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« Si Mémorial disparaît, c’est le signal d’un retour à l’ère soviétique »

Documents de l'ONG russe Mémorial.

Le sort de l'ONG Mémorial est entre les mains de la Cour suprême de Russie.

Photo : Radio-Canada / Tamara Alteresco

Prenez note que cet article publié en 2021 pourrait contenir des informations qui ne sont plus à jour.

La Cour suprême de Russie décidera mardi de dissoudre ou non l’organisme Mémorial, la plus vieille ONG de Russie à se consacrer aux droits de la personne et à documenter les crimes de l’époque stalinienne.

Il y a un sentiment d’urgence dans les bureaux de Mémorial à Moscou. Des classes d’écoliers visitent le musée avant qu’il ne soit trop tard. Des équipes de tournage sonnent à la porte toutes les demi-heures pour filmer ce qui pourrait être la fin d’une époque en Russie.

Nous avons rendez-vous avec son directeur général, Alexandre Tcherkassov, qui, étonnamment, respire le calme en dépit des circonstances.

Notre équipe a souvent eu recours aux lumières de Mémorial pour des entrevues et des reportages d’actualité, que ce soit sur la persécution en Tchétchénie, sur la répression des Tatars de Crimée ou sur la détention d’opposants au gouvernement de Vladimir Poutine.

Mémorial est un de ces piliers incontournables pour la défense des droits de la personne au pays. C'est non seulement un emblème de la société civile, mais surtout un symbole de sa mémoire collective puisque Mémorial se dévoue depuis plus de 30 ans à l’étude approfondie des atrocités du régime de Joseph Staline.

« Mémorial s’est organisée comme association d’abord et avant tout pour construire un centre de documentation, d’archives, où il fallait amasser toute l’information possible sur l’histoire de la terreur soviétique. »

— Une citation de  Alexandre Tcherkassov, directeur général de Mémorial

Mémorial a été fondée en 1987 par un groupe de dissidents soviétiques, dont le Prix Nobel de la paix Andreï Sakharov. Il fut même une époque, dans les années 1990, où elle travaillait main dans la main avec l’État.

Ses recherches étoffées auront donné un visage, un nom et un récit à des millions de persécutés et de disparus durant le régime de terreur de Joseph Staline. Mémorial possède entre autres la plus grande collection au monde d’objets du Goulag.

 Uniforme de détenu avec un matricule.

Des uniformes ainsi que des photos et des lettres clandestines retrouvées dans des boutonnières d'uniformes de prisonniers.

Photo : Radio-Canada / Tamara Alteresco

On y trouve entre autres des uniformes et des objets d’artisanat ainsi que des photos et de minuscules lettres clandestines retrouvées dans des boutonnières d'uniformes de prisonniers.

« Le nombre de victimes de la répression stalinienne s'élève à 20 millions. Notre banque de données contient 3,5 millions de noms, donc le travail n’est pas fini. »

— Une citation de  Alexandre Tcherkassov, directeur général de Mémorial

Avec ses bureaux en France, en Italie, en République tchèque et en Allemagne et grâce à un réseau d’archivistes et d'historiens, Mémorial a fourni des réponses à des millions de familles.

Photo d’Alexander Korobochkin.

Alexander Korobochkin

Photo : CBC / Dave St Amant

Je ne peux pas croire que le gouvernement russe veuille éliminer Mémorial, dit Alexander Korobochkin. Sans l’aide de Mémorial, il n’aurait jamais vraiment su ce qui est arrivé à son grand-père, un pilote accusé d’espionnage et exécuté en 1938.

Nous avons joint M. Korobochkin à Montréal, où il a immigré dans les années 1990 et d'où il communique toujours avec Mémorial, cette fois-ci pour en savoir plus sur son deuxième grand-père, condamné à 10 ans de travaux forcés.

Documents de l'ère soviétique.

Les banques de données de Mémorial comptent quelque 3,5 millions de noms de victimes de la persécution du régime stalinien.

Photo : CBC/Dave St-Amant

Ils ont fait un travail colossal pour retracer les dossiers de millions de victimes : fermer Mémorial serait une grave erreur, dit M. Korobochkin. Il a du mal à expliquer cet acharnement des autorités russes, qui demandent aujourd’hui à la Cour suprême de liquider l’ONG, non seulement son antenne internationale, mais aussi la section qui milite pour les droits de la personne dans l’espace postsoviétique.

Tout est menacé : ces locaux, nos archives, nos collègues. Tout, dit Alexandre Tcherkassov.

Et pourquoi, au juste, et pourquoi maintenant?

Le bureau du procureur accuse Mémorial d’avoir contrevenu à ses obligations en vertu de la loi controversée sur les agents étrangers, une étiquette avec laquelle Mémorial doit composer depuis 2014.

Cette loi est devenue l’outil de choix du gouvernement pour limiter la portée et le travail des organismes et des médias indépendants en Russie. Elle oblige entre autres ces organisations à se désigner comme des agents étrangers sur tout document d’information destiné au public.

« Vous savez, le paysage politique a changé avec Poutine. C’est indésirable de nommer les prisonniers politiques, et c’est ce que nous faisons. C’est indésirable aujourd’hui de dresser la liste des victimes de Staline. C’est indésirable de tenir le registre de ses bourreaux et des fonctionnaires de la Grande Terreur. Ce sont des secrets d’État, et les héros de la Grande Terreur soviétique sont aujourd’hui les héros de nos autorités. »

— Une citation de  Alexandre Tcherkassov, directeur général de Mémorial
Alexandre Tcherkassov en entrevue devant de grandes bibliothèques.

Alexandre Tcherkassov dirige l'organisme Mémorial.

Photo : Radio-Canada

Bien sûr qu’il existe un lien entre la persécution de Mémorial et la réhabilitation de Joseph Staline en Russie, dit l’analyste et politologue Andreï Kolesnikov.

« D’un côté, nous voyons des personnes et des familles qui entretiennent le souvenir d'un grand-père et d'un arrière-grand-père. De l’autre côté, on voit l’État qui, depuis de nombreuses années, essaie d’expliquer à la population qu’elle doit revenir à l’ordre soviétique. Or, qui est LE symbole de cet ordre? Staline. »

— Une citation de  Andreï Kolesnikov, politologue au centre Carnegie de Moscou

Et cette réhabilitation n’a rien de subtil. Un sondage mené par l’institut Levada en août dernier révélait qu’un jeune Russe sur deux pense que Staline mérite un monument officiel. À la mi-novembre, quand nous avons appris qu’un nouveau buste du dictateur venait d’être dévoilé dans la petite ville de Nelidovo, à 350 kilomètres de Moscou, nous avons été curieux d’aller prendre le pouls de la population.

Alexandre Gordeev déblaie la neige accumulée sur un buste de Joseph Staline.

Certains veulent préserver la mémoire de Joseph Staline.

Photo : Radio-Canada / Tamara Alteresco

Nous y avons découvert un buste de bronze exposé en pleine forêt, gracieuseté d’une école paramilitaire financée par le ministère de la Défense.

C’est important pour nous que les jeunes sachent qui exactement a gagné la Grande Guerre patriotique, dit Alexandre Gordeev. Staline avait sans doute ses raisons d’exécuter des gens, dit-il, c’est un sujet compliqué.

Alexandre Gordeev enseigne le soir à des jeunes qui se préparent pour l’armée. Assis à table devant leur ordinateur, ils apprivoisent la technique des véhicules militaires. Les murs sont décorