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D’hier à aujourd’hui, l’adhésion vaccinale jamais entièrement acquise

Elvis Presley, souriant, la manche retroussée, se fait injecter une dose de vaccin par un homme, à gauche, pendant qu'une femme, à droite, lui tient le bras.

La vedette du rock’n’roll Elvis Presley se fait vacciner contre la polio dans le cadre du « Ed Sullivan Show » en 1956.

Photo : Department of Health Collection, NYC Municipal Archives

À chaque époque – que ce soit au temps de la variole, de la polio ou de la rougeole – les autorités publiques ont déployé toutes sortes de moyens pour convaincre les populations de se faire vacciner, avec plus ou moins de succès. L’ère de la COVID-19, et l’hésitation vaccinale qui semble la caractériser, n’est pas si différente, rappellent des experts.

Au Canada et au Québec, les gouvernements jonglent avec diverses méthodes pour inciter les récalcitrants à se faire vacciner contre la COVID-19, à l’heure où la maladie engorge le système de santé et menace sa mission première.

Le ministre fédéral de la Santé, Jean-Yves Duclos, a évoqué l’idée que soit instaurée l’obligation vaccinale dans un avenir proche. Au Québec, le gouvernement Legault entend imposer une taxe santé visant les personnes qui ne se sont pas fait vacciner contre la COVID-19 pour les amener à retrousser leur manche.

Ces idées et l’opposition manifeste à de telles mesures ont eu des précédents dans l’histoire, qui peuvent éclairer notre situation actuelle.

Des gens font la file dans le hall du stade olympique. On les voit de dos. Un bénévole donne des indications. On peut lire sur une pancarte Vaccination Moderna.

File pour la vaccination contre la COVID-19 au stade olympique de Montréal, le 6 janvier 2022

Photo : The Canadian Press / Paul Chiasson

On a tendance à penser que ce que l’on vit en ce moment est sans précédent, que c’est du jamais-vu. Or, nous avons été submergés par des maladies auparavant, rappelle Tom Koch, professeur adjoint au Département de géographie de l’Université de la Colombie-Britannique, qui a été l’un de ceux qui ont « prédit » la survenue de la pandémie de COVID-19 (Nouvelle fenêtre) et dénoncé notre manque de préparation.

On oublie malheureusement les leçons du passé et on est pris au dépourvu lors de nouvelles crises sanitaires, remarque celui qui étudie l’histoire et la cartographie des épidémies.

Depuis l’invention de la vaccination à la fin du 18e siècle, les questions de confiance envers les autorités et dans la science, l’information sur les vaccins et la perception des bénéfices et des risques encourus ont toujours joué un rôle dans l’adhésion de la population, même si les contextes varient considérablement.

La variole à Montréal

En 1885, Montréal et le Québec vivent une épidémie de variole qui fera des milliers de morts, dont beaucoup d’enfants, et défigurera nombre de survivants.

Durant l’épidémie, la Ville commence par vacciner les citoyens, puis impose la vaccination et l’isolement des malades. Beaucoup dans la population canadienne-française s’opposent aux vaccins, les jugeant inutiles et dangereux, mais se méfient aussi des autorités anglaises et de la médecine moderne.

La population montréalaise, pauvre, connaît aussi à l’époque un des pires taux de mortalité infantile en Occident. Les vaccins, eux, pouvaient être de mauvaise qualité et l’injection se faisait dans des conditions d’hygiène inadéquates.

C'était un vaccin très expérimental et dangereux, au regard de ce qu'on connaît maintenant, de la science vaccinale. [...] Il y avait des accidents, des morts et d'autres infections qui naissaient de la vaccination antivariolique. C'est une des raisons pour lesquelles les gens la refusent à l’époque, rappelle Laurence Monnais, professeure d’histoire à l’Université de Montréal et spécialiste de l'histoire des maladies infectieuses.

