•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Des premiers titres qui valent plus qu’un simple coup d’oeil

Les quatre livres se tiennent côte à côte sur une tablette de bois foncé.

Ces quatre titres, signés la saison dernière par des autrices et auteurs qui en sont à leur première publication, méritent qu'on leur accorde un peu plus d'attention.

Photo : Radio-Canada / Valérie Lessard

Publier un premier livre relève de l’accomplissement. Encore faut-il que l’autrice ou l’auteur, d’ici ou d’ailleurs, réussisse à attirer l’attention du public à travers la multitude de romans et recueils de nouvelles publiés et signés par des écrivaines et écrivains déjà établis.

Voici quelques-uns de ces premiers efforts, qui n'ont pas nécessairement obtenu toute la visibilité méritée au cours des derniers mois.

Le livre à la couverture verte est posé sur de la neige dans les branches d'un arbre.

En 17 nouvelles et de l'Inde au Canada, Derek Mascarenhas propose de suivre l'intégration de la famille Pinto dans son pays d'adoption.

Photo : Radio-Canada / Valérie Lessard

La neige des cocotiers

Avec les 17 nouvelles de La neige des cocotiers, Derek Mascarenhas nous fait entrer dans l’intimité de la famille Pinto. Il nous fait découvrir comment Clara, son mari Felix et leurs enfants Aidan et Ally se sont adaptés à leur nouvelle vie en sol canadien, entre 1994 et 2006.

Multipliant les perspectives (Aidan et Ally sont les narrateurs de la plupart des nouvelles), et lui-même fils de parents indiens ayant immigré au Canada, Derek Mascarenhas fait voyager ses personnages et le lecteur entre hier et aujourd’hui, mais aussi entre Goa, en Inde, et Burlington, en Ontario.

L’écrivain fait état des aléas et tiraillements liés à la migration et de l’intégration : ce qu’on laisse derrière et apporte avec soi au moment du départ; la difficulté de faire reconnaître ses diplômes et aptitudes dans son pays d’adoption; sa couleur de peau qui dérange; la transition de l’enfance à l’âge adulte, en passant par l’adolescence… Il le fait en filigrane, sans surligner à outrance, en misant sur des scènes du quotidien pour ancrer et illustrer la diversité des réalités et émotions vécues par ses personnages.

Ici, une partie de cache-cache devient pour Aidan la découverte des effets troublants d’un premier baiser (Propriété privée). Là, Ally partage avec sa tante Audrey une soirée au cours de laquelle le visionnement du Roi Lion fera remonter de précieux souvenirs, en plus de célébrer la force tranquille des caryatides (Quand brille le bon). Ici et là, l’auteur explore le rapport à la religion et aux superstitions d’une génération à l’autre.

Chaque nouvelle est unique en soi, à l’instar des flocons. Ensemble, elles forment un tout éclatant.

La neige des cocotiers est le premier titre publié de la collection Vertiges/Traduction, chez L’Interligne. La directrice de ce nouveau volet, l’autrice et traductrice Mishka Lavigne, a fait preuve de flair en choisissant Paul Ruban pour transposer vers le français l’univers des nouvelles de Derek Mascarenhas : on ressent une certaine parenté dans la manière de raconter et de créer des images, notamment parce que Paul Ruban a lui-même signé un recueil de nouvelles (le réjouissant Crevaison en corbillard) et saisit bien le rythme inhérent au genre.


Le livre est placé debout, face à un miroir dans lequel se reflète sa couverture.

Congolaise d'origine et Torontoise d'adoption, Téa Mutonji a remporté un Prix Trillium pour la version originale anglaise de son premier titre, traduit en français par Mélissa Verreault.

Photo : Radio-Canada / Valérie Lessard

Ta gueule t’es belle

La Torontoise d’origine congolaise Téa Mutonji a remporté un Prix Trillium et le Edmund White Award (décerné à une autrice ou un auteur de la communauté LGBTQ pour un premier livre), pour son roman Shut Up You’re Pretty, publié en 2019.

