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Wikipédia, plus fiable qu’on ne le croit

La fiabilité de Wikipédia a longtemps été remise en question parce que le site pouvait être modifié par n’importe qui, mais c’est pourtant le modèle ouvert et collaboratif de l’encyclopédie libre qui peut en faire l’une des sources les plus sûres du web.

Une loupe par-dessus la page d'accueil de Wikipédia.

L'encyclopédie libre Wikipédia a été lancée en janvier 2001. Elle existe aujourd'hui en plus de 300 langues.

Photo : Getty Images / zmeel

Pour Amy Bruckman, Wikipédia est un objet de fascination depuis ses premières contributions, il y a près de 20 ans. Si bien que la professeure et chercheuse au Georgia Institute of Technology a décidé d’en faire le sujet d’un livre, Should You Believe Wikipedia? (Devriez-vous croire Wikipédia?), qui paraîtra au début de 2022.

Je trouve ça merveilleux qu’on puisse effectuer des recherches à propos de presque n’importe quel sujet et qu’il y ait une discussion très réfléchie sur celui-ci, se réjouit-elle. Il y a en fait quelque chose dans Wikipédia qui fonctionne mieux que ça devrait.

La professeure Bruckman, qui étudie les communautés en ligne et les sciences de l’apprentissage depuis la fin des années 90, lance à la blague que Wikipédia peut seulement fonctionner dans la pratique, mais ne peut pas fonctionner en théorie.

Car vu son modèle libre et ouvert, n’importe qui peut en modifier les articles, ce qui aurait le potentiel de donner lieu à bien des dérapages. Malgré tout, après plus de deux décennies d’existence, le site réussit généralement à être fiable, dit-elle. Et ce, grâce à sa communauté de bénévoles passionnés et hyper mobilisés.

Wikipédia, c’est un projet du web des origines, résume Jean-Michel Lapointe, bibliothécaire à l’UQAM et membre du conseil d’administration de Wikimédia Canada. C’est une communauté en ligne qui s'autodétermine. C’est ni privé ni public. C’est un [endroit] commun où les gens s’autoorganisent pour créer quelque chose ensemble, résume-t-il.

Jean-Michel Lapointe, les bras croisés.

Jean-Michel Lapointe contribue à Wikipédia depuis 2014 et est aujourd'hui membre du conseil d'administration de Wikimédia Canada.

Photo : Nathalie St-Pierre/UQAM

Difficile de publier de fausses informations

Selon l’outil d’analyse Similarweb, Wikipédia est actuellement le septième site web le plus visité du monde. À ce jour, sa version française a plus de 2,3 millions d’articles, et le tout est continuellement élargi, amélioré et modéré par un peu plus de 19 000 utilisateurs – ou Wikipédiens – actifs.

À titre comparatif, la version anglophone de Wikipédia a près de trois fois plus d’articles et dix fois plus d’utilisateurs actifs.

Mais bien que l’encyclopédie reçoive plus de 5,2 milliards de visites par mois, sa communauté est habituellement capable de supprimer rapidement de fausses informations et de freiner les tentatives de vandalisme – des modifications de mauvaise foi, dans le jargon wikipédien.

Au fil du temps, plusieurs mesures ont été mises en place pour surveiller les contributions. Il existe par exemple un système de liste de suivi, qui permet aux utilisateurs de surveiller des articles qui les intéressent et d'être alertés à chaque modification. Ils sont parfois des centaines, ou des milliers, à suivre un article.

Plus une page est populaire, plus il sera difficile d’y ajouter de fausses informations, parce qu'il y a plus de gens qui regardent toutes les modifications. Et toutes les modifications par les utilisateurs non enregistrés sont révisées, explique Miguel Tremblay, physicien de formation qui a contribué à Wikipédia plus de 10 000 fois depuis 2003.

De plus, plusieurs pages pouvant susciter la controverse bénéficient d’une protection. Par exemple, les pages de Lucie Laurier et d'Éric Duhaime sont soumises à une semi-protection, ce qui veut dire que les gens qui ne sont pas inscrits ne peuvent pas les modifier, et ceux inscrits depuis moins de cinq jours ou qui ont moins de 100 contributions ne peuvent pas les modifier non plus. En faisant ça, on élimine 98 % des actes de vandalisme et ajouts de fausses informations, estime Miguel Tremblay.

