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À peine enclenché, le niveau maximal de délestage est déjà insuffisant au Québec

Québec songe à ajouter un 5e niveau de réduction des opérations, car la capacité de lits dégagée au palier 4 est dépassée.

À l'avant-plan, deux professionnels de la santé manipulent des fournitures médicales. Derrière eux, d'autres s'occupent d'un patient dans un lit d'hôpital. Tous portent des vêtements protecteurs.

Des médecins demandent à ce que l'on imagine d'autres solutions pour freiner le rythme du délestage.

Photo : Getty Images / Morsa Images

Le réseau de la santé québécois entre dans une terra incognita. Le gouvernement envisage de créer un niveau 5 de délestage pour libérer encore plus de lits et de personnel afin de prendre en charge tous les patients atteints de la COVID-19, a appris Radio-Canada. La capacité que devait dégager le niveau 4 est déjà dépassée, révèlent les chiffres que nous avons obtenus. Face à ce nouvel inconnu, des médecins proposent des solutions radicales.

Selon un document interne du ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS), le délestage de niveau 4 devait libérer dans la province une capacité de 2124 lits d'hospitalisation pour les patients atteints de la COVID-19, à l'extérieur des soins intensifs. Or, cette capacité est atteinte depuis dimanche. Lundi, on dénombrait même 2306 hospitalisations COVID hors soins intensifs.

Cela signifie que le niveau 4 de délestage n'est déjà plus suffisant, alors même que des établissements de santé annoncent les uns après les autres qu'ils entrent dans ce quatrième palier d'alerte.

L'exemple le plus éloquent se trouve dans le Centre intégré de santé et de services sociaux de la Montérégie-Est, qui dépasse de 191 % la capacité de lits COVID qu'il devait dégager avec le niveau maximal du délestage (191 lits occupés sur une cible de 100 lits).

Le Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux du Nord-de-l'Île-de-Montréal, qui a annoncé lundi être passé au niveau 4, reporte déjà les chirurgies non urgentes et 50 % des interventions chirurgicales cardiaques. Pourtant, il a bel et bien dépassé sa capacité prévue de 120 lits COVID au palier 4 du délestage, puisqu'il compte 122 patients hospitalisés avec le virus, hors soins intensifs.

La sous-ministre adjointe à la Santé, Lucie Opatrny, avait prévenu jeudi que cette situation allait survenir.

« Le niveau de délestage 4 ne sera pas suffisant pour aller chercher la capacité hospitalière dont on aura besoin pour traiter tous les patients qu'on va avoir dans les prochaines semaines. »

— Une citation de  Lucie Opatrny, sous-ministre adjointe au ministère de la Santé, le 6 janvier

Selon les projections de l'Institut national d'excellence en santé et en services sociaux (INESSS), le Québec pourrait enregistrer 3000 hospitalisations d'ici la fin du mois.

Personne n’est couché dans un corridor, tout le monde a un lit, explique la présidente de la Fédération des professionnelles en soin de la Montérégie-Est, Brigitte Petrie, mais ça prend le personnel qui vient avec un lit. Et du personnel de la santé, il en manque 20 000 au Québec.

Le Centre intégré de santé et de services sociaux de la Montérégie-Est a déjà diminué de 70 % ses activités chirurgicales. Tout est fait pour maintenir les chirurgies urgentes malgré la situation difficile, assure la porte-parole Marianne Paquette.

Quelles opérations reporter au-delà du niveau 4?

Impossible de savoir pour le moment ce que signifierait un éventuel palier 5 du délestage. Le ministère de la Santé n'était pas en mesure de nous en dire davantage lundi et doit nous revenir mardi.

On sait que le palier 4 permet de reporter jusqu'à 80 % des opérations, en ne gardant que celles qui sont urgentes et de repousser des rendez-vous, même pour certaines personnes atteintes d'un cancer.

« Le dépistage prépandémie était déjà très lent, donc là, ce sera encore plus lent. Et plus on attend pour dépister un cancer du sein, moins la survie se fait bien. On perd des années en bout de ligne. »

— Une citation de  Karine-Iseult Ippersiel, PDG de la Fondation Cancer du sein du Québec

Que faire de plus que le niveau 4? Malheureusement couper encore plus dans les activités, croit la Dre Judy Morris, présidente de l'Association des médecins d’urgence du Québec.