Finement traduit par l’écrivaine Mélissa Verreault et lancé l’automne dernier par la maison Tête dure, Ta gueule t’es belle témoigne de l’instinct de survie, des amitiés essentielles nouées en cours de route, mais aussi - et surtout - des avantages et des inconvénients concrets d’être une beauté perçue comme exotique.

Chaque chapitre équivaut à un genre de polaroïd d’un moment précis de la vie de Loli, qui grandit à l’ombre de Toronto. Comme si Téa Mutonji avait d’abord fait le foyer sur son personnage et certains membres de son entourage, pour ensuite dézoomer afin de mieux rendre compte de tout ce qui était en mouvements hors cadre au moment de prendre la photo. Ce faisant, elle donne ainsi tout son sens, toutes ses dimensions, à l’instant capté, de l’arrivée au pays de Loli à son désir de se fondre dans la masse; de sa rencontre avec la délurée Jolie, sa voisine, au suicide de son père; de ses explorations sexuelles avec certaines de ses amies à ses dettes étudiantes remboursées grâce à ses clients; des abus aux choix, plus ou moins conscients et plus ou moins bons, à chacune des étapes de son passage à l’âge adulte.

L’écriture de Téa Mutonji est d’une lucidité sans compromis, crue et dure, pour ne pas dire violente, et pas seulement par l’aspect physique des coups encaissés. Je veux que tu travailles sur ma plantation, lance un client à Loli, alors qu’elle est en train de le masser.

Je ne m’attendais pas à ça. Je suis même momentanément sortie de mon personnage. Puis je me suis rappelé que Lisa/Sugar avait dit que cet endroit était un fantasme et que les gens venaient y trouver ce qu’ils ne parvenaient pas à obtenir autrement, raconte l’autrice, dans le paragraphe suivant.

Par le biais de la fiction, Téa Mutonji ne traite pas d’immigration autant que de la réalité vécue par plusieurs femmes noires comme elle.

Dommage, toutefois, qu’elle termine son livre de manière aussi abrupte. Comme si Loli et elle venaient de nous laisser en plan au coin d’une rue. Certes, ça concorde avec la personnalité du personnage, ainsi qu’avec cette espèce de légèreté décalée dans l’écriture, mais on n’en demeure pas moins sur sa faim.


Le livre est déposé sur une sculpture de métal représentant un oiseau, sur fond de neige.

«Les oiseaux des temps présents» entre assurément dans la catégorie des objets littéraires non identifiables. Sa lecture est aussi déconcertante que par moments qu'elle sait être truculente.

Photo : Radio-Canada / Valérie Lessard

Les oiseaux des temps présents

Certains romans relèvent de l’objet littéraire non identifiable. Les oiseaux des temps présents fait indéniablement partie d’une telle catégorie.

Le Québec a établi Lévesque Cité sur la Lune. Le ciel ici-bas appartient désormais aux seuls oiseaux mécaniques. Télémaque, peu enclin aux efforts et à se soucier des autres, n’a subitement plus le choix : dernier humain vivant sur Terre, l’homme de 25 ans doit sauver sa peau.

Entre oralité et ton encyclopédique, Maxime Plamondon propose une décoiffante fable au souffle épique, aux aspirations mythiques. Oralité et souffle épique, parce que Télémaque narre sa trajectoire filant par monts et par vaux, tel un dieu de l’Olympe relatant ses exploits dans une langue anachroniquement québécoise (sacres inclus). Ton encyclopédique et aspirations mythiques, parce que l’auteur insère des chapitres d’un traité sociohistorique inventé pour étayer sa trame revisitant le passé et déployant un futur surréaliste, traité dans lequel il cite autant les vrais Gaston Bachelard et Charles Darwin, qu’un fictif Matieux Braque-Cité, par exemple.

