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La fin de l’héroïne au Québec?

L'héroïne se fait rare dans les rues depuis un an au profit du fentanyl et d'autres dérivés, souvent 50 fois plus puissants. Résultat : le nombre de surdoses explose.

Une seringue et de l'héroïne

Au Québec, d’octobre 2020 à septembre 2021, il y a eu 455 décès liés à une intoxication suspectée aux opioïdes ou à d'autres drogues, selon l’Institut national de santé publique du Québec.

Photo : IS/iStockPhoto

« De l’héroïne, pour plus de 90 % des usagers, il n’y en a plus, affirme le directeur de Cactus Montréal, Jean-François Mary. Et lorsque les gens réussissent à en trouver, elle est toujours coupée avec beaucoup de fentanyl. De l’héroïne sans fentanyl, ça n’existe plus. »

Depuis avril dernier, l’organisme qui intervient auprès des personnes utilisatrices de drogues offre un service gratuit d’analyse de substances. Grâce à un spectromètre, il est en mesure d’obtenir la composition des drogues fournies par les consommateurs.

Tout de noir habillé, coiffé de son éternel képi, Jean-François Mary n’a pas exactement l’allure d’un scientifique de laboratoire. Pourtant, grâce à sa machine (et à une exemption fédérale qui lui permet de manipuler ces substances prohibées), il sauve des vies. Or, malgré ce nouvel outil, les surdoses font partie du quotidien des utilisateurs.

Bien sûr que c’est inquiétant! lance-t-il. Une erreur de dosage avec de l’héroïne, ce n’est pas si dangereux. Mais avec du fentanyl, tu viens de doubler, tripler ou quadrupler la dose. Et chaque fois, si tu es tout seul, tu vas mourir.

Vague de surdoses

Malheureusement, c’est ce qui arrive souvent. Au Québec, d’octobre 2020 à septembre 2021, il y a eu 455 décès liés à une intoxication suspectée aux opioïdes ou à d'autres drogues, selon l’Institut national de santé publique du Québec. En comparaison, on dénombrait 233 morts en 2019.

L’an dernier, en plein couvre-feu, Alexandra de Kiewit, intervenante en toxicomanie au Dispensaire de Saint-Jérôme et utilisatrice d’opiacés, a bien failli faire partie de ces tristes statistiques.

J’ai acheté du fentanyl parce que c’est tout ce que j’ai trouvé, dit la femme toute menue à la poitrine tatouée. J’ai fait la moitié de ma dose habituelle et je me suis retrouvée à l’hôpital direct. Et j’ai une énorme tolérance... En 23 ans de consommation, c’est la deuxième fois que je fais une surdose. Si j’avais été seule, je ne serais probablement pas là pour te parler.

Elle aussi fait tester sa drogue avant de se faire une injection. Juste de l’héroïne, je ne suis pas certaine que ça existe encore. Et quand on en trouve, c’est extrêmement coupé avec du fentanyl, ou, encore pire, avec des benzodiazépines, le mélange le plus fatal.

Selon un sondage téléphonique effectué en 2020 à l’initiative de la Dre Julie Bruneau, chercheuse au Centre de recherche du Centre hospitalier de l'Université de Montréal (CRCHUM), auprès de 225 personnes qui utilisent des drogues, 68 % des consommateurs d'opiacés ont dit avoir vu une augmentation de la circulation du fentanyl.

La faute à la pandémie?

La plupart des gens rencontrés dans le cadre de ce reportage mettent cette pénurie sur le dos de la fermeture des frontières causée par la pandémie de COVID-19. Toutefois, Jean-François Mary n’y croit pas une seconde. Les gros importateurs passent par des conteneurs sur des bateaux et des camions, et la COVID n’a rien changé à ça, observe-t-il.

Déjà, il y a cinq ans, alors que le continent faisait face à une crise des opioïdes, le Québec était l'un des seuls endroits en Amérique du Nord où l’on trouvait majoritairement de l’héroïne dans les rues. La province aurait donc rattrapé ses voisins, pour des raisons pratiques et économiques : le fentanyl est plus payant pour les trafiquants et moins risqué à importer.

C’est un choix légitime, analyse Jean-François Mary. En moyenne, le fentanyl est 50 fois plus fort que l’héroïne, et il coûte 3 fois moins cher. C’est donc beaucoup plus facile à importer, même par la poste. En plus, ça ne sent rien, et les chiens ne le trouvent pas.

Changement de garde

Contrairement à ce qu’indiquent les analyses de substances effectuées auprès des utilisateurs du service de Cactus, le commandant de la section du crime organisé Francis Renaud avance que ses équipes trouvent toujours de l’héroïne sur le terrain. Votre constat est relativement bon : on en voit moins, mais je ne dirais pas qu’il n’y en a plus, dit-il. On trouve de l’héroïne dans une saisie sur deux. L’autre 50 %, on parle de fentanyl ou de dérivés synthétiques.

De son côté, M. Mary, reconnaît que le travail des policiers peut expliquer la rareté de l’héroïne sur le marché. Les saisies policières ont accéléré la transition, croit-il. Les anciens fournisseurs ont disparu et d’autres ont pris leur place.

L’assassinat du chef de clan de la mafia montréalaise Andrew Scoppa, en octobre 2019, pourrait aussi avoir marqué un changement de garde au chapitre de l’importation d’opioïdes dans la province.

Il était connu comme un grand trafiquant d’héroïne dans le quartier Parc-Extension, affirme le commandant Renaud. C’était une sphère d’activité lucrative pour lui, mais ce n’est pas parce qu’il est en dehors du boulier qu’on va manquer d’héroïne à Montréal.

Le policier observe plutôt de nouvelles habitudes chez les consommateurs. Il y a aura toujours quelqu’un pour prendre la place si un fournisseur disparaît. Mais ce n’est pas un problème d’approvisionnement. Au niveau de la rue, les gens veulent du fentanyl.

Jean-François Mary estime qu’un retour en arrière est maintenant très difficile. On ne remet pas si facilement la pâte dentifrice dans le tube... Pour revenir à l’héroïne, un sevrage est nécessaire. Du moment que tu as saturé le marché de fentanyl, tout le monde a développé une tolérance à une drogue très forte.

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