Pour diminuer l'impact inquiétant de ce fort délestage sur les malades en attente, l'urgentologue à l'Hôpital du Sacré-Cœur suggère de réquisitionner le personnel des cliniques privées pour qu’ils aillent travailler dans les centres de soins publics, ainsi que tous les travailleurs des agences de placement. On ne manque pas de lits, on manque de bras.

« Les soins vont perdre en qualité »

Au Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux de l’Est-de-l'Île-de-Montréal, 147 lits d'hospitalisation sont occupés sur une capacité prévue de 100 lits, confirme la porte-parole Valérie Lafleur. La situation exige donc une gestion très serrée de nos équipes dans un contexte qui est en constante évolution.

À l'Hôpital Maisonneuve-Rosemont, les opérations urgentes et oncologiques sont maintenues, mais les autres sont largement reportées.

Le président local du Syndicat des professionnelles en soin, Denis Cloutier, craint que la prochaine étape du délestage impose une augmentation des ratios de patients par infirmière.Les soins vont perdre en qualité. C'est comme une espèce de tabou, dit-il.

Portrait du Dr Gilbert Boucher

Dr Gilbert Boucher, président de l'Association des spécialistes en médecine d'urgence du Québec

Photo : Radio-Canada

Déjà, l'urgentologue Gilbert Boucher regrette que ce ne soient pas toujours des soins optimaux qu’on donne en ce moment, car il y a beaucoup de pression.

« On donne des congés plus rapidement, des chirurgies pour des cancers ont été remplacées par des traitements de radiothérapie et de chimiothérapie. Ce n’est pas la même médecine qu’on avait il y a six mois. On manque énormément de personnel. »

— Une citation de  Gilbert Boucher, président de l'Association des spécialistes en médecine d'urgence du Québec

Alors que des hôpitaux du Québec sont déjà remplis aux tiers de patients infectés par le virus, le Dr Boucher explique que de plus en plus d'établissements cessent de déplacer ces patients dans des unités COVID, sauf quand ils ont des symptômes respiratoires.

C’est un modèle qui est en train de se répandre au Québec, dit-il. D'ici la semaine prochaine, ça devrait être partout.

Des hôpitaux dédiés à 100 % à la COVID?

À l'Hôpital de la Cité-de-la-Santé, à Laval, seules 4 des 11 salles d'opérations habituelles sont fonctionnelles. Les seules activités qui se font sont les interventions urgentes et le traitement des cancers.

Le chirurgien Serge Legault mentionne que le déplacement sur les étages de patients positifs et les règles de prévention et de contrôle des infections compliquent le travail.

Est-ce que ça vaut encore la peine de faire ça? demande celui qui est également vice-président de la Fédération des médecins spécialistes du Québec. Il suggère de protéger les patients très vulnérables, comme ceux avec un cancer, mais de vivre avec le virus de façon adéquate.

Son collègue intensiviste à Laval, le Dr Joseph Dahine, propose même de désigner des hôpitaux dédiés uniquement aux patients atteints de la COVID-19. La solution est radicale, reconnaît-il, mais c’est la seule façon, selon lui, de traiter sur les deux fronts autant la COVID que les patients non-COVID.

Joanne Liu regarde directement dans l'objectif de la caméra.

La Dre Joanne Liu, ancienne présidente internationale de Médecins sans frontière.

Photo : AFP/Getty Images / Fabrice Coffrini

La Dre Joanne Liu, pédiatre et ex-présidente internationale de Médecins sans frontière, avait proposé la même chose dans une lettre ouverte (Nouvelle fenêtre), fin mars 2020, au début de la pandémie.

