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La contribution santé mal accueillie par des experts en santé publique

Des ambulanciers transportent un homme en civière.

Le premier ministre Legault justifie son intention d'imposer une « contribution santé » aux personnes non vaccinées en soulignant qu'elles ne représentent que 10 % de la population, mais 50 % des personnes hospitalisées aux soins intensifs.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Radio-Canada

De nombreux experts en santé publique rejettent catégoriquement l’idée d’imposer une contribution santé aux personnes non vaccinées, comme le préconise le premier ministre du Québec, François Legault. Cette approche n’est tout simplement pas ancrée dans les principes et les valeurs reconnus en matière de santé publique, disent-ils.

Je pense qu’il faut éviter d’ouvrir cette boîte de Pandore, de taxer des comportements à risque, a notamment commenté Roxane Borgès Da Silva, professeure au Département de gestion, d’évaluation et de politique de santé à l’École de santé publique de l’Université de Montréal.

Sinon, ça ouvre la porte à taxer par exemple des personnes qui ne font pas d’activités physiques – puisqu’on sait que c’est mauvais pour la santé – ou taxer des personnes qui mangent trop de "junk food", a-t-elle fait valoir en entrevue à 24/60.

Elle rappelle en outre que les personnes non vaccinées ne sont pas toutes des antivaccins. La littérature scientifique, dit-elle, montre qu’une certaine proportion d'entre elles sont plutôt des personnes défavorisées et moins scolarisées.

« Est-ce qu’on veut vraiment une plus grande précarité financière auprès de ces personnes? Et on sait que la précarité financière va amener toutes sortes de comportements, de l’anxiété, de l’angoisse, détresse, violence des femmes, etc. »

— Une citation de  Roxane Borgès Da Silva, professeure à l'École de santé publique

Si c’est appliqué comme taxe avec un montant, ça va être extrêmement inéquitable, parce que le fardeau pour certaines personnes ne sera presque rien, tandis que pour d’autres, ce serait extrêmement élevé, souligne également sa collègue Vardit Ravitsky, professeure de bioéthique à la même École de santé publique.

Le Dr Yv Bonnier-Viger, directeur de santé publique de la Gaspésie et des Îles-de-la-Madeleine, croit aussi que cette approche est viciée à la base, puisqu’elle contrevient à la Charte d’Ottawa, qui consigne les consensus scientifiques permettant de promouvoir la santé.

Pour y parvenir efficacement, y stipule-t-on, il convient d’augmenter le pouvoir d’agir des citoyens et des communautés, d’avoir des environnements et des politiques publiques favorables à la santé et d’avoir un système de santé orienté vers la promotion et la prévention, a-t-il détaillé en entrevue à Tout un matin.

En agissant comme entend le faire Québec envers les non-vaccinés, se demande-t-il, est-ce qu’on augmente leur pouvoir d’agir, leur pouvoir de décision, leur entendement de ce qui devrait être fait pour améliorer leur santé, leur bien-être? Je pense qu’on est à tout à fait à l’envers de ça. […] On induit par ça beaucoup d’inégalités sociales de santé, qui vont être augmentées.

« C’est une mesure qui va à l’encontre des valeurs de santé publique : des valeurs de bienveillance et de non-malfaisance, des valeurs aussi de solidarité, de cohésion sociale, qui nous permettent d’augmenter notre santé globale. On ne tient pas compte de ça, je pense, quand on lance cette idée. »

— Une citation de  Yv Bonnier-Viger, directeur de santé publique de la Gaspésie et des Îles-de-la-Madeleine

La plupart des personnes qui sont non vaccinées, poursuit le Dr Bonnier-Viger ont choisi de le faire en raison de certaines peurs [et de] certaines expériences vécues dans le passé avec système de santé, surtout pour certaines populations récemment arrivées et certaines populations autochtones.

Si on veut vraiment être capables de les amener à se faire vacciner, c’est beaucoup plus en s’adressant aux motivations profondes qui les empêchent d’être vaccinés que d’essayer de les contraindre, croit le directeur régional de santé publique de la Gaspésie et des Îles-de-la-Madeleine.

D’autant plus qu’en imposant une somme quelconque, c’est clair qu’on ne pénalise que ceux qui n’ont pas les moyens de les payer vraiment, pour qui ça a un sens. Parce que ceux qui ont beaucoup d’argent, ça ne les dérange pas, dit-il, faisant écho à Mmes Borgès Da Silva et Ravitsky.

Élargir le recours au passeport vaccinal

Pour les deux professeures de l’École de santé publique de l’Université de Montréal, Québec fera plus de progrès en augmentant le nombre de commerces qui devraient exiger le passeport vaccinal.

Je pense que restreindre les libertés individuelles, restreindre la liberté d’accès aux commerces, [cela] va avoir un effet beaucoup plus direct, estime Roxane Borgès Da Silva, qui dit voir dans cette approche une forme de vaccination obligatoire déguisée.

