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Vax et antivax : les moins belles histoires des Pays-d’en-Haut

Alors que Québec vient d’annoncer de nouvelles mesures pour convaincre les non-vaccinés de tendre le bras à l’aiguille, nous sommes allés à la rencontre de certains d'entre eux, dans les Laurentides, pour mieux les comprendre, une tâche difficile, vu le climat social plutôt frette.

 La journée est grise, enneigée

Une voiture de patrouille de la SQ passe devant le Café Jane à Sainte-Agathe-des-Monts.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Et puis j’ai été envahie d’une tristesse mêlée d’inquiétude. Saisie peut-être même d’une envie de pleurer sur notre époque embrouillée. Pourtant, le décor était apaisant ; le lac des Sables gelé, le soleil noble et franc des journées de grands froids, les promeneurs bien emmitouflés et souriants dans le spectacle immémorial des collines laurentiennes enneigées.

L’Indianna Jane, un café qui sert du chocolat chaud, des grilled cheese et des viennoiseries à Sainte-Agathe-des-Monts, se situe juste devant ce lac paisible d'où je suis sortie avec un sandwich au jambon et un grand besoin d’oxygène, après avoir subi pendant plusieurs minutes l’hostilité tonitruante d’un antivax.

Nous ne faisons aucune discrimination entre les clients basée sur le sexe, le genre, la race, les croyances et l’origine, vaccinés ou non vaccinés, pouvait-on lire sur une affichette collée sur la porte du café. Acte de résistance, défiance ouverte. À l’intérieur, des clients dégustaient des cafés au lait et des sandwichs. Une façon de protester tranquillement dans une salle à manger ouverte desservie par un personnel démasqué.

Je me suis présentée. Cordialement. Bonjour. Émilie Dubreuil, journaliste. Je n’ai pu dire autre chose. Poser des questions. Alors que le gouvernement Legault venait d’annoncer son intention d’imposer une taxe aux non-vaccinés, je voulais parler avec certains d'entre eux et essayer de comprendre, les entendre. C’est après tout la base du métier de journaliste : aller à la rencontre des gens, les écouter, puis témoigner des divers points de vue qui coexistent dans une société.

Vous les merdias, vous dites toutes sortes de cochonneries sur nouz'aut, m’a lancé un homme de but en blanc. Il a tout de suite brandi sur moi son téléphone cellulaire comme une arme. Il était là, disait-il, pour défendre les droits des commerçants. Il s’est présenté. Michel Gagnon, membre du groupe des Farfadaa. Ce groupe est, en effet, associé au mouvement complotiste. Depuis le début de la pandémie, ses membres manifestent leur mécontentement à propos des diverses mesures sanitaires adoptées par les gouvernements pour la contrôler.

L’homme était verbomoteur, nerveux, intimidant. En même temps, chargé d’un désarroi et, j’oserais dire, d’une détresse perceptible. J’aurais voulu en discuter avec lui. Impossible. Michel Gagnon s’est plaint pendant de longues minutes que le point de vue des antivax n’était jamais relayé dans les grands médias, que personne ne les écoutait, etc. Ironiquement, il était tellement remonté contre l’institution que je représentais qu’il ne m’a pas donné la chance, justement, de l’écouter.

Une voiture sur une route enneigée

La sortie pour Val-David

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Si je me suis rendue dans les Laurentides, c’est qu’un ami qui vit dans la région de Val-David m’avait parlé d’un fort mouvement anti-vaccin dans la région. Il m’avait expliqué que l’enjeu divisait grandement ce village iconique d’une certaine contre-culture.

Déjà dans les années 70, Val-David était une destination privilégiée par les hippies. Communes, LSD, verveine. Aujourd’hui, le village laurentien est toujours un endroit où il fait bon peindre, écrire, sculpter ou pratiquer des médecines alternatives dans un décor champêtre où l'air est pur. La bohème écologiste sur le bord de la 117, épiceries spécialisées en produits naturels en sus.

En arrivant au village, une commerçante qui a voulu garder l’anonymat, pour ne pas antagoniser sa clientèle, m’a confirmé que le sujet, en effet, créait une véritable tension dans le tissu social, fut-il en laine d’alpaga. C’est fou, a-t-elle qualifié d'emblée la situation. Il y a tellement de tensions, de frustrations, ajoutait-elle découragée. Sans vouloir généraliser, il y a deux types d’habitants ici. Il y a les sportifs avec des bonnes jobs qui sont provax et il y a les gens plus bohèmes, plus marginaux, qui ne font pas confiance aux vaccins et aux pharmaceutiques.

