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Fermer ou facturer 65 $ par jour, la dure réalité d’une garderie privée

À l'instar des associations de garderies non subventionnées, Nolwenn Franchet plaide pour la conversion rapide des places vers le réseau subventionné afin d'éviter des fermetures.

Des enfants assis jouent à un jeu éducatif

La Villa Montessori accueille une soixantaine d'enfants.

Photo : Radio-Canada

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Nolwenn Franchet se sent prise au piège et contrainte à un dilemme « moralement inacceptable ». Incapable de convertir sa garderie privée vers le réseau subventionné à court terme, elle devra demander 65 $ par jour aux parents pour se maintenir à flot, une décision qu'elle peine à prendre même s'il en va de la survie de sa jeune entreprise.

La Villa Montessori a ouvert ses portes en 2019 dans des locaux loués au Domaine Saint-Dominique, dans le quartier Montcalm. La garderie privée non subventionnée, annexée à un CHSLD, a fait les manchettes lors de son ouverture pour sa vocation intergénérationnelle favorisant les contacts entre les tout-petits et les aînés.

Mais ce qui était un projet rempli de promesses devient un casse-tête difficile à résoudre pour sa directrice et propriétaire. Pour maintenir la garderie financièrement viable, Nolwenn Franchet n'aura d'autre choix que de s'appuyer, à contrecœur, sur une contribution financière supplémentaire des parents.

Actuellement fixé à 55 $ par jour pour un enfant de plus de 18 mois, le tarif nécessaire pour maintenir l'équilibre budgétaire est évalué à 65 $ par Mme Franchet, voire un peu plus. Un coût qu'elle juge trop élevé et qui contribue selon elle à creuser les inégalités entre les familles.

Elle se retrouve ainsi devant une décision qu'elle préférerait ne pas avoir à prendre. D'un côté, il faut que j'augmente les frais de garde, sinon je vais fermer; mais de l'autre, cette augmentation-là, elle est pour moi moralement inacceptable, se désole Mme Franchet.

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Nolwenn Franchet dénonce le financement inéquitable du réseau des garderies au Québec et se désole de devoir refiler une partie de la facture aux parents.

Photo : Radio-Canada

La hausse de tarifs est notamment nécessaire pour éponger le rattrapage salarial de 18 % consenti aux éducatrices qualifiées en CPE. Dans un contexte de pénurie de travailleurs, y compris en petite enfance, Mme Franchet a fait le choix de se coller à la grille du gouvernement et d'offrir un salaire digne à son personnel.

Ces augmentations salariales signifient une augmentation des dépenses pour la Villa Montessori. La contribution des parents étant la principale source de revenus des garderies non subventionnées, la hausse de tarifs devient inévitable, selon Nolwenn Franchet.

Les salaires, dit-elle, représentent 75 % des charges de son service de garde, sans compter les frais fixes comme la nourriture et le loyer.

Elle craint que les garderies non subventionnées comme la sienne, misant sur un encadrement de qualité, ne deviennent l'apanage des familles aisées. Et si les tarifs étaient moins élevés, il serait impossible, selon Mme Franchet, de maintenir les mêmes standards. On est dans une impasse.

Mêmes obligations

La directrice de la Villa Montessori rappelle que les CPE, des organisations à but non lucratif, reçoivent près de 60 $ par jour par place de la part du gouvernement, auxquels s'ajoute le tarif unique de 8,50 $, pour un total de 68,50 $.

Elle en conclut qu'il s'agit du tarif nécessaire pour assurer une place de qualité et répondre aux exigences du ministère de la Famille.

Soumise aux mêmes obligations que les CPE en vertu de la Loi sur les services de garde éducatifs à l'enfance, Mme Franchet dénonce un manque à gagner de plusieurs milliers de dollars par place chaque année pour les garderies non subventionnées.

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Une soixantaine d'enfants fréquentent la Villa Montessori.

Photo : Radio-Canada

Ces dernières touchent indirectement une aide gouvernementale à travers un crédit d'impôt anticipé pour frais de garde remis aux parents. Le remboursement maximal est de 40$ par jour, soit près de 30 $ de moins que la contribution gouvernementale pour une place en CPE. Parce que chaque enfant a la même valeur, Nolwenn Franchet y voit une injustice.

On a les mêmes obligations, mais on n'a pas les mêmes moyens, dit-elle. On [le gouvernement] compte sur la bonne volonté des garderies privées et les poches des parents pour réussir à rattraper cet écart-là, affirme celle qui s'offre un salaire d'éducatrice à titre de directrice.

« On a l'habitude de dire que les garderies privées sont chères. Elles sont chères pour les parents, mais pas pour le gouvernement. [...] On souhaiterait qu'il y ait plus de justice et d'équité. »

— Une citation de  Nolwenn Franchet, propriétaire, la Villa Montessori

Crédit insuffisant

Lors de la mise à jour économique du gouvernement, en novembre, le ministre des Finances, Eric Girard, a annoncé la bonification du crédit d'impôt anticipé pour frais de garde.

L'objectif, selon la Coalition avenir Québec, est de ramener les parents qui envoient leurs enfants en garderie non subventionnée le plus près possible du tarif unique de 8,50 $ en vigueur dans le réseau subventionné. Dès l'annonce de cette bonification, plusieurs garderies avaient signifié leur intention d'augmenter leurs tarifs, annulant ainsi une partie de l'effet souhaité par le gouvernement.

D'après Nolwenn Franchet, la mesure est insuffisante, et les parents, surtout à 65 $ par jour, continueront de payer plus cher pour leur place en service de garde malgré le crédit d'impôt.

