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Réfugiés afghans : des ONG attendent encore une stratégie claire du gouvernement

Sahil et Wendy, dans une cuisine, discutant.

Ehsanullah Sahil, un réfugié afghan, a été parrainé par un groupe de Canadiens, dont Wendy Long (à droite). Il est arrivé en décembre et s'installe maintenant dans la région du Niagara, en Ontario.

Photo : Radio-Canada / Michael Aitkens

Des organismes et individus qui œuvrent à faire venir des réfugiés afghans au pays lancent un cri du cœur : le gouvernement, disent-ils, doit passer à la vitesse supérieure. Un message qui s’accompagne d’idées pour accélérer le processus.

Un peu plus de 4000 Afghans ont rejoint le Canada sur les 40 000 que le gouvernement Trudeau s’est engagé à accueillir.

Parmi ceux qui sont récemment arrivés, un groupe d’environ 250 Afghans parrainés par le privé a atterri à l’aéroport Pearson de Toronto début décembre. Ehsanullah Sahil, nouvellement résident de Niagara Falls en Ontario, était dans cet avion.

Dans son cas, le périple aura duré huit ans. Le jeune homme de 33 ans a travaillé comme interprète pour les Canadiens et les Américains, jusqu’à ce qu’il soit contraint de fuir l’Afghanistan pour sa sécurité.

Arrivé en Indonésie en 2014, il a passé plusieurs années dans un camp de détention – un bâtiment conçu pour accueillir 150 personnes, mais où le double s'entassait, confie-t-il, et d’où il n’avait le droit de sortir qu’une à deux fois par année. Beaucoup de mes amis ont eu des problèmes mentaux, sont tombés malades.

C’est à travers les médias sociaux qu’il entre en contact avec des Canadiens qui deviendront ses parrains. Parmi eux, Wendy Long, fondatrice du groupe Afghan-Canadian Interpreters qui, depuis 2017 déjà, avant la création des programmes d’immigration et humanitaire spéciaux, travaillait à relocaliser des Afghans.

Sahil est un des premiers interprètes pour qui j’ai pu faire quelque chose de concret, dit-elle.

Sahil, assis dans le salon d'une maison.

Ehsanullah Sahil est arrivé au Canada début décembre, parmi un groupe d'environ 250 Afghans parrainés par le privé.

Photo : Radio-Canada / Michael Aitkens

L’ex-interprète a appris le mois dernier seulement, dans un mélange de joie et de confusion qu’il peine à décrire, qu’il s’envolerait enfin pour le Canada. Après huit ans à être sans emploi, à ne plus être traité comme un être humain, à ne pas pouvoir voyager, j’étais vraiment heureux.

Mais aujourd’hui, alors qu’il commence une nouvelle vie, il pense aussi à tous ses compatriotes restés derrière.

Je demande humblement au gouvernement canadien d’aider les gens qui sont en danger en Afghanistan le plus vite possible.

« Il n’y a plus le temps pour remplir les papiers, les formulaires, attendre. Parce que si on vous attrape, votre vie est finie. »

— Une citation de  Ehsanullah Sahil

Mission inachevée

Même si nous avons réussi à déplacer certaines personnes, il y a des milliers de demandeurs qui sont bloqués en Afghanistan et que nous avons l'obligation d'aider, martèle Eleanor Taylor, vétérane et directrice de programmes pour l’ONG canadienne Aman Lara.

Aman Lara travaille de concert avec un réseau d’organismes et d’individus. Ensemble, ils partagent une base de données des gens à aider. Il y a 13 000 personnes dans notre système. Et parmi ceux qui ont tenté de faire une demande pour venir au Canada, 60 % de ceux qui ont engagé la procédure par courriel n’ont toujours pas été invités à remplir les formulaires, n’ont toujours pas reçu de réponse, fait remarquer Mme Taylor.

Eleanor Taylor portant un casque d'écoute, dans un bureau, en vidéoconférence.

Eleanor Taylor, de l'organisme canadien Aman Lara, mis sur pied pour protéger et évacuer des Afghans vulnérables

Photo : Zoom

Et le défi, poursuit-elle, c'est que parmi ceux qui ont réussi à faire une demande, environ 40 % ont un passeport. Or ce document se révèle essentiel pour sortir du pays actuellement, notamment par la voie principale du Pakistan, qui l’exige.

Dans ce contexte le Canada doit trouver d’autres méthodes pour ces gens, estime Wendy Long, qui pense que l’affrètement de vols sur place doit à nouveau être considéré. La France vient de sortir quelques centaines de gens d'Afghanistan. J’espère que le Canada pourrait prendre des leçons.

Un réseau d’ONG

Le parcours reste aussi semé d'embûches pour ceux qui ont réussi à rejoindre un pays tiers. L’ONG Journalistes pour les droits humains a, de son côté, une liste de quelque 500 journalistes afghans vulnérables, dont environ 300 ont été évacués vers un autre État.

Pour l'instant, nous avons décidé de mettre une pause sur nos mouvements parce que ce n'est pas du tout clair ce qui va se passer avec ces gens quand ils seront dans un pays tiers, lance la directrice générale, Rachel Pulfer.

C’est là que la participation d’organismes comme le sien pourrait davantage être mise à profit, selon elle.