Lors de notre échange, cette commerçante a évoqué un mouvement pro-choix dans les Laurentides. L’expression, liée au droit à l’avortement, a été récupérée par des antivax pour mettre l’accent sur l’idée que la vaccination devrait demeurer un choix individuel.

Elle me confiait qu’un petit café de Sainte-Agathe s’affichait ouvertement comme pro-choix et qu’une page Facebook invitait d’autres commerçants à faire comme eux et indiquer en vitrine qu’ils acceptent les non-vaccinés dans leurs commerces. La page, intitulée Le respect d’abord, compte actuellement près de 3000 membres.

C’est ainsi que je me suis retrouvée devant le lac des Sables gelé, l’âme secouée par l’impossibilité de rentrer en contact avec l’expression d’une conviction que la majorité de la population peine à comprendre, pour ne pas dire : une position qui antagonise et exaspère.

Sur fond de forêt enneigée.

Sébastien Gingras et sa mère, Marguerite Morin

Photo : Radio-Canada / Émilie Dubreuil

Puis j’ai repris la route. J’avais rendez-vous avec d’autres anti-vaccins. Ouvert, accueillant, Sébastien Gingras m’attendait dans sa charmante maison sous les arbres dans la région de Val-David. L’homme élève des poules et des lapins. Il a le regard plein de tendresse, il vit dans la montagne. Se préoccupe de l'environnement.

Il y a des antivax enragés, mais nous ne sommes pas tous comme ça, m’a-t-il dit, désolé d’entendre le récit de mon passage au café de Sainte-Agathe. Cet automne, l’homme de 55 ans a été très malade de la COVID-19. Alors qu’un petit feu crépitait dans le poêle à bois, il m’a raconté son bref séjour à l’hôpital.

Le médecin m’a traité d’irresponsable, de danger social ambulant. J’ai été traité comme un pestiféré, me racontait-il.

À ce moment, sa mère, Marguerite Morin, 75 ans, est intervenue dans le récit. Quand tu es rentré, tu m’as dit qu’on t’avait même traité de criminel, a-t-elle senti le besoin de préciser.

Marguerite, elle aussi, a été très malade de la COVID-19. On a failli y passer tous les deux!

Pourtant, cela n’a pas ébranlé leurs convictions. Le vaccin, c’est non. Ce sera toujours non, lâchait-elle encore, le regard brillant et vif.

Je suis rejetée par ma famille, par mes amis, m’expliquait Marguerite, par ailleurs poète à ses heures. Nous sommes mis au ban de la société.

Pourquoi sont-ils contre les vaccins? En gros, ils sont convaincus que ce n’est pas la solution. Ils ne font pas confiance aux médias traditionnels. Ils s’informent ailleurs. Mais surtout, il y a un principe qui va de pair avec le mode de vie qui est le leur. Toutes ces mesures effacent nos droits et libertés et constituent une intrusion dans des choix infiniment personnels. Chacun est souverain de la gestion de sa santé, explique Sébastien.

Dans l’atmosphère chaleureuse de leur demeure champêtre, la conversation se réchauffe et je leur pose une question qui me taraude : Mais que faire avec la haine? Avec les dialogues de sourds? Avec l’incompréhension qui se creuse? Avec les frustrations de la majorité qui ne vous comprend pas et qui vous en veut?

Il faut garder l’esprit ouvert, me répond Marguerite après un moment de réflexion.

Mais l’ouverture a-t-elle été elle aussi contaminée par la COVID-19?

Quand je suis rentrée à la maison, j’ai constaté que Michel Gagnon, des Farfadaa, avait publié une vidéo sur les réseaux sociaux où l’on me voit pendant de longues minutes subir sa diatribe et, enfin, quitter les lieux avec mon chien Pamphile et une agente de la Sûreté du Québec venue au café distribuer des contraventions. Depuis, certains l’encensent. D’autres le ridiculisent, le conspuent. À l’inverse, j’ai reçu en doses à peu près égales insultes et félicitations dans ma boîte courriel.

Acrimonie. Jugements péremptoires. J’ai raison. Tu as raison. Le mépris. La colère incohérente. Tout cela est âpre et dur comme les grands froids de janvier, la glace noire qui nous menace dans le détour de cette trop longue route.

J’y pense et j’ai encore, un peu, le motton.

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