Miguel Tremblay en entrevue à l'émission "Les Décrypteurs".

Miguel Tremblay a plus de 10 000 contributions Wikipédia à son actif.

Photo : Radio-Canada

Ces restrictions viennent ajouter certains bémols à l’idée que tout le monde peut contribuer à Wikipédia, mais elles sont nécessaires pour maintenir la qualité du site, selon Jean-Michel Lapointe.

Quand tu écris sur Wikipédia, tu t’adresses d’abord à la communauté. Il faut pouvoir lui démontrer que tu es capable de mobiliser les règles, et si tu ne les connais pas, il est fort possible que ta contribution ne reste pas. Peu importe dans quelle communauté tu vas, il faut respecter les règles pour être accepté, soutient le membre du conseil d’administration de Wikimédia Canada.

« Au fil des ans, l’encadrement a pris de plus en plus d’importance, ce qui fait en sorte que la barre devient de plus en plus haute pour contribuer. »

— Une citation de  Jean-Michel Lapointe, bibliothécaire à l’UQAM et membre du conseil d’administration de Wikimédia Canada

Des utilisateurs ou des adresses IP peuvent également se faire bannir du site s’ils commettent trop d’infractions. Wikipédia, c’est une maison de verre. Tout ce qu’on fait laisse une trace visible pour tout le monde, et on peut remonter toutes les traces et enlever ce que quelqu’un a fait, illustre Jean-Michel Lapointe.

La source la plus fiable du monde?

Selon Amy Bruckman, Wikipédia est une source absolument fiable pour les sujets populaires, ou qui prennent beaucoup de place dans l’actualité, un point de vue que partagent les deux Wikipédiens québécois interviewés dans le cadre de cet article. J’irais même jusqu’à dire que les articles populaires contiennent l’information la plus fiable jamais produite par des humains, avance-t-elle sans détour.

Mme Bruckman voit le processus d’édition de Wikipédia comme une évaluation des pairs en temps réel et à très grande échelle.

« Il y a tellement de gens sur le site que tous les aspects soulevés peuvent être vérifiés. De plus, une étude scientifique est figée dans le temps, alors que Wikipédia peut toujours être mis à jour si de nouvelles informations émergent. »

— Une citation de  Amy Bruckman, autrice du livre Should You Believe Wikipedia?

La prochaine fois que quelqu’un devient juge à la Cour suprême des États-Unis ou devient pape, suivez leur page Wikipédia. Ça commence par un article de trois lignes, puis tout d’un coup, il y a des milliers de personnes qui compilent une biographie complète, et des milliers de personnes qui valident l’information. Quand on regarde l’historique des modifications des articles de personnes qui sont soudainement devenues notoires, c’est fascinant de voir la communauté à l'œuvre, fait valoir Mme Bruckman.

Wikipédia présente parfois des informations qui sont difficilement trouvables ailleurs. Par exemple, Miguel Tremblay a contribué à créer un article sur les paliers d'alerte de la COVID-19 au Québec, (Nouvelle fenêtre) qui inclut un tableau détaillé qui suit l’évolution de ceux-ci dans chaque région de la province. C’est quelque chose qui n’existe nulle part, à ma connaissance, à part Wikipédia, dit-il.

Amy Bruckman, Miguel Tremblay et Jean-Michel Lapointe s’entendent toutefois pour dire que la qualité d’articles moins populaires sur Wikipédia est moins garantie, et qu’il y a plus de risques que des erreurs s’y glissent parce que moins de gens les surveillent. La qualité peut être variable, mais c’est un peu ça, la force et la faiblesse du modèle Wikipédia. On laisse subsister de l'information qui n'est pas toujours fiable, mais on fait le pari que d'autres vont améliorer ce qui est imparfait, résume M. Lapointe.

Les trois s’entendent également pour dire que Wikipédia n’est pas une source qui devrait être citée dans des travaux scolaires ou scientifiques (Wikipédia interdit d’ailleurs la citation de ses propres articles à même son site web (Nouvelle fenêtre)), mais selon eux, l’encyclopédie représente un bon point de départ pour des recherches plus approfondies. Tout article Wikipédia doit d’ailleurs citer des sources que l’on peut retrouver en bas de page.