« C'est tentant d'essayer de gérer les cas de COVID-19 dans les structures existantes. Ça pourrait fonctionner quand le nombre de cas est bas. Mais quand le nombre devient écrasant, quand tous les lits sont occupés par des patients avec la COVID-19, quand toutes les civières du corridor sont occupées avec des patients infectés, et quand des patients très malades font la file pour des ventilateurs, le chaos va prendre le dessus et favoriser la contamination croisée. »

— Une citation de  Dre Joanne Liu, dans une lettre ouverte parue dans le Globe and Mail, le 29 mars 2020

Les États-Unis, la Chine et plusieurs autres pays ont ouvert des centres de santé dédiés uniquement aux patients avec la COVID-19.

On a besoin de plus de bras et de plus de lieux physiques, ajoute le Dr Joseph Dahine.

Des patients déplacés dans des hôtels

Des établissements de santé ont commencé à louer des espaces à l'extérieur des hôpitaux pour libérer des lits.

Le Centre intégré de santé et de services sociaux de la Montérégie-Centre utilise trois sites non traditionnels, des hôtels de l'agglomération de Longueuil, dont un de 40 lits, pour accueillir des aînés qui occupaient un lit d'hôpital en attente d'une place en milieu d'hébergement.

À Québec, l'hôtel Le Concorde vient d'être de nouveau transformé en centre de convalescence, comme durant la première vague de la pandémie.

Depuis la mi-décembre, le bâtiment d'un ancien Centre d'hébergement et de soins de longue durée de Laval héberge des patients COVID au lieu qu'ils soient hospitalisés à la Cité-de-la-Santé, qui n'a plus beaucoup de marge de manœuvre.

« On joue aux dominos »

L'intensification du délestage n'est pas digérée par plusieurs médecins sur le terrain. C’est une forme de triage en faveur des [cas de] COVID-19, croit l'interniste-gériatre à l'Hôpital Pierre-Le Gardeur, de Terrebonne, Annik Dupras.

On reporte [les opérations] pour des patients qui ont de la douleur, des pertes fonctionnelles, ce qui les met à risque de développer des épisodes aigus, dit-elle.

Une femme sous respirateur, couchée dans un lit d'hôpital.

Une femme souffrant de COVID-19 est intubée aux soins intensifs.

Photo : La Presse canadienne / Nathan Denette

Sa collègue médecin aux soins intensifs du même hôpital, Amélie Boisclair, déplore qu’on joue aux dominos pour réussir à accepter tout le monde.

« Se faire reporter l’opération de sa hanche, ça ne va pas tuer dans l’immédiat, mais ça va peut-être tuer ta qualité de vie, ta capacité de travailler [...] Il faut que ce soit le plus bref possible, car les gens qui sont retardés, on va les avoir dans nos hôpitaux plus tard, parce qu’ils vont être encore plus malades. »

— Une citation de  Amélie Boisclair, médecine intensiviste à l'Hôpital Pierre-Le Gardeur

Chaque fois que je rentre un patient COVID, j'ai un lit de moins pour m’occuper des autres maladies, explique la Dre Boisclair. Et un COVID qui rentre aux [soins intensifs], c’est [un séjour] toujours très long.

Fort heureusement, la capacité aux soins intensifs du Québec pour le palier 4 du délestage est à 58 % dans l'ensemble de la province. Mais le portrait est fort différent d'un établissement à l'autre.

Le Centre intégré de santé et de services sociaux des Laurentides et le Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux de la Mauricie-Centre-du-Québec ont chacun 16 patients COVID aux soins intensifs, alors que le niveau 4 du délestage devait leur permettre de dégager une capacité de 15 lits.

L'Estrie et le Centre universitaire de santé McGill (CUSM) sont aussi au maximum de leur capacité. Dans Lanaudière, il reste 3 lits sur 18 de disponibles.

La Dre Dupras regrette que le Québec n'ait pas la capacité hospitalière, actuellement, pour se promener librement comme on le voit dans d’autres pays. La fragilité du système de santé québécois est connue depuis longtemps. Maintenant, elle aimerait que le gouvernement Legault accélère encore plus la vaccination, comme un moyen de freiner le rythme de ce délestage qui laissera des traces.

Avec la collaboration d'Olivier Bachand, Nahila Bendali, Daniel Boily, Alexis Gacon, Davide Gentile, Martin Girard et Flore Saget.

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