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Analyse

Russie-OTAN : sans compromis, la guerre?

Après une semaine d'intenses discussions, Moscou prévient l’Occident que sa patience a des limites.

Une boule de feu au bout du canon d'un tank.

Exercice militaire russe à Kadamovsky, à la frontière ukrainienne.

Photo : Reuters / Sergey Pivovarov

C’est l’impasse.

Les discussions n'ont pas abouti entre la Russie et l'Occident. Personne n’a claqué la porte ni quitté la table, mais trois jours d’échanges aux plus hauts niveaux ont cimenté plutôt qu'éliminé le fossé qui oppose les deux camps en ce qui a trait à l'avenir de l’équilibre des forces en Europe.

Le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, n’a pas siégé à la table des pourparlers tout au long de la semaine à Genève, Bruxelles et Vienne, mais c’est lui qui, à titre de chef de la diplomatie russe, s’est chargé de livrer ce qui ressemble étrangement à un ultimatum.

Notre patience s'épuise, a déclaré Sergueï Lavrov vendredi lors d'une conférence de presse qui a duré trois heures à Moscou.

« Nous pensons que nos partenaires ont compris la nécessité de réagir rapidement, précisément et sur papier. Et ils ont compris que nous n'allons pas attendre indéfiniment. »

— Une citation de  Sergueï Lavrov, ministre des Affaires étrangères de la Fédération russe
Sergueï Lavrov est assis à une table.

Sergueï Lavrov lors de sa conférence de presse annuelle sur la diplomatie russe

Photo : Getty Images / Dimitar Dilkoff

La Russie n’exige rien de moins qu’un nouveau pacte en matière de sécurité.

Parmi les nombreuses garanties réclamées, la principale demeure l'arrêt de l'expansion de l'Organisation du traité de l'Atlantique nord vers l’Est pour éliminer toute possibilité que l’Ukraine y adhère. La Russie exige ainsi le retrait des déploiements militaires dans les pays membres qui partagent ses frontières.

En d’autres mots, la Russie veut neutraliser ses voisins comme la Pologne et les pays baltes, qui ont rejoint l’Alliance atlantique après 1997, et s'assurer que l’Organisation du traité de l'Atlantique nord n’ira plus jamais étendre ses armes et ses bottes dans le voisinage du Kremlin.

Ces demandes ont été fermement rejetées par les États-Unis et par le secrétaire général de l’Organisation du traité de l'Atlantique nord, Jens Stoltenberg, qui a été on ne peut plus clair.

« Nous ne ferons jamais de compromis sur le droit des pays de choisir leur chemin et sur les principes fondamentaux de la sécurité en Europe. »

— Une citation de  Jens Stoltenberg, secrétaire général de l’Organisation du traité de l'Atlantique nord
Jens Stoltenberg et Alexandre Grouchko sont debout devant des militaires.

Le secrétaire général de l'OTAN, Jens Stoltenberg, en compagnie du vice-ministre russe des Affaires étrangères, Alexandre Grouchko, à Bruxelles

Photo : Reuters / Olivier Hoslet

L'Organisation du traité de l'Atlantique nord et les États-Unis proposent en revanche d’explorer avec la Russie – et avec Vladimir Poutine en personne – d'autres pistes pour rebâtir la confiance, notamment des ententes réciproques pour limiter le déploiement d’armes et la tenue d’exercices près de la frontière russe.

Cependant, pour le gouvernement de Vladimir Poutine, parler pour parler n’en vaut tout simplement plus la peine. Il n’y aura pas de compromis.

Si Moscou n’a pas complètement fermé la porte à une reprise du dialogue, les Russes ne voient pas pour le moment la nécessité d'organiser de nouvelles rencontres.

Les deux hommes se serrent la main.

Vladimir Poutine (à gauche) et Joe Biden lors d'une première rencontre à Genève en juin 2021

Photo : Reuters / KEVIN LAMARQUE

La Russie attend ainsi une réponse écrite et détaillée des États-Unis. Sergueï Lavrov n’a pas voulu préciser les conséquences exactes qu'une fin de non-recevoir entraînerait sur le terrain, mais il confirme que ce sera une action militaire.

Où? Quand? Comment? Ces décisions seront guidées par nos conseillers militaires, a dit le ministre. Nous nous préparons à toute éventualité.

La Russie est prête pour la guerre, ça, c'est un fait objectif et incontestable, dit l'analyste militaire Pavel Felgenhauer. Elle est prête pour une grosse guerre qui pourrait éclater ou pas, personne ne le sait vraiment.

Washington aura tout au moins réussi cette semaine à repousser la menace de quelques mois, selon M. Felgenhauer. Toutefois, au printemps, après la fonte complète des neiges, il y aura une autre fenêtre idéale pour lancer l'assaut sur l’Ukraine.

En attendant, les 100 000 soldats russes déployés aux frontières de l'Ukraine ne bougeront pas tant et aussi longtemps que la Russie n’aura pas obtenu gain de cause.


Des tanks alignés.

L'armée russe est déployée dans la région de Rostov.

