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Des bovins enrôlés dans la lutte contre les feux de forêt

Des centaines de bovins participent à un projet pilote visant à protéger quatre communautés de la Colombie-Britannique contre les ravages des feux de forêt.

Une vache brune broute sur un terrain boisé.

Une vache broute dans un grand pâturage libre en bordure de Cranbrook, Colombie-Britannique

Photo : Radio-Canada / Ron Boileau

Jordy Thibeault est éleveur de bovins dans les Kootenay, une région montagneuse à l’extrémité sud-est de la Colombie-Britannique. Ses 300 bêtes passent leur été à parcourir 16 000 hectares sur les versants des montagnes, où l’herbe est abondante.

Jordy Thibeault, les mains dans ses poches, marche et observe quelques vaches et veaux sur un terrain boisé.

Jordy Thibeault et son troupeau de bovins en bordure de Cranbrook.

Photo : Radio-Canada / Ron Boileau

Mais depuis 2020, ses vaches sont confinées, en juillet, à un secteur de 200 hectares aux abords de la ville de Cranbrook.

Car ses bêtes, dit-il, ont une mission bien particulière : protéger la ville et ses 20 000 habitants des feux de forêt. On se sert du pacage intensif comme outil. On espère que le bétail broutera la moitié de l’herbe dans ce secteur.

Plusieurs maisons entourées de conifères sur une colline.

Maisons en bordure de Cranbrook, en Colombie-Britannique.

Photo : Radio-Canada / Ron Boileau

Comme bon nombre de villes et de villages de l'intérieur de la Colombie-Britannique, Cranbook est entourée de forêts.

Shawna Larade, agronome au ministère provincial des Forêts et des Ressources naturelles, nous montre plusieurs maisons à l’extrémité sud de la ville qui sont entourées de conifères. Des propriétés particulièrement vulnérables aux feux de forêt, affirme-t-elle : Les vents dominants viennent du sud, donc la gestion de la forêt environnante est prioritaire pour nous.

Kelowna la proie des flammes

L’histoire débute en 2003. La vallée de l’Okanagan est aux prises avec des feux de forêt sans précédent. Le brasier de 25 000 hectares pénètre la zone forestière en bordure de la ville de Kelowna.

Un poêle et un chauffe-eau endommagés par le feu au milieu d'une pile de débris, avec une maison et quelques arbres à l'arrière-plan.

Maison à Kelowna détruite par un feu de forêt en 2003.

Photo : Radio-Canada

Le bilan est lourd : 33 000 personnes évacuées, 230 maisons détruites, 200 millions de dollars de dommages.

Le sinistre mène à une foule de recommandations; parmi les plus importantes, la création de zones de protection déboisées autour des communautés.

À 250 kilomètres vers l’est, la ville de Cranbrook commence à abattre la quasi-totalité des arbres ceinturant la ville – un périmètre de 2 kilomètres de largeur.

Un tracteur abat un arbre sur un terrain en cours de déboisement dans une forêt de conifères.

Déboisement d'un terrain près de Cranbrook, en Colombie-Britannique.

Photo : BC Public Service

On cible surtout les arbres morts ou mourants, victimes des infestations de dendroctone du pin. Terry Balan est le superviseur des efforts de prévention contre les feux de forêt au District régional de East Kootenay.

Terry Balan, à gauche, discute avec un collègue en regardant un secteur forestier où quelques arbres ont été abattus.

Terry Balan, à gauche, dans un secteur déboisé près de Cranbrook.

Photo : Radio-Canada / Ron Boileau

La tâche est ardue, explique-t-il : On en fait un peu plus chaque année et ça nous coûte cher. Les scieries ne veulent pas de ce bois. Mais qu’importe, c’est notre priorité.

Le principe est simple : en coupant les arbres, on retire le carburant qui permettrait à un feu de s’approcher de la ville. Mais ce faisant, on crée un nouveau problème.

Croissance d’herbe dans les secteurs déboisés

En laissant la lumière pénétrer davantage dans le sous-bois, on encourage la croissance d’herbe. Un combustible plus volatile que le bois, comme le souligne Shawna Larade : On l’a vu avec les feux de broussailles en Californie. Ils se propagent rapidement et peuvent avoir de graves conséquences. On a donc remplacé un risque d’incendie par un autre.

Herbe verte épaisse qui pousse à côté d'un tronc d'arbre, au sol.

Herbe qui a poussé dans un secteur déboisé en 2018.

Photo : Radio-Canada / Ron Boileau

Les feux de forêt historiques de 2017 et de 2018 jettent la lumière sur ce problème.

En deux ans, 3500 feux détruisent 2,5 millions d’hectares de forêt, soit l’équivalent de 3 % de la superficie totale de la province. Des dizaines de milliers de personnes sont évacuées.

Les autorités s’inquiètent entre autres que l’herbe sèche dans les zones déboisées ne permette aux feux d’atteindre les villes.

Mike Pritchard, coordonnateur de la prévention contre les feux de forêt à l’Association des éleveurs de bovins de la Colombie-Britannique, constate, en 2018, que plusieurs éleveurs de bovins se servent déjà de grands pâturages libres en bordure des communautés.

Et si on forçait ces bêtes à rester deux ou trois semaines chaque été dans les petits secteurs déboisés?

Une vache adulte, souligne-t-il, mange plus de 70 kilos d’herbe verte par jour, soit environ 10 % de son poids. En broutant, les vaches agissent comme des tondeuses. L’herbe reste courte, mais reste aussi verte plus longtemps, ce qui réduit les risques qu’un incendie de grande ampleur se déclare.

