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Jusqu’à 3000 $ pour un passeport vaccinal sans être vacciné

Alors que le variant Omicron progresse à une vitesse fulgurante et fait craindre le pire, des Québécois fraudent le système avec la complicité de professionnels de la santé et se promènent avec un passeport vaccinal sans avoir été vaccinés contre la COVID-19.

Un téléphone avec un logo du gouvernement du Québec est pointé au-dessus d'un autre téléphone avec un code QR.

Un téléphone avec un logo du gouvernement du Québec est pointé au-dessus d'un autre téléphone avec un code QR.

Photo : La Presse canadienne / Graham Hughes

Entrer dans un lieu public, fréquenter les restaurants, traverser la frontière et prendre l’avion, tout cela reste possible sans être vacciné contre la COVID-19, moyennant quelques milliers de dollars, a appris Enquête.

Au moment où le gouvernement resserre davantage les mesures sanitaires en raison de la vitesse de propagation du virus, des Québécois font fi des consignes en se prétendant vaccinés, au risque d’exposer des gens vulnérables. Grâce à un stratagème, ils peuvent obtenir un véritable passeport vaccinal sans avoir à relever la manche.

Un réseau qui s’adonne à la fraude et identifié par Enquête réussit à déjouer le système grâce à la complicité essentielle d’une étudiante en soins infirmiers travaillant comme vaccinatrice dans un site de vaccination de la Montérégie-Centre.  Son poste lui donne accès aux renseignements personnels des usagers ayant pris rendez-vous pour un vaccin.

Selon nos observations, Fatima Zouhra Aini parviendrait à produire une fausse confirmation de vaccination pour des patients qui n’ont même pas besoin de se présenter.

Dans un premier temps, ses clients lui fournissent leur nom, leur date de naissance, leur numéro d’assurance maladie et le nom de leur mère, ainsi qu’une adresse courriel et un numéro de téléphone. 

Ils n’ont ensuite qu’à s'inscrire sur Clic Santé, dans n’importe quel point de service. L’étudiante repère leur profil dans le système et, grâce à l’accès qui lui est accordé comme vaccinatrice, elle déclarerait faussement l’administration d’un vaccin qui, dans les faits, n’a jamais eu lieu. 

Elle peut également attribuer un numéro de lot vaccinal.

Dans certains cas, elle fournirait de la même façon une preuve de vaccination pour une seconde dose, toujours sans avoir vacciné la personne.

L'application VaxiCode.

L'application VaxiCode

Photo : Radio-Canada

Le client recevrait ensuite un passeport vaccinal authentique. Cette étape est distincte et effectuée par un autre employé du réseau de la santé qui est en mesure de générer un code QR à partir du Registre de vaccination du Québec. 

Le MSSS affirme que toutes les vérifications nécessaires sont réalisées lorsqu’une preuve de vaccination semble douteuse, avant d’enregistrer l’information au Registre de vaccination du Québec et de produire un code QR.

La jeune femme compte sur des gens de confiance pour lui adresser des clients. Enquête a eu accès à des échanges entre elle et un intermédiaire qui l’aide à recruter des personnes qui ne veulent pas se faire vacciner.

Il y est clairement question d’une somme de 1000 $, mais c’est pour les deux doses, précise son complice, qui empoche lui aussi, en plus, un montant qui n’est pas divulgué.

Au bout du compte, des clients débourseraient entre 1000 $ et 3000 $ pour obtenir leur VaxiCode.

Fatima Zouhra Aini a réussi ses deux premières années d’études collégiales en soins infirmiers.  En vertu d’un décret du gouvernement, adopté en raison de l’urgence sanitaire, elle est autorisée à exercer certaines activités professionnelles, dont la vaccination.

L'étudiante a travaillé au même site de vaccination au cours des derniers mois, jusqu’à tout récemment. Elle n’a eu aucun mal à décrocher l’emploi alors que le réseau de la santé fait face à une pénurie critique de personnel. 

Elle n’a pas répondu à nos demandes d’entrevue.

Plus d’une trentaine de personnes auraient profité du stratagème de l’étudiante et de ses complices, dans les dernières semaines seulement.