Accusations de biais

Ce n’est pas tout le monde qui a un point de vue favorable de la fiabilité de Wikipédia. Son cofondateur, l’informaticien en philosophie Larry Sanger, a fait plusieurs sorties au fil des dernières années pour remettre en question l’objectivité de l’encyclopédie libre (Nouvelle fenêtre). Il faut noter que M. Sanger a quitté Wikipédia un peu plus d’un an après sa création, en mars 2002.

L’an dernier, il a notamment affirmé que Wikipédia favorise selon lui les points de vue de la gauche politique et que le contenu du site peut être manipulé par des organisations qui veulent maintenir leur image. Vous pouvez lui faire confiance pour donner le point de vue de l’establishment sur à peu près tout. Pouvez-vous lui faire confiance pour toujours vous dire la vérité? Eh bien, cela dépend de ce que vous pensez être la vérité, a-t-il déclaré au magazine en ligne UnHerd. (Nouvelle fenêtre)

Amy Bruckman réfute ces critiques du revers de la main. Par définition, Wikipédia contient le point de vue de l’establishment. C’est une encyclopédie. Si vous voulez des points de vue plus marginaux, vous pouvez aller sur Wikia et créer votre propre wiki selon des orientations différentes. Mais par définition, une encyclopédie contient le point de vue dominant, croit-elle.

Une photo portrait, en studio, de la professeure Amy Bruckman.

Amy Bruckman est professeure au Georgia Institute of Technology, et autrice du livre « Should You Believe Wikipedia? ».

Photo : Amy Bruckman

Il n’en demeure pas moins que les contributeurs de Wikipédia correspondent souvent à un profil type. La plupart des contributeurs ont mon profil : homme blanc, universitaire, en haut de 30 ans. Donc, ils s’intéressent à des sujets d’hommes blancs universitaires d’en haut de 30 ans, résume Miguel Tremblay.

Selon l’enquête générale de 2018 de Wikimédia (Nouvelle fenêtre), 90 % des Wikipédiens sont des hommes. Cette réalité a un effet concret sur le contenu de Wikipédia : par exemple, en 2020, les femmes représentaient seulement 18 % des biographies de Wikipédia en français (Nouvelle fenêtre).

Ce que le reste du web peut apprendre de Wikipédia

À l’ère des algorithmes et du contenu personnalisé, Amy Bruckman et Jean-Michel Lapointe croient que Wikipédia peut servir de modèle aux grandes plateformes en ligne de ce monde.

Le web aujourd’hui est vraiment dans un processus de centralisation. L’essentiel de notre vie en ligne se déroule sur des plateformes propriétaires, on amasse les données des utilisateurs et on leur donne ce qu’ils veulent voir selon le paramétrage algorithmique, dit le bibliothécaire à l’UQAM et membre du conseil d’administration de Wikimédia Canada.

Wikipédia, c’est un projet qui est financé par des dons, où c’est la même réalité pour tout le monde, sans personnalisation. Il y a des principes de vérifiabilité de l'information, et on n'a pas ça partout ailleurs sur le web. Ça permet de faire en sorte qu’on vive dans le même monde qui n'est pas déformé par notre bulle algorithmique, et que l’information soit validée par divers mécanismes qui en assurent la qualité, poursuit-il.

Pour Amy Bruckman, le problème fondamental de bien des sites web dans l’ère actuelle d’Internet, dont les réseaux sociaux populaires, est la quête du profit à tout prix.

Si le modèle d’affaires d’une entreprise est de maximiser les revenus publicitaires, il est pratiquement impossible qu’elle prenne les bonnes décisions pour protéger les individus et les communautés. Je crois que nous avons besoin de plus de plateformes sans but lucratif comme Wikipédia, dont l’objectif est de produire des résultats spécifiques pour des individus ou des communautés, estime la professeure et chercheuse.

Avec des informations d'Alexis De Lancer

Decrypteurs. Marie-Pier Élie, Jeff Yates, Nicholas De Rosa et Alexis De Lancer.

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