L'une des causes est que le ministère des Finances a calculé sa mesure en fonction d'un coût par place de 40 $ par jour. Toute place non subventionnée au-delà de ce montant coûte plus cher aux parents, a fortiori lorsque le tarif dépasse 50 $.

De l'avis des deux associations représentant les garderies non subventionnées, le tarif de 40 $ est beaucoup trop bas et ne reflète pas la réalité.

Nolwenn Franchet note également le fait que le crédit bonifié aide davantage les familles à plus haut revenu. Ironiquement, une famille qui touche un revenu de 20 000 $ paiera en effet plus cher sa place, après remboursement du gouvernement, qu'une famille gagnant 200 000 $.

Mme Franchet y voit un autre enjeu important d'accessibilité.

De sa propre initiative, elle a proposé aux parents, en réaction à la mise à jour économique, de moduler les tarifs de garde en fonction du revenu familial par solidarité entre les familles. Étant donné que le gain est accentué pour les familles gagnant plus de 175 000 $ avec le crédit d'impôt bonifié, elle propose d'augmenter le tarif et d'ainsi permettre aux revenus plus modestes de souffler.

Convertir rapidement

Cette idée ne va rien régler, pense la propriétaire. La solution passe selon elle par la conversion du plus grand nombre possible de places non subventionnées en places subventionnées, qu'elles soient en garderie privée ou en CPE. Mais il est pour l'instant impossible pour la Villa Montessori de le faire.

Le gouvernement a mis en place un projet pilote visant à convertir 3500 des 70 000 places non subventionnées au Québec, soit 5 %. La Villa Montessori n'y est pas admissible, puisque seuls les milieux existant depuis plus de cinq ans peuvent se qualifier.

Lors de la première phase du projet, le gouvernement a reçu pas moins de 238 dossiers à travers le Québec. Seuls 25 ont été retenus pour un total de 1760 places. Quelque 213 projets et 11 939 places ont été rejetés, majoritairement en raison de la faible qualité de la demande, selon le ministère de la Famille.

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Le ministre de la Famille du Québec, Mathieu Lacombe, a récemment visité les installations de la Villa Montessori.

Photo : La Presse canadienne / Jacques Boissinot

Le ministre de la Famille, Mathieu Lacombe, a lui-même rencontré Mme Franchet récemment. Il aurait alors requis de la patience et promis de réaliser d'autres conversions une fois le projet pilote terminé. En parallèle, le gouvernement mise surtout sur la création de 37 000 nouvelles places en CPE d'ici trois ans et demi.

Sans échéancier ni budget de conversion à l'horizon, Nolwenn Franchet craint que plusieurs milieux de garde ne survivent pas à l'attente.

On nous demande de tenir en attendant une hypothétique conversion. Le risque, c'est vraiment la fermeture des garderies. Ma garderie fonctionne bien, mais je risque de fermer l'année prochaine. Financièrement, c'est intenable, insiste-t-elle.

Choix terrible

Tout ce contexte place certains parents dans une position difficile. Un bon nombre de ceux-ci, faute d'une place en CPE et en attente d'un appel après avoir inscrit leur enfant au guichet unique Place 0-5, se tournent vers le réseau non subventionné.

François Talbot, papa de la petite Ève, se range derrière la propriétaire de la Villa Montessori. Père de quatre enfants, il a connu les CPE, mais a dû prendre une place non subventionnée pour sa petite dernière. C'est un impact significatif sur le budget, on voit une grosse différence, dit-il à propos des tarifs entre le réseau non subventionné et le réseau subventionné.

Reste que les parents et la petite Ève se sont attachés à leur milieu de vie. Si bien que si le téléphone sonnait pour une place en CPE, François Talbot admet qu'une sérieuse discussion familiale devrait avoir lieu.

On va devoir mettre sur la table, d'une part, ce que l'argent épargné permettrait de faire pour nos autres enfants et, de l'autre, l'idée d'offrir à notre fille une stabilité pour progresser dans son milieu de garde. C'est un choix terrible, souffle le père de famille.

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François Talbot croit que le gouvernement place les parents dans une position difficile en leur demandant de faire un choix entre un milieu de vie et des considérations financières.

Photo : Radio-Canada

Ce dernier aimerait voir le gouvernement élargir l'accessibilité à la conversion pour des milieux garantissant la même qualité que les CPE et les garderies subventionnées. Selon lui, le Québec doit donner le choix aux parents du service de garde qui lui convient, au public comme au privé, et non celui qui reste par défaut.

Étape par étape, dit le ministre

À ce sujet, le cabinet du ministre Lacombe persiste : il faut faire les choses dans l'ordre. On fait la conversion étape par étape. Il faut justement évaluer les différentes phases avant de poursuivre le travail, indique son attaché de presse.

Le ministre a bel et bien visité la Villa Montessori en compagnie de sa collègue [députée de Jean-Talon] Joëlle Boutin. Il a pu discuter avec la propriétaire des différents enjeux actuels. Il est conscient des défis actuels pour les GNS, ajoute-t-on au cabinet.

Le gouvernement se dit sensible aux demandes du réseau des garderies non subventionnées et rappelle que le projet pilote ainsi que la bonification du crédit d'impôt aux parents étaient réclamés par les associations qui les représentent. Les garderies non subventionnées sont importantes et c’est justement pour cette raison que le ministre va sur le terrain les rencontrer.

Ces mêmes associations réclament cependant une accélération des conversions, ce qui n'est pas sur la table actuellement. Le cabinet de Mathieu Lacombe assure que la volonté politique y est.

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