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Amiante : qui protège les locataires?

Que se passe-t-il si un locataire découvre de la poussière d’amiante dans son logement à la suite de travaux majeurs réalisés dans son immeuble? Des locataires montréalais se demandent qui est là pour les protéger en pareille situation, d’autant que l’amiante est une substance cancérigène et hautement toxique.

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Des locataires retrouvent leurs logements après plusieurs mois.

Photo : Radio-Canada / Martin Brunette

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En avril dernier, Benjamin Homaee réintègre son appartement qu’il a dû évacuer pendant plusieurs semaines dans la foulée des travaux dans son immeuble. Mais rapidement, il constate que quelque chose ne tourne pas rond. « Quand je suis rentré, j'ai commencé à tousser tout de suite. Ma toux ne s’arrêtait pas. »

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Benjamin Homaee, l'un des locataires de l'immeuble

Photo : Radio-Canada / Martin Brunette

Il alerte les autorités municipales. L’arrondissement de Côte-des-Neiges–Notre-Dame-de-Grâce constate qu’il y a présence de poussière d’amiante et ordonne au propriétaire d’avoir recours à une firme professionnelle en décontamination pour régler le problème.

Cette poussière est liée aux travaux majeurs réalisés dans l’immeuble. Des murs et des cloisons ont été abattus et des planchers ont été arrachés pour retaper une vingtaine d’appartements laissés vacants. Mais le chantier a été mis sur pause à plus d’une reprise en raison des méthodes discutables du maître d'œuvre.

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Poussière retrouvée chez Benjamin Homaee.

Photo : source: Benjamin Homaee

À l’automne 2020, la Commission des normes, de l’équité et de la sécurité du travail (CNESST) constate, entre autres, qu’il y a présence d’amiante dans les matériaux sur pratiquement tous les étages et que des débris et poussières sont présents dans l’ensemble du chantier. La CNESST estime que cette situation mène à une éventualité d’inhalation de fibres d’amiante et ordonne la fermeture du chantier.

Des locataires sont inquiets. Et si de la poussière d’amiante s’était infiltrée chez eux? Pour y voir plus clair, La facture et des locataires font analyser de la poussière provenant de plusieurs logements et d’un espace commun.

Les échantillons sont prélevés au moment de la réintégration de locataires dans leur appartement. Les analyses révèlent la présence d’amiante jugée significative dans un espace commun et dans deux des quatre logements testés, dont celui de Benjamin Homaee. J'étais vraiment surpris et j'ai eu tellement peur. Et pour cause. L’amiante est cancérigène. L’exposition survient par inhalation.

Des résultats contradictoires

Pendant ce temps, le propriétaire, une entreprise dirigée par Jeremy Kornbluth et Brandon Shiller, fait faire ses propres analyses, qui révèlent que les concentrations sont bien en deçà des normes acceptables.

Dans un courriel aux autorités, il conclut que : Les allégations indiquant que la poussière contient de l’amiante ne sont donc pas fondées. Résultat : le propriétaire envoie des entreprises de ménage non spécialisées en amiante faire du ménage chez les locataires à deux reprises, contrairement à ce que lui demandait l’arrondissement au départ.

L’amiante

L’amiante sous toutes ses formes est reconnu comme étant un cancérigène.

L’exposition se produit lors de l’inhalation de fibres d’amiante dans l’air.

L’amiante peut causer le mésothéliome, le cancer du poumon, du larynx et de l’ovaire, ainsi que l’amiantose.

Il n’y a pas de seuil d’exposition sécuritaire.

Les risques les plus importants proviennent des milieux de travail.

125 millions de personnes environ dans le monde sont exposées à l’amiante sur leur lieu de travail.

Source : Institut national de santé publique du Québec et Organisation mondiale de la santé

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Norman King est épidémiologiste et conseiller scientifique pour l’Association des victimes de l’amiante du Québec.

Photo : Radio-Canada / Martin Brunette

Les dangers

Même si les risques de développer une maladie à la suite d’une faible exposition sont minces, le principe de précaution aurait dû s’appliquer, selon l’épidémiologiste Norman King, qui est également conseiller scientifique pour l’Association des victimes de l’amiante du Québec. L'amiante est une des matières les plus toxiques que nous connaissons. De très, très, très faibles niveaux d'exposition peuvent rendre les gens malades. Il n'y a aucun logement qui devrait contenir de la poussière d'amiante. C'est inacceptable parce que quand on marche sur la poussière, la poussière devient aéroportée et on la respire. À son avis, un processus rigoureux de décontamination de l’immeuble aurait dû avoir lieu.

Une facture de 3700 $

C’est précisément ce que voulait Étienne Boucher, un locataire de l’immeuble. Les analyses de poussière qu’il a commandées indiquent chez lui un niveau d’amiante jugé significatif, le plus élevé de tous les logements testés dans l’immeuble. Le jeune homme a donc refusé le ménage offert par le propriétaire, l’estimant insuffisant. Je veux un nettoyage adéquat pour éviter que cet amiante reste dans mon environnement, puis continue de m'exposer, dit-il. Il s’est résolu à débourser de sa poche quelque 3700 $ pour une décontamination de son logement par une firme spécialisée.

Des autorités impuissantes?