Des policiers vont chercher des enfants dans les maisons pour les faire vacciner de force. Des amendes sont données en cas de refus vaccinal.

Illustration montrant un homme muni d'un bâton qui est maîtrisé par les policiers devant une demeure où l'on emmène les enfants pour les faire vacciner contre la variole.

Une illustration représentant l'émeute de Montréal parue en novembre 1885 dans l'hebdomadaire américain « Harper's Weekly ».

Photo : Domaine public

Le 28 septembre, des centaines de gens manifestent au centre-ville, s’en prenant aux immeubles et aux autorités; les policiers ripostent. Les violences cesseront par la suite. Les ecclésiastiques et la presse devront exhorter la population à se faire vacciner.

Les contextes épidémiques créent des angoisses particulières, rappelle Mme Monnais.

« Il y a un contrôle particulier de l'État, où l'urgence justifie des mesures extrêmes. On est aussi souvent face à des situations de polarisation sociale, d'aggravation des inégalités et des vulnérabilités. »

— Une citation de  Laurence Monnais, professeure au Département d’histoire de l’Université de Montréal

En 1885, l’obligation vaccinale va attiser les oppositions et les frustrations et pousser les gens à manifester, à se dire antivaccins. Mais pas forcément parce qu'ils sont antivaccins; ça devient un geste politique, explique-t-elle.

L’historienne trace un parallèle avec la pandémie actuelle de COVID-19. Beaucoup refusent de se faire imposer quelque chose par les autorités ou l’État, mais ne sont pas nécessairement contre l’injection, à la base, rappelle-t-elle.

La polio et ses ravages chez les jeunes

Tom Koch, lui, se remémore les épidémies de poliomyélite qui ont sévi dans les années 1950 un peu partout dans le monde et dont il a été témoin, enfant. Cette maladie, presque disparue aujourd’hui, est causée par un virus qui s’attaque au système nerveux, peut paralyser des membres et empêcher le malade de respirer. Des milliers d’enfants en mouraient chaque année ou restaient handicapés à vie.

De Copenhague à Hong Kong, des gymnases entiers étaient remplis de jeunes patients. Certains faisaient des crises respiratoires et devaient être ventilés manuellement pour les garder en vie, jusqu’à l’avènement des poumons d’acier, rappelle-t-il. Il s’agit de machines qui assuraient une ventilation en exerçant une pression négative sur le thorax et l’abdomen.

Des poumons d'acier pour aider les patients atteints de polio.

Des poumons d'acier pour aider les patients atteints de polio à respirer, aux États-Unis, au début des années 50.

Photo : Archives

Je devais être en première année quand j’ai reçu ma dose du vaccin. La deuxième fois, c’était un vaccin oral : ils mettaient une goutte sur un cube de sucre et je me rappelle avoir fait la file pour recevoir le mien.

À l’époque, il n’y avait pas de mouvement antivaccin comparable à ce que l’on voit aujourd’hui, souligne l’universitaire.

« Les gens, les parents, étaient enchantés par ce vaccin qui sauvait des vies et protégeait leurs enfants d’infirmités atroces. C’était vu comme le progrès de la science et la capacité du gouvernement à faire face à cette crise en mettant à la disposition de tous ce vaccin gratuitement. »

— Une citation de  Tom Koch, professeur adjoint au Département de géographie de l’Université de la Colombie-Britannique

Les progrès scientifiques avaient en effet permis la production d’un vaccin très sécuritaire et efficace, ce qui contribuait à changer les perceptions.

Un enfant vu de face s'aide à l'aide de barres parallèles à avancer pour atteindre un objet posé au sol. Il porte des appareils orthopédiques sur les jambes. La physiothérapeute est à ses côtés.

Une physiothérapeute aide un enfant de deux ans et demi qui a souffert de la polio à marcher, dans un hôpital à Sudbury, en 1953.