Bref, on roule sur les rives du Saint-Laurent dans un décor apocalyptique, en compagnie de Télémaque, de Tipitte la tourte rapiécée et du cadavre parlant d’Héraclèsse, trio improbable tentant d’éviter les attaques des hordes de l’Oiseau-amiral pour atteindre le Centre spatial de Blanc-Sablonc, et s’envoler vers la colonie des Lunatiques québécois à bord de la fusée Vingt-quatre-juin.

On croise ici un oiseleur nommé Jici Van Drame adepte de la poésie de Marjolaine Beauchamp et Roland Giguère, entre autres; là, un vieux marin créé par Télémaque, qui finira pourtant par le repêcher sur son Tour de l’île.

Les oiseaux des temps modernes, c’est Fénelon qui croise McCarthy sur sa route. C’est Hitchcock se fondant dans une toile de Dalì. C’est Audubon faisant la nomenclature d’une gent ailée digne des créateurs de La Machine. C’est Homère anticipant l’odyssée de Kubrick. C’est Félix fredonnant Space Oddity.

C’est aussi poétique que violent; philosophique que truculent; déconcertant que réjouissant.

La plume du conteur et comédien s’enracine dans la langue parlée des vingtenaires d’aujourd’hui (Ça a l’air weird as fuck.) autant qu’elle propose des images poétiques fortes : On dit que la nature repousse plus belle encore après les feux de forêt. J’ai hâte de voir quelles forêts jaillissent des feux de mémoire.

Le premier roman de Maxime Plamondon foisonne de suaves détails et références à la culture populaire faisant souvent (sou)rire. Il explore surtout l’insondable (ou parfois difficilement décryptable), mais nécessaire puissance du rêve et de l’imaginaire pour se réinventer, réapprendre à voir et à apprécier la beauté qui nous entoure, incluant la présence des oiseaux, avant qu’il ne soit trop tard.


Le livre est déposé parmi des fleurs sur un vitrage carrelé.

Pour son premier roman, Marie Mangez met en scène un embaumeur et une universitaire que tout semble séparer à vue de nez.

Photo : Radio-Canada / Valérie Lessard

Le parfum des cendres

Sylvain est thanatopracteur. Alice, elle, s’intéresse à son métier d’embaumeur pour sa thèse. Il aime le silence; elle carbure à la musique. Il est homme de peu de mots; elle pose mille et une questions. Il décortique les personnalités des défunts à partir des odeurs qu’ils exhalent; elle cherche à décrypter celle de cet être renfrogné et visiblement mal à l’aise parmi les vivants. Sylvain fuit un passé aux effluves de caoutchouc brûlé qui le hante. Alice est en quête de sens à donner à son existence.

Entre ces deux êtres solitaires, que tout semble séparer à vue de nez, naît pourtant une complicité aussi réconfortante que confrontante. Alice saura-t-elle ramener Sylvain du côté de la vie? Et elle, se posera-t-elle quelque part ou continuera-t-elle d’aller voir ailleurs si elle y est?

En tissant sa trame autour de l’odorat, des odeurs et des dépouilles de défunts, Marie Mangez savait que son lectorat ferait inévitablement des liens avec Le Parfum de Patrick Süskind. Elle l’assume totalement, d’ailleurs, en donnant le surnom de Grenouille à son héros. Elle fait aussi référence à la télésérie Six Feet Under (sans surprise, étant donné le métier pratiqué par Sylvain). Et certains seront tentés de voir, dans cette odeur prégnante de muscade faisant remonter certains souvenirs à la surface, une évocation des fameuses madeleines de Proust.

Au final, Le parfum des cendres ne nous imprègne peut-être pas de notes de fond, mais les notes de cœur et de tête que sa lecture diffuse fleurent bon le sympathique hymne à la vie.

Vos commentaires

Veuillez noter que Radio-Canada ne cautionne pas les opinions exprimées. Vos commentaires seront modérés, et publiés s’ils respectent la nétiquette. Bonne discussion !