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Le pape pourra-t-il redonner la foi aux Autochtones canadiens?

Le traitement réservé aux enfants dans les pensionnats devrait être la toile de fond de la visite canadienne du pape François, prévue en 2022. Plusieurs espèrent entendre des excuses du chef de l'Église catholique pour les abus perpétrés dans les établissements. Un geste de contrition suffira-t-il?

Portrait de Sylvian Laroche.

Sylvian Laloche, 16 ans. Réservé et pieux, il aime chanter lors des enterrements à Wemotaci.

Photo : Radio-Canada / Yanik Dumont Baron

Les couleurs du revêtement de l’église Sainte-Rose-de-Lima rappellent une forêt en automne. Un peu isolée sur une colline, la petite église détonne tout de même dans le paysage de Wemotaci, en Haute-Mauricie.

Le stationnement est grand, mais il est rarement occupé. Ce matin, on note un peu de va-et-vient. Ce n’est pas la foi qui attire les visiteurs, mais la banque alimentaire de la communauté.

Une fois par mois, on distribue de la nourriture dans l’église. Pour plusieurs, c’est la seule raison de revenir dans ce lieu de culte bâti dans les années 80.

Ça fait 5 ou 6, peut-être 7 ans que je ne viens plus à la messe, explique un homme avant de monter dans son camion. Ça fait trop d’années que les prêtres nous ont dit des mensonges.

C’est vraiment les aînés qui viennent à l’église, confirme Martine Coocoo, l’une des responsables de la distribution alimentaire. Elle nous accueille près de l’autel, les boîtes de pâtes et de gruau et les sacs de farine déposés sur les bancs.

Elle-même ne vient plus vraiment prier ici et préfère des cérémonies plus près des traditions autochtones. Elle n'est pas la seule. Le nombre de fidèles dans cette communauté de 1200 âmes témoigne de ces changements.

Une main découpée dans du carton est collée sur une fenêtre. Il est écrit : Chaque enfant est important.

Chaque personne quittant l'église de Wemotaci peut voir ce message, collé sur l'une des portes. Le prêtre qui y célébrait la messe dans les années 80 a agressé au moins huit garçons.

Photo : Radio-Canada

Une église qui traîne un lourd passé

L’un des derniers à avoir officié à Wemotaci a laissé tout un héritage. Le père Raynald Couture non seulement a bâti l’église dans les années 80, mais il a aussi agressé sexuellement plusieurs jeunes garçons.

Des viols parfois commis dans une petite pièce insonorisée du sous-sol de l’église. Il a fallu des années avant que les victimes parlent. Ils sont au moins huit. Peut-être davantage.

Raynald Couture a été condamné à 15 mois de prison. Mais ses gestes hantent toujours l’église de Wemotaci. Au point que certains souhaitent carrément qu’elle soit démolie.

Raynald Couture avec un groupe d’enfants atikamekw.

Le père Raynald Couture à Wemotaci.

Photo : Courtoisie

Un peu à reculons, Alexandra Awashish accepte de nous guider dans la petite pièce où les jeunes étaient violés. Une couverture rouge repose sur un lit minuscule.

On avait dans l’idée de la défaire. Mais c’était compliqué parce que lui, le père Couture, c’était un homme à tout faire. La manière qu’il a arrangé ça, c’est dur à défaire.

Alexandra Awashish prie.

Alexandra Awashish, l'une des rares fidèles qui fréquentent régulièrement l'église Sainte-Rose-de-Lima à Wemotaci.

Photo : Radio-Canada / Yanik Dumont Baron

La jeune fidèle place la main sur sa poitrine. Sa voix tremble. Debout à un mètre du lit, elle ressent de la colère et de la tristesse. Elle parle d’aérer la pièce, de purifier l’air.

À défaut de tout démolir, cette jeune mère et une poignée de fidèles ont entrepris de redécorer l’édifice, d’effacer les traces qui rappellent le père violeur.

On a ajouté des petites touches, comme du tissu avec des motifs autochtones. C’est pour le mettre à notre image. Se l’approprier. Bannir le père Couture des lieux.

Un petit lit à côté d'une table de travail.

Dans la petite chambre insonorisée au sous-sol de l'église de Wemotaci où le prêtre Raynald Couture agressait parfois des enfants.

Photo : Radio-Canada / Yanik Dumont Baron

Hantée par le mal qu’ils ont pu faire

L’Église catholique a bien sûr très mauvaise réputation chez les Autochtones au-delà de Wemotaci. C’est l’héritage des pensionnats, où des milliers ont été agressés, abusés, maltraités.