« C’est ce qu’il faut vraiment encourager et pousser jusqu’au bout, comme a commencé à faire le gouvernement avec la SAQ et la SQDC. D’ailleurs on a vu que ça a eu un effet sur de nombreuses personnes, qui sont allées chercher leur première dose suite à ces mesures-là. »

— Une citation de  Roxane Borgès Da Silva, professeure à l'École de santé publique

Ce qui est bien aujourd’hui, c’est augmenter la pression à travers l’application élargie du passeport vaccinal, croit aussi sa collègue Vardit Ravitsky. On l’exige déjà pour quelques services non essentiels, mais on peut aller jusqu’au bout, et exiger la preuve de vaccination pour avoir accès à tous les services et tous les commerces, tout ce qui n’est pas […] ou épicerie ou pharmacie.

« On a des alternatives qui répondent mieux aux principes éthiques. Il faut les choisir, les favoriser, avant [...] d'ouvrir une boîte de Pandore. »

— Une citation de  Vardit Ravitsky, professeure à l'École de santé publique

En entrevue à 24/60 lui aussi, l’immunologiste André Veillette a émis une opinion discordante, en disant être en faveur de toute mesure permettant d’accroître la couverture vaccinale de la population, pour autant qu’elle soit légale, éthique et efficace.

Il y a possiblement des gens chez qui ça pourrait marcher, des gens qui seraient capables de payer cette taxe, et possiblement que la mesure pourrait fonctionner chez ces gens, a avancé celui qui est également chercheur à l'Institut de recherches cliniques de Montréal.

Mais si on veut vraiment vacciner le plus de monde possible, si on veut vraiment contrôler la pandémie – et je le sais que je vais recevoir des tweets de menace ce soir – c’est de rendre la vaccination obligatoire, a-t-il ajouté un peu plus tard, en précisant ne pas croire que Québec en arrivera là.

Scepticisme aussi sur le terrain

Le chef du département de médecine générale du CIUSSS de l’Estrie – CHUS, le Dr Benoît Heppell, s’est aussi montré sceptique face à cette contribution santé annoncée par le premier ministre Legault. Il y voit un double discours par rapport aux autres habitudes de vie et aux autres choix que les gens pourraient faire.

Dans notre système de santé, on voit beaucoup de gens qui ont des comportements qui ne sont pas adéquats. Des gens qui conduisent trop vite sur la route, qui boivent en prenant leur voiture, qui font les fous sur des pentes de ski, qui fument toute leur vie, qui mangent de la malbouffe, qui sont sédentaires, et on les traite quand même et on ne met pas de taxe particulière, a-t-il observé.

Même si on oblige les gens à être vaccinés et on les vaccine tous dans les prochains mois, la crise est maintenant. C’est aujourd’hui que ça déborde dans nos hôpitaux et qu’on retarde nos chirurgies, a aussi affirmé le Dr Heppell. Ce dont on a besoin, autant les vaccinés que les non-vaccinés, c’est d’avoir des mesures sanitaires extrêmement strictes qui diminuent la propagation et qui ralentissent le pic qu’on est en train de vivre.

Il rappelle lui aussi que de nombreuses personnes vulnérables font partie du contingent de personnes non vaccinées. Ce ne sont pas tous des gens radicaux. Ce sont beaucoup des gens, on les voit à l’hôpital, qui sont isolés socialement, qui sont appauvris, des sans-abri, des gens qui sont vraiment avec un réseau social très pauvre, souligne-t-il.

Protestations dans le milieu communautaire

Pour le Réseau solidarité itinérance du Québec (RSIQ), cette mesure va davantage complexifier la réalité des personnes en situation d’itinérance.

Nous sommons le gouvernement d’éviter toute forme de logique punitive à leur égard et de faire place à une amélioration de l’accès aux soins, peut-on lire dans un communiqué du Réseau solidarité itinérance du Québec en réaction à l'annonce. La réalité est telle que certaines personnes en situation d’itinérance n’ont actuellement pas reçu leurs deux doses, indique l'organisme, pour des raisons allant de troubles de santé mentale à la méfiance envers les institutions causée par des traumatismes.

Jean-Sébastien Patrice, directeur général de la cafétéria communautaire Multicaf, qui nourrit les gens dans le besoin dans le quartier Côte-des-Neiges, s'oppose aussi à la mesure.

On a des gens qui ne parlent ni français ni anglais. On a des gens qui viennent de certains pays pour qui le gouvernement est une menace, rappelle-t-il. Puis ces gens-là, présentement, ils ne se font pas vacciner par peur.

Ces gens-là, ils ne l'ont pas, cet argent-là. Est-ce que c'est ce qu'on veut? Marginaliser encore plus puis faire souffrir encore plus des gens qui souffrent déjà? demande-t-il.

Là, on est en train d'essayer de choisir de prendre les personnes non vaccinées comme bouc émissaire, s'indigne de son côté Catherine Descoteaux, coordonnatrice de la Ligue des droits et libertés. On est en train de faire pour une première fois une brèche dans ce système gratuit, ajoute-t-elle.


Les sanctions contre les non-vaccinés prennent différentes formes dans le monde. Voici les précisions de Mariève Bégin.

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Photo : afp via getty images / LOUISA GOULIAMAKI

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