Plusieurs de ces personnes non vaccinées, détentrices d’un passeport vaccinal, ont des contacts réguliers avec le public. On compterait parmi celles-ci une infirmière auxiliaire, des restaurateurs et certains de leurs employés, des hommes d’affaires, un conseiller en ressources humaines, un agent immobilier, et, dans plusieurs cas, leurs conjoints et amis. 

Enquête a joint certains d’entre eux. Aucun n’a voulu confirmer avoir participé à ce stratagème.

Les clients semblent provenir de la grande région de Montréal, incluant la Montérégie, ainsi que Laval et la couronne nord. Certaines de ces personnes en auraient profité pour voyager à l’étranger, dont aux États-Unis.

Plusieurs stratagèmes selon le MSSS

Questionné sur l’apparente facilité pour un employé de frauder le dossier d’un usager, le CISSS Montérégie-Centre nous a renvoyés  aux autorités policières ainsi qu’au ministère, le responsable de la sécurité des systèmes.

À Québec, Marie-Hélène Émond, la directrice des communications au ministère de la Santé et des Services sociaux, dit prendre la situation au sérieux.  Elle reconnaît que les autorités sont au courant de l’existence de plusieurs stratagèmes, mais qu'elles refusent d’en dévoiler les détails pour des raisons de sécurité.

Les personnes qui parviennent à contourner le système mettent en péril la santé des gens vulnérables et nous ne pouvons tolérer ce genre de situation, ajoute la porte-parole du ministère. Les établissements de santé ont reçu la consigne d’aviser les corps de police au moindre soupçon de fraude.

De son côté, l’Ordre des infirmières et des infirmiers du Québec (OIIQ) rappelle qu'il n’a aucune responsabilité dans l’autorisation accordée par le gouvernement à des étudiants en soins infirmiers pour agir à titre de vaccinateurs, pendant la crise sanitaire. L’OIIQ indique toutefois qu’il pourrait déclencher une enquête et révoquer le certificat d'immatriculation d’un étudiant qui agirait frauduleusement.

Des pharmaciens complices à leur insu

Il n’est pas difficile de trouver des offres de passeport vaccinal frauduleux sur des réseaux sociaux comme Instagram ou Telegram, qui laissent entrevoir des stratagèmes semblables. On y trouve des photographies de preuves de vaccination délivrées par le gouvernement du Québec dont il est toutefois difficile d’établir l’authenticité avec certitude. 

Certains documents affichent le nom de pharmacies montréalaises, apparemment à leur insu.

La propriétaire d’une des pharmacies en cause s’est dite sous le choc d’apprendre que son établissement est associé à de la fraude et plus encore de découvrir, après vérification, que le document affiché est authentique. Comme beaucoup de pharmaciens, elle avait fait appel à d’autres professionnels de la santé pour l’aider durant la campagne de vaccination, toujours en vertu des règles exceptionnelles adoptées par le gouvernement.

Elle a déclenché une enquête interne pour déterminer si une personne à son emploi aurait pu faussement déclarer avoir vacciné un client de sa pharmacie. Elle met en garde les autres pharmaciens du Québec contre le risque d’être victimes de fraude à leur tour.

L’Ordre des pharmaciens du Québec est au courant de l’existence d’un problème. L’organisme a fait parvenir une missive à ses quelque 10 000 membres au mois d’août, les encourageant à sensibiliser leurs employés à ce sujet et les invitant à dénoncer à la police toute tentative de fraude.

Le Service de police de la Ville de Montréal confirme avoir reçu quelques dizaines de plaintes ou de dénonciations sur des cas de passeports vaccinaux frauduleux, sur son territoire, et mener des enquêtes. Il précise que dans le cas où un employé du gouvernement accepterait de produire ou de vendre de faux documents, l’enquête pourrait être transférée à l’Unité permanente anticorruption.

Pour leur part, la police de Longueuil et la Sûreté du Québec n’ont pu confirmer si elles ont reçu des plaintes ou si des enquêtes sont en cours.

Plusieurs pays font face à l'arnaque et au trafic de passeports sanitaires. En France, plus de 180 000 faux documents ont été découverts en circulation depuis six mois et plus de 400 enquêtes sont ouvertes.

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