Des mauvais traitements perpétrés durant plusieurs décennies. Des sévices qui ont laissé des séquelles chez ceux qui ont fréquenté ces établissements. Et, très souvent, chez leurs proches.

Portrait de Gaétane Petiquay.

Gaétane Petiquay a fréquenté l'un des pensionnats pour Autochtones tenus par des religieux.

Photo : Radio-Canada / Yanik Dumont Baron

Gaétane Petiquay assure ne pas avoir été agressée par les religieuses au pensionnat de Pointe-Bleue. Elle est retournée à Wemotaci marquée. Décidée à écarter la religion catholique de sa vie.

C’est le mal qu’ils ont pu faire, lâche-t-elle. Les curés entre autres. Le mal qu’ils ont pu faire, c’est ce qui m’a freinée pour aller plus loin avec la religion catholique.

Pas étonnant qu'elle porte peu d’attention à la venue du pape François sur des terres autochtones et aux excuses qu’il pourrait leur offrir. Il peut s’excuser. Mais des actions doivent suivre.

Écoutez le reportage complet de Yanik Dumont Baron présenté à l'émission L'heure du monde, diffusée sur ICI Première.

Elle pense à des compensations financières, bien sûr, mais elle cherche aussi des façons de nous rendre ce qu’ils nous ont pris, de nous aider à mieux comprendre dans quelle situation on est. Ce qu’on vit, les difficultés qu’on a.

Des difficultés comme l’alcoolisme et la violence au sein des familles. Un très lourd héritage, qui ne s’effacera pas avec un gros chèque, croit Martine Coocoo.

Tu ne règles rien avec l’argent, croit cette femme, dont les parents ont déjà reçu des excuses de la congrégation responsable des pensionnats qu’ils ont fréquentés ainsi qu’un dédommagement pour les abus subis.

Le mal a été fait et le mal est encore là. Peu importe le montant que tu as eu, le mal est encore là. Si lui il ne va pas bien, il va le reproduire à l’autre. C’est ça qu’on essaie que ça ne se fasse pas dans la communauté, explique Martine Coocoo.

Portrait d'Alain Riendeau.

Alain Riendeau, diacre permanent au diocèse de Trois-Rivières, responsable de l’église de Wemotaci.

Photo : Radio-Canada / Yanik Dumont Baron

Rebâtir une relation, à petits pas

Il n’y a plus de prêtre à Wemotaci, mais un diacre. Un homme d’Église marié, qui n’habite pas sur place, mais qui vient régulièrement pour les baptêmes et les funérailles.

Ancien policier, le diacre Alain Riendeau parle d’une démarche patiente, à long terme. Ça fait 10 ans qu’il vient ici. Ça a pris au moins 2 ans avant de faire connaissance, de vraiment créer des liens.

Il s’assure être ouvert à intégrer des rites autochtones dans les cérémonies menées à l’église et conseille même aux jeunes Autochtones de renouer avec leurs traditions avant de s’intéresser au catholicisme.

Alain Riendeau juge que c’est riche, ce que les aînés nous ont laissé. Au cours de ses visites mensuelles, il ne sent pas trop d’intérêt pour la visite du pape et ses éventuelles excuses.

Si l'église ne t’a rien apporté de bon au cours de ta vie, lance-t-il, tu n’as pas vraiment de raison d’aller vers cet endroit-là. Je comprends ça. Et je ne suis pas là pour rien forcer dans ce sens-là.

Les rares pratiquants de Wemotaci croient que la religion catholique peut tout de même apporter un peu de baume à ceux qui en ont besoin.

Portrait de Sylvian Laloche.

Sylvian Laloche est un catholique pratiquant.

Photo : Radio-Canada / Yanik Dumont Baron

C'est dans leur intérêt dans des moments difficiles, croit Sylvian Laloche. Il aime bien chanter des cantiques en algonquin lors des funérailles. Quelqu’un qui est dans l'alcool, la drogue. Il pourrait prier pour se soulager.

Même s’il n’a que 16 ans, il comprend aussi que certains ne veulent pas vraiment parler des abus qu’ils ont subis. Car prier demeure douloureux pour bien des Autochtones.

Ce qui ne veut pas dire pour autant qu’ils devraient rejeter la religion catholique, juge Gaétane Petiquay. Son séjour au pensionnat l’a détournée de la religion, mais elle assure respecter ses frères aînés, toujours pratiquants.

Il ne faut pas faire la même chose que les curés ont faite lorsqu’ils sont arrivés. Il faut donner la possibilité aux gens de vivre avec ce en quoi ils croient et qu’ils sont bien là-dedans…

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