Pourquoi les autorités ne forcent-elles pas le propriétaire à procéder à une décontamination des logements par mesure de précaution? La question n’est pas simple. L’arrondissement consulte la Direction de santé publique de Montréal pour obtenir un avis. Mais l’organisme chargé de veiller à la santé des populations fait une recommandation générale.

S’il y a amiante dans la poussière des logements, le nettoyage doit être fait en profondeur et les préposés doivent être protégés. S’il n’y a pas d’amiante, l’utilisation d’un linge humide suffit. Mais devant les résultats contradictoires du propriétaire et des locataires, la santé publique ne tranche pas. Nous, on ne réalise pas de mesures dans ce contexte-ci. On ne fait pas de prélèvement et puis on ne réalise pas d'analyses, explique le Dr David Kaiser, chef médical à la Direction régionale de santé publique de Montréal. L’organisme renvoie la balle à l’arrondissement.

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Magda Popeanu, conseillère municipale de Côte-des-Neiges–Notre-Dame-de-Grâce, est déçue que le propriétaire n’ait pas respecté sa parole.

Photo : Radio-Canada / Martin Brunette

De son côté, la conseillère du secteur Magda Popeanu dit avoir demandé au propriétaire de procéder à un nettoyage en profondeur des logements. J’ai dit : "embauchez une compagnie qui est spécialisée à faire le nettoyage de l'amiante." Il a dit : "Oui, oui, oui, on va le faire."

À son avis, la Ville manque de pouvoirs en pareille situation. Les inspecteurs de la ville fonctionnent avec un règlement restreint. On peut intervenir en mode amical. Si tu n'as pas le pouvoir d'agir, ça donne ce que ça donne, explique la conseillère.

L’affaire soulève aussi des questions sur la CNESST, qui veille à la santé et sécurité des travailleurs. L’organisme a été le premier à constater les problèmes d’amiante sur le chantier à l’automne 2020. Mais il ne juge pas qu’il y a un risque pour les locataires en raison de l’absence de poussière dans les aires communes. L’inspecteur n’avise donc pas les autorités à ce moment. Ça ne fait pas partie du mandat de l'inspecteur. Il n'y a rien qui dit qu'il est obligé d'en aviser les autorités, explique la porte-parole de l’organisme, Julie Robitaille.

Le point de vue des propriétaires

Jeremy Kornbluth et Brandon Shiller dirigent l'entreprise propriétaire de l’immeuble. Ils ont refusé de nous accorder une entrevue.

Mais dans un courriel, ils écrivent que : La santé et la sécurité des résidents est demeurée la plus haute priorité tout au long du nettoyage. Les deux hommes d’affaires possèdent de nombreux immeubles à Montréal.

Les locataires devant la justice

Pour Benjamin Homaee et d’autres locataires de l’immeuble, la gestion de l’amiante est en quelque sorte la cerise sur le gâteau d’une succession d’événements depuis l’achat de l’immeuble de 46 logements par l’entreprise Les investissement 3655 Ridgewood Ltée en 2019 telle que rapportée dans un précédent reportage.

Un groupe de locataires de l’immeuble entend s’adresser à la Cour supérieure du Québec, d’ici la fin de l’année, dans l’espoir d’obtenir un dédommagement pour tous les inconvénients qu’ils estiment avoir subis

Les pistes de solutions

Des locataires nous ont dit avoir eu l’impression que les organismes impliqués se renvoyaient la balle au sujet de l’amiante. L’arrondissement, la Direction de la santé publique de Montréal et la CNESST reconnaissent qu’il faudrait améliorer les communications entre eux en pareilles circonstances. Qui fait quoi dans ces situations? Il n'y a pas un protocole clair d'action, explique la conseillère Magda Popeanu.

Un comité regroupant les différentes instances a été mis sur pied pour mieux répondre à d’autres situations semblables à l’avenir.

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David Kaiser, médecin, chef médical, Secteurs environnement urbains et santé des populations, Direction régionale de la santé publique.

Photo : Radio-Canada

Certains comme le Dr David Kaiser, de la Direction de la santé publique de Montréal, font valoir que l’une des recommandations du rapport du BAPE déposé en 2020 est fort intéressante. Le rapport du BAPE de l'année passée nous amène une des pistes de solution qui est un registre de l'amiante en milieu résidentiel, comme on l'a vu en milieu de travail, en milieu institutionnel. Ça nous prend ça justement pour que les locataires, les propriétaires, les contractants puissent avoir accès à cette information-là en amont. Ça nous permettrait de savoir où sont les enjeux, explique le Dr Kaiser.

Pour l’instant, le gouvernement du Québec n'a pas fixé d'échéancier pour la mise en place d'une telle mesure.

Pour la conseillère Magda Popeanu, il y a aussi une autre piste de solution. Pour moi, c'est important que l'alerte d'une éventuelle présence de l'amiante soit déclenchée au moment de l'émission de permis, dit-elle. Un propriétaire devrait, par exemple, faire la preuve qu’il y a absence d’amiante dans son immeuble pour obtenir son permis de construction de l’arrondissement. S’il y a présence d’amiante, les travaux devraient alors être suivis étroitement dès le départ par les autorités compétentes.

Le reportage de Marie-France Bélanger et de Stéphanie Allaire est diffusé à La facture le mardi à 19 h 30 et le samedi à 12 h 30 à ICI Télé.

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