Elle explique qu’en vertu du système actuel, les personnes qui ont trouvé abri en dehors de l’Afghanistan doivent être recommandés, principalement par le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés, pour être réinstallés au Canada, ce qui prend plusieurs années.

Or, elle propose que les ONG qui sont déjà en lien avec des Afghans sur le terrain puissent elles aussi être considérées comme des agences de recommandation et ainsi valider rapidement leur statut.

Rachel Pulfer, assise devant un bureau.

Rachel Pulfer, de Journalistes pour les droits humains (JDH).

Photo : Radio-Canada / Pierre-Olivier Bernatchez

Il y a les ONG comme Rainbow Railroad, qui travaille avec les communautés LGBTQ, comme Afghan Women's Organization, qui travaille avec les leaders qui sont des femmes, il y a les anciens combattants. C’est toutes des parties de la population qui sont les priorités du gouvernement. Donc, pourquoi ne pas utiliser leur savoir-faire pour faire avancer les Afghans qui sont encore dans une situation de danger.

« Les listes que nous avons sont toutes créées par des Canadiens qui ont travaillé avec [les gens] là-bas. »

— Une citation de  Rachel Pulfer

Corey Levine, spécialiste des droits de la personne qui a notamment travaillé avec des groupes de femmes en Afghanistan, va jusqu’à suggérer que tous les Afghans soient déclarés comme des réfugiés prima facie, ce qui leur permettrait de bénéficier d’une protection internationale sans se soumettre au processus de détermination individuelle du statut, selon le HCR.

Dans tous les cas, il s’agit d’envoyer le signal aux pays tiers que le Canada est sérieux, ajoute Wendy Long. Donner des garanties à ces gouvernements (comme le Pakistan) que les gens qui sont invités par le Canada, qui passent par ces pays, vont venir au Canada assez vite. Et c’est ça, la diplomatie.

Contacté par Radio-Canada, IRCC souligne que l’Agence des Nations unies pour les réfugiés (HCR) se concentre actuellement sur la protection humanitaire dans la région. Et nous prévoyons que les recommandations commenceront en 2022.

Il est important de se rappeler que le HCR a besoin de temps pour identifier et contrôler les réfugiés avant de recommander leurs cas au gouvernement du Canada pour réinstallation. C’est ainsi que le HCR travaille avec tous les pays d’accueil des réfugiés, note une porte-parole.

Le rôle du parrainage privé

Le modèle proposé par les organismes comme JDH impliquerait aussi davantage le parrainage privé.

Le système de parrainage est une fabrique canadienne depuis plus de 40 ans, rappelle Corey Levine, qui pourrait être encore plus efficace avec certaines adaptations, selon elle, pour le rendre moins onéreux, moins long et moins bureaucratique.

C’est une méthode qui a été utilisée avec les Syriens alors pourquoi pas les Afghans, renchérit Wendy Long.

Wendy Long, portant des lunettes, assise à l'intérieur d'une maison.

Wendy Long est la fondatrice du groupe Afghan-Canadian Interpreters.

Photo : Radio-Canada / Michael Aitkens

En faisant un parrainage, vous avez une relation avec la personne qui vient ici au Canada avant qu’elle vienne. Non seulement ça, mais par exemple Sahil est venu avec sa résidence permanente. La journée d’après on a pu prendre son numéro d'assurance sociale, il peut travailler, on a ouvert un compte de banque. Au lieu d'avoir quelqu'un dans nos hôtels pendant 4 mois où ils ne peuvent rien faire.

Collaboration et volonté

Selon ces intervenants, tous ces éléments – régler les enjeux administratifs, entretenir des liens diplomatiques, noliser des vols, collaborer avec les ONG, moderniser le système de parrainage – sont à la portée d’Ottawa.

Vendredi, près d’une vingtaine d’organisations afghanes-canadiennes ont aussi écrit une lettre ouverte au gouvernement qui contient une série de recommandations face à cette crise, entre autres la nomination d’un ambassadeur extraordinaire pour l’Afghanistan.

On a vu le gouvernement avancer de façon beaucoup plus adroite pendant la crise syrienne de 2015. Des milliers de Syriens ont été amenés au Canada en 100 jours, souligne Corey Levine.

Corey Levine, dans un bureau, en vidéoconférence.

Corey Levine, spécialiste en droits de la personne.

Photo : Zoom

Nos partenaires du gouvernement travaillent très fort, mais de façon compartimentée. Il n’y a pas une agence qui repose au-dessus de ce projet. Il nous faut une construction organisationnelle qui permet d’appliquer tout le poids du gouvernement à ce problème, évalue Eleanor Taylor.

Je pense qu'il y a des choses qu'on peut faire s'il y a une volonté. Ça, c'est la chose qui est importante maintenant, conclut Rachel Pulfer, qui se dit par ailleurs inspirée par l'implication de la société civile jusqu’ici.

Le gouvernement, lui, assure qu'il reste déterminé à remplir ses engagements. Le pays accueillera un mélange de réfugiés pris en charge par le gouvernement, de réfugiés parrainés par le secteur privé et de personnes qui viennent au Canada par l’entremise de programmes de réunification familiale, rappelle une porte-parole d'IRCC.

Le Canada dit aussi qu'il continue de travailler avec toutes sortes de partenaires, y compris les pays voisins et alliés de la région, et qu’il s’engage à appuyer les Nations unies dans la coordination d’une intervention humanitaire internationale.

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