Photo : Bibliothèque et Archives Canada

Malgré tout, chez les adolescents, le vaccin restait impopulaire, entre autres à cause du manque d’informations. Au milieu des années 1950, seulement 0,6 % des adolescents aux États-Unis avaient reçu leur vaccin contre la polio. Mais quand Elvis Presley s’est fait vacciner (Nouvelle fenêtre) au Ed Sullivan Show en 1956, une émission regardée par des millions d’Américains, le pourcentage s’est mis à grimper, pour atteindre 80 % en quelques mois.

Cet exemple rappelle à quel point la communication est importante, en plus de l’effet d’une figure publique connue qui prend le parti de la vaccination.

L’épidémie de rougeole de 1989

La rougeole, un des virus les plus contagieux et qui peut être mortel, a fait quelques retours en force dans les pays développés dans les dernières décennies.

En 1989, le Québec est frappé par une épidémie importante, qui fera 10 000 malades et 7 morts.

Le nombre de cas montait très vite chez les adolescents et les jeunes adultes. Beaucoup avaient été vaccinés dans les années précédentes, mais mal vaccinés. Le gouvernement se demandait alors s'il fallait mettre en place l'obligation vaccinale, alors qu'il lançait une grande campagne de vaccination de rattrapage, relate Laurence Monnais.

Image d'archive montrant une page du New York Times de février 1989. On voit la photo d'un enfant se faisant vacciner dans une clinique, avec sa mère. Le titre dit en anglais La rougeole n'est pas encore chose du passé, 1989 devrait voir une résurgence.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Dans les grandes villes américaines, comme au Québec, la rougeole fait un retour en force en 1989. Le reste du Canada est plutôt épargné. De nouvelles campagnes de vaccination sont organisées.

Photo : archives du New York Times

Et là, des voix s'élèvent. Les experts en santé publique ne sont pas tous d'accord. Il n’y a pas de consensus et il n'y en aura jamais, poursuit-elle.

Du côté de la population, il y a des réticences, pas juste à l'obligation, mais à la campagne de vaccination de rattrapage. Des parents s'énervent parce qu'on vaccine dans les écoles et qu'on ne leur a pas demandé leur avis. Il y a toutes sortes de discussions sur le consentement éclairé, par exemple.

« Des voix antivaccins s’élèvent aussi dans la population. On le voit dans la presse, dans des manifestations. Mais c’est une minorité. »

— Une citation de  Laurence Monnais, professeure au Département d’histoire de l’Université de Montréal

Au final, la campagne ne sera pas un grand succès; seulement 50 % de l’objectif de vaccination sera atteint, souligne-t-elle, mais essentiellement pour des raisons organisationnelles et structurelles.

Et au moment où ils sont encore dans leurs discussions au gouvernement au sujet de l’obligation, l'épidémie se tarit, les cas baissent. Au bout de neuf mois, il n’y a quasiment plus de cas de rougeole. On passe à autre chose.

Laurence Monnais rappelle qu’un seul vaccin a été obligatoire au Québec, soit celui contre la variole, en 1972, dans la campagne mondiale qui a permis l’éradication de cette maladie sur la planète en 1980. De ce fait, l'obligation vaccinale est un concept inusité pour les Québécois, souligne-t-elle.

[Historiquement], on insiste beaucoup au Québec sur le fait que nous ne sommes pas une société où nous avons besoin de l'obligation vaccinale. On ne fait pas de la prévention comme ça.

L’Ontario et le Nouveau-Brunswick, eux, ont un programme obligatoire d’immunisation des enfants contre les maladies évitables, tout comme des États américains et des pays européens. Malgré tout, la couverture vaccinale chez les enfants contre les maladies évitables est très élevée au Québec.

Le choix et l’autonomie

Pour Tom Koch, qui porte aussi un chapeau d’éthicien, on a vu durant la pandémie de COVID-19 une méfiance inouïe envers la science et les gouvernements, alors que l’efficacité et l'innocuité des vaccins ont été maintes fois prouvées.

