à la santé. Dans la mesure où de plus en plus de familles s’installent dans les pays d’accueil, les enfants ont besoin d’être scolarisés. Or, selon une enquête menée par l’ONG Plan international auprès de jeunes filles vénézuéliennes au Pérou, en Équateur et en Colombie, 28 % d’entre elles ne vont pas à l’école parce qu’elles n’ont pas les documents requis ni les moyens de payer les frais de scolarité.

La scolarisation est un droit, mais les enfants vénézuéliens sont bloqués par les exigences en termes de documents. Une autre barrière est le manque de places : s’il n’y en a pas pour les ressortissants du pays, encore moins pour les étrangers, explique Veronica Zambrano.

La situation varie selon les pays : au Chili, 80 % des enfants migrants sont scolarisés, mais ailleurs, c’est plutôt autour de 40 %.

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Des migrants attendent à la gare d'autobus d'Antofagasta, au Chili, le 21 septembre 2021.

Photo : Getty Images / MARTIN BERNETTI

La santé est également une question centrale pour les migrants. Au Venezuela, la situation du système de santé est catastrophique depuis des années et l’accès aux médicaments est très difficile. Beaucoup de migrants arrivent donc avec des problèmes de santé chroniques. Un nombre élevé de femmes enceintes n'ont eu aucun suivi de grossesse.

Encore là, tous les pays d’accueil ne sont pas égaux. Au Chili et au Brésil, le système de santé est universel, mais pas en Colombie ni au Pérou. Même s’ils peuvent y avoir accès en théorie, les migrants n’y ont pas nécessairement recours par crainte d’être expulsés.

Une réponse régionale

Au-delà des améliorations à apporter dans chaque pays, la solution à long terme réside dans un meilleur dialogue régional, estime Diego Chaves-Gonzalez, du Migration Policy Institute. Il faut renforcer les frontières et mieux comprendre la logique de la mobilité humaine dans la région, souligne-t-il.

Le cas récent des Haïtiens partis du Brésil et du Chili vers les États-Unis illustre bien le fait que, si les portes se ferment au sud, les migrants pourraient décider de prendre la route du nord. Si on veut éviter cela, il va falloir conclure des accords régionaux plus englobants, pense-t-il, et mettre en place des politiques plus inclusives pour lutter contre la xénophobie galopante.

« Quand l’intégration échoue dans un pays, cela peut générer des déplacements vers d’autres pays. »

— Une citation de  Diego Chaves-Gonzalez, responsable de l’initiative Amérique latine et Caraïbes au Migration Policy Institute

Un nombre record de migrants du Venezuela sont arrivés aux frontières américaines l’année dernière : 47 752 Vénézuéliens y ont été interceptés en 2021, alors qu’ils n’étaient que 1227 en 2020.

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