Une vache brune broute de l'herbe avec quelques branches d'arbres sur le sol autour d'elle.

Une vache broute dans un secteur déboisé près de Cranbrook.

Photo : Radio-Canada / Ron Boileau

Une approche novatrice

L’Association des éleveurs de bovins obtient de la province le financement nécessaire pour mettre en place un projet pilote sur trois ans.

Quatre communautés y participent : Kelowna, Cranbrook, Peachland et Summerland.

Jordy Thibeault n’hésite pas à enrôler ses vaches : Ma première réaction a été de rire parce que, évidemment, les vaches mangent de l’herbe. On avait donc tout l’équipement qu’il fallait!

Mais la tâche est exigeante.

Jordy doit d’abord déployer plus de deux kilomètres de clôtures électriques autour du secteur ciblé de 200 hectares et en faire l’inspection tous les jours.

Pour ce travail harassant, il reçoit une compensation de quelques milliers de dollars par année.

Quelques vaches de différentes couleurs dans un sous-bois, derrière une clôture électrique.

Bovins dans un secteur déboisé près de Cranbrook.

Photo : Radio-Canada / Ron Boileau

Il doit aussi garder un œil attentif sur la santé de son troupeau.

Après tout, son revenu principal dépend de l’engraissement de ses animaux : C’est certain que de les laisser aller sur les versants des montagnes accélérerait leur engraissement, vu la plus grande diversité de plantes qu’il y a là-bas. C’est un facteur à considérer lorsque je voudrai enlever les clôtures.

Les secteurs ciblés se trouvent juste à côté des propriétés privées.

Il arrive donc à Jordy de devoir convaincre certains résidents de la valeur du projet : Ils ne voulaient pas vraiment de pacage intensif tout près de leur maison. Mais lorsqu’on leur a expliqué le but du projet, ils nous ont donné leur appui.

Jordy Thibeault et Shawa Larade discutent avec un homme appuyé sur une clôture.

Jordy Thibeault, à gauche, et Shawna Larade, à droite, parlent à un résident de Cranbrook.

Photo : Radio-Canada / Ron Boileau

Une baisse de 35 % de la biomasse

Mais comment quantifier la réduction d’herbe dans ces secteurs? Pour ce faire, l’association des éleveurs se tourne vers Amanda Miller.

Écologiste spécialisée dans la santé des grands pâturages libres, elle compare la biomasse de matière organique dans les parcelles broutées à celle des parcelles témoins, protégées des animaux. Ces données nous permettent d’anticiper la trajectoire et l’intensité du feu, explique-t-elle.

Amanda Miller touche de l'herbe, au sol sous un grillage en métal, alors que son chien la regarde.

Amanda Miller, écologiste, examine l'herbe dans une parcelle témoin près de Cranbrook.

Photo : Radio-Canada / Ron Boileau

Ses données préliminaires montrent une réduction de 35 % de la biomasse, grâce aux bovins.

Mais Amanda nous confie qu’elle tente aussi de répondre à une autre question : quel est l’impact du pacage intensif sur l’écosystème de la région? Sommes-nous en train de perdre des espèces fourragères au profit de plantes qui sont moins utiles à la faune et à l’ensemble de l’écosystème? On ne veut pas que ce secteur ressemble à un terrain de golf!

Feux de forêt dévastateurs de 2021

2021 a été une autre année dévastatrice dans l'intérieur de la Colombie-Britannique, en raison d’une vague de chaleur sans précédent.

Au moins 1600 feux ont ravagé près de 900 000 hectares de forêt. Les images du petit village de Lytton, rasé par les flammes, ont fait le tour de la planète.

Des voitures et des maisons ravagées par les flammes.

Le village de Lytton, en Colombie-Britannique, ravagé par un feu de forêt le 30 juin 2021.

Photo : The Canadian Press / Darryl Dyck

Lors de notre visite dans les Kootenay, en juillet 2021, le ciel était à peine visible en raison de la fumée intense. Mais la ville de Cranbrook n’a pas été sérieusement menacée par un feu de forêt depuis des décennies.

Ce qui fait dire à Terry Balan que son tour arrivera plus tôt que tard : Chaque année sans feu entraîne une accumulation de matière organique.

Selon lui, une série de feux contrôlés pourraient aider à protéger la ville à l’avenir. Mais la population résiste : Ça crée beaucoup d’inquiétude, ces feux à proximité des lieux habités. Donc, le pâturage intensif du bétail peut représenter une excellente option. Il faut sortir des sentiers battus.

Trois vaches, entourées d'herbe, broutent dans un sous-bois.

Bovins qui broutent dans un secteur déboisé près de Cranbrook.

Photo : Radio-Canada / Ron Boileau

Les promoteurs du projet pilote déposeront leur rapport à la Province en 2022. Ils espèrent que le broutage intensif deviendra, par la suite, un outil permanent pour réduire les dommages causés par les feux de forêt. Selon eux, des dizaines de communautés en Colombie-Britannique pourraient en bénéficier.

Il suffit de changer nos perceptions et de voir le bétail qui broute paisiblement au bord de la route d’un œil différent, affirme Mike Pritchard : Nous n’avons pas besoin d’aller chercher très loin, le bétail fait le travail pour nous!

Le reportage de Marc-Yvan Hébert est diffusé à l'émission La semaine verte le samedi à 17 h et le dimanche à 12 h 30 sur ICI TÉLÉ. À ICI RDI, ce sera le dimanche à 20 h.

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