Photo : Reuters / Sergey Pivovarov

Pourquoi maintenant?

Il faut remonter aux années qui ont suivi la chute de l'Union soviétique pour mieux saisir les arguments de la Russie, plus précisément les promesses non écrites que l’Occident s'était engagé à respecter quant aux ambitions de l’Organisation du traité de l'Atlantique nord en Europe de l’Est.

Dans son point de presse annuel, en décembre dernier, le président Poutine a une fois de plus fait état de ce que la Russie considère comme une trahison historique.

« L'Occident nous a trahis avec cinq vagues d'expansion, et maintenant ce sont des systèmes de défense qui apparaissent en Roumanie et en Pologne plus récemment. Il y a des bases militaires autour de nous. À l'est, au sud et au nord de la Russie, de nouveaux systèmes militaires ont été installés, y compris en mer, sans parler de l'ouest. »

— Une citation de  Vladimir Poutine, président de la Russie

Le gouvernement russe considère que le pays a été traité injustement et qu’il a trop cédé après la chute de l'Union des républiques socialistes soviétiques, explique la politologue Tatiana Stanovaya.

Il y a un consensus au sein du gouvernement selon lequel c’est au tour de l’Ouest de faire des concessions, et disons que la Russie a de bonnes raisons d'être enragée, dit Mme Stanovaya. Ces doléances ne sont pas nouvelles, mais cette conviction d’avoir été trompée alimente la méfiance en Russie, affirme-t-elle.

« La Russie se rend à l'évidence : peu importe l'état du conflit dans l’est de l'Ukraine, Kiev se rapproche constamment de l'Organisation du traité de l'Atlantique nord et leur coopération militaire se soude. La Russie est mise en face de cette réalité et a décidé qu’il fallait adopter une approche radicale pour renverser la tendance. »

— Une citation de  Tatiana Stanovaya, fondatrice de R-Politik

Comme la plupart des observateurs à qui nous avons parlé, Tatiana Stanovaya n’ose pas faire de prédictions exactes sur la suite des choses. Mais j'ai le sentiment très fort que nous nous dirigeons vers des actions militaires de la part de la Russie afin de protéger ses intérêts, précise-t-elle, et ce, dans la mesure où elle ne voit apparaître aucun scénario en vertu duquel l’OTAN céderait aux demandes de Moscou.

À Washington, le constat est tout aussi sombre aujourd’hui. Les risques d’une invasion sont très certainement élevés, a déclaré Jake Sullivan, du département d'État américain.

Une menace géopolitique qui coûte cher

L'affrontement entre la Russie et l’Occident ainsi que l'échec des négociations actuelles se sont fait ressentir sur les marchés presque sur-le-champ. Le rouble a chuté de plus 3 % par rapport au dollar américain.

Le spectre de sanctions explosives auxquelles s’expose la Russie si elle envahit le territoire de l'Ukraine contribue lui aussi à l'instabilité.

Un document dévoilé partiellement par des sénateurs américains cette semaine révèle que le nouveau projet de sanctions s'attaquerait au système bancaire de la Russie, à de hauts gradés militaires et surtout au président Vladimir Poutine lui-même.

Le projet de loi encourage aussi les États-Unis à examiner les mesures nécessaires pour bloquer l'activité du gazoduc Nord Stream 2, qui doit acheminer le gaz naturel russe vers l’Allemagne, un projet qualifié dans ce document d'outil d'influence malveillante de la Russie.

C’est là ce qui fait dire à d'autres observateurs, comme le journaliste ukrainien Illia Ponomarenko, interviewé à Kiev, qu’une invasion est peu probable.

« Notre ennemi est cruel mais pas stupide. Ils ont besoin de leurs milliards investis en Occident et ils apprécient trop leurs villas dans le sud de la France. »

— Une citation de  Illia Ponomarenko, journaliste militaire
Portrait d'Illia Ponomarenko.

Le journaliste Illia Ponomarenko

Photo : Radio-Canada / CBC/Jean-François Bisson

Originaire de la région du Donbass, dans l'est de l'Ukraine, ce journaliste spécialisé dans les questions de défense nationale raconte avoir vécu deux révolutions et plusieurs conflits.

« Si vous demandez son avis à n’importe quel quidam dans la rue ici, il vous dira qu'il ne faut pas s'en faire outre mesure. Ce n'est pas pour minimiser la menace militaire, pas du tout, mais c’est une réalité historique avec laquelle nous vivons. L’Ukraine est menacée et le sera toujours. »

— Une citation de  Illia Ponomarenko, journaliste militaire

Peut-être que c’est le reste de l'Europe qui a tenu le statu quo pour acquis. C’est du moins un des arguments du Kremlin. Il reste qu'en 2022, 30 ans après la chute de l’Union soviétique, l'affrontement est réel.

La suite se joue entre Washington et Moscou qui, d’un côté comme de l’autre, ne dévoilent pas toutes leurs options, mais la possibilité d’une guerre ne peut pas être écartée, dit l’analyste militaire Paveil Felgenhauer.

C’est la réalité, c’est le monde dans lequel nous vivons en ce moment.

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