Selon lui, on assiste à la domination de l’idée de c’est mon corps, je fais ce que je veux avec et c’est moi qui sais. Cette idée, dit-il, résulte des développements de la bioéthique dans les années 70 et 80 et du tournant économique néolibéral qui ont pris le pas sur la priorité donnée, en médecine, aux soins aux patients.

L’autonomie du patient devient alors un principe qui prime sur tout, soutient-il. On accorde une très grande importance au choix individuel, ce qui peut venir au détriment du bien commun, à son avis.

La désinformation qui se fait passer pour de l’information valide et relayée sur les réseaux sociaux ainsi que la polarisation du discours politique et de la vaccination aux États-Unis jouent aussi un rôle, à son avis. Ce phénomène est présent au Canada, mais dans une moindre mesure, heureusement, dit-il.

Gros plan sur une pancarte que brandit un manifestant lors d'un rassemblement antivaccin devant un hôpital montréalais. On peut lire Non Vaccins, Danger poison, 666, Expérimental.

La désinformation en temps d’épidémies, que ce soit sur la maladie ou les vaccins, a toujours existé, selon les historiens. Mais, dans le cas de la COVID-19, une petite minorité qui véhicule un message erroné peut obtenir une attention démesurée en raison des modes de communication actuels.

Photo : La Presse canadienne / Paul Chiasson

Mesures contraignantes et obligation vaccinale à l’ère de la COVID-19

De son côté, Laurence Monnais déplore que le gouvernement du Québec, dans son discours, assimile refus vaccinal et non-vaccination.

Ce sont deux choses différentes. Il y a plein plein de gens qui sont non vaccinés, mais pas parce qu'ils refusent le vaccin. C'est pour toutes sortes de raisons : ils n'y ont pas accès, ils n'ont pas compris, on ne leur a pas dit, etc.

Par ailleurs, il y a toute une frange de gens qui hésitent et qui se posent des questions. On ne peut pas tout mettre dans le même panier, rappelle-t-elle. On peut très bien être hésitant par rapport à la vaccination COVID et avoir fait vacciner ses enfants contre toutes les maladies infantiles.

Elle souligne que la couverture vaccinale contre la COVID-19 au Québec et au Canada est très grande, une prouesse, compte tenu de la nouveauté du virus, du type de vaccin et de la rapidité de son déploiement.

Elle miserait davantage sur la communication et l’éducation auprès des personnes non vaccinées, souvent moins informées – par exemple, auprès des communautés des nouveaux arrivants qui ne parlent ni anglais ni français – que sur des mesures coercitives.

Pour Tom Koch, lorsqu’on soupèse le respect des droits individuels et le bien-être collectif – sans compter le manque criant de personnel dans plusieurs secteurs névralgiques – il devient de plus en plus difficile de satisfaire ceux qui refusent le vaccin.

« On a respecté leur choix de refuser, mais on a atteint un point où ce choix nuit au bien-être collectif [...]. Il devient donc justifié d’adopter des mesures qui vont plus loin. »

— Une citation de  Tom Koch, professeur adjoint au Département de géographie de l’Université de la Colombie-Britannique

Surtout que la vaccination contre la COVID-19 ne comporte pas d'inconvénient pour la vaste majorité des personnes, ajoute-t-il.

Une employée tient une tablette électronique pour scanner un code QR sur le téléphone d'une cliente.

Une employée tient une tablette électronique pour scanner un code QR sur le téléphone d'une cliente.

Photo : Radio-Canada / Jean-François Fortier

Il voit plutôt d’un bon œil les mesures comme l’élargissement du passeport vaccinal à de plus en plus de services.

Laurence Monnais souligne tout de même qu’il est légitime de se poser des questions.

On nous dit de faire attention à ce qu’on mange, à ce qu’on consomme. On se pose des questions sur notre santé et celle de nos proches tout le temps, alors on devrait pouvoir le faire sur la vaccination également.

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