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La pandémie, un « ultramarathon » pour les travailleurs de la santé

Joseph Dahine est photographié à l’unité des soins intensifs de l’hôpital de la Cité-de-la-Santé  à Laval, Québec, le 9 janvier 2022.

Joseph Dahine est médecin à l'Hôpital de la Cité-de-la-Santé à Laval.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Fatigue, détresse, congés de maladie… Les travailleurs de la santé sont épuisés au moment où la cinquième vague de COVID-19 frappe le Québec de plein fouet.

Mélanie* (nom fictif) est partie cet été en congé de maladie après avoir touché le fond. L’infirmière clinicienne coordonnait des soins pour les personnes atteintes de maladies chroniques dans une clinique externe d’un hôpital montréalais.

Même si elle ne traitait pas des patients atteints de la COVID, elle affirme avoir vécu un stress pandémique indirect . La COVID, dit-elle, a mis de l’huile sur le feu, décuplant l’anxiété déjà présente chez ses patients.

Je devais gérer l'anxiété, la colère, et aussi la désinformation de patients, [qui ne font plus confiance à l’avis des professionnels de la santé]. J’étais toujours au bout du fil, du courriel, raconte celle qui est infirmière depuis 20 ans.

Depuis le début de la pandémie, Mélanie pouvait recevoir des courriels de bêtises quand un patient n'obtenait pas sa deuxième dose de vaccin contre la COVID assez rapidement à son goût, ou encore quand un médecin annulait un rendez-vous. D’autres patients perdaient patience quand ils n'obtenaient pas de congé de maladie pour le travail, n’étant pas considérés comme à risque de contracter la COVID.

Les infirmières étaient devenues des boucs émissaires, résume-t-elle.

Depuis l’automne, elle a changé de poste, toujours au même hôpital, mais fait des détours pour ne pas croiser d’anciens patients, dit-elle, ajoutant vivre tous les jours avec un sentiment de culpabilité de les avoir abandonnés. C’était une relation toxique, résume-t-elle.

Moins d’énergie, plus de résignation

En point de presse la semaine dernière, le ministre de la Santé Christian Dubé a évoqué l’absence de 50 000 travailleurs de la santé dans le réseau, dont 20 000 liés à la COVID. Les autres le sont pour cause de maladie autre ou de blessure, mais aussi pour des raisons de santé mentale.

La 5e vague arrive après quatre autres vagues qui nous ont complètement épuisés, résume Joseph Dahine, médecin intensiviste à l'Hôpital de la Cité-de-la-Santé à Laval. Cette fois, il y a une sorte de résignation; en tout cas, il n’y a pas la même énergie, poursuit-il.

Depuis des mois, le médecin voit des collègues tomber au combat. Certains lui ont même confié vouloir commettre l’irréparable. Au quotidien, les travailleurs de la santé sont épuisés. En sous-effectif, ils doivent exécuter les tâches de leurs collègues malades ou en isolement, et donc mettre certains patients sur pause.

Lui-même se considère chanceux de ne pas avoir flanché sous la pression. Mais parfois je suis plus impatient, reconnaît-il.

Le Programme d’aide aux médecins du Québec a observé une augmentation de 28 % des demandes de juin 2020 à mai 2021, et cette tendance se poursuit, affirme une porte-parole à Radio-Canada.

Les médecins carburent beaucoup à l'héroïsme. Les infirmières aussi, explique la psychiatre Claire Gamache, qui donne des formations en santé mentale auprès d’omnipraticiens. Déjà avant la pandémie, dit-elle, le taux d’épuisement professionnel oscillait autour de 30 % à 35 %.

Cet héroïsme peut durer six mois, mais il ne peut pas durer trois ans, ajoute la présidente de l'Association des médecins psychiatres du Québec. Elle estime qu’une phase initiale de lune de miel s’atténue avec le temps pour laisser place à la désillusion et à la fatigue.

D’une pandémie à l’autre

La pédiatre urgentiste et ancienne présidente de Médecins sans frontières (MSF) Joanne Liu compare quant à elle la pandémie à un ultramarathon.

Joanne Liu photographiée dans l’urgence de l’hôpital Sainte-Justine à Montréal, Québec, le 9 janvier 2022.

Joanne Liu est pédiatre urgentiste au CHU Sainte-Justine.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

C’est ce qu’on a vu dans d’autres épidémies, dit celle qui a déjà combattu l'Ebola en Afrique de l’Ouest, notamment. C’est comme courir un ultramarathon pieds nus. Ce qui est absolument hallucinant, c’est qu’on ne voit jamais la ligne d’arrivée, ajoute-t-elle.

Au cours de ses missions avec MSF, elle a constaté le dévouement total du personnel soignant. Et par conséquent, il y a souvent des situations un peu abusives qui s’installent, une sorte de chantage émotif. On s’attend à ce que les gens fassent toujours un effort supplémentaire, souligne la pédiatre qui travaille au CHU Sainte-Justine, à Montréal.

En guise de solution, le docteur Joseph Dahine estime qu’il faut, à terme, tout mettre en œuvre pour créer de la sécurité psychologique et valoriser le personnel. C’est ce qu’il a fait au printemps 2020 en lançant une campagne de financement pour souligner le travail des soignants dans les CHSLD, au plus creux de la première vague de COVID. Cela lui a permis, avec l'aide de la Fondation Cité de la Santé, de leur remettre 1600 médaillons.

Aucun chèque de paye ne peut créer ce même sentiment de reconnaissance, dit-il.

La docteure Claire Gamache croit pour sa part qu’il faut plus d’autocompassionIl faut faire du sport, prendre des moments pour nous, déplugger le cellulaire de temps en temps.[...] Il faut quitter l'héroïsme et faire la place à l’humanisme. Se soutenir entre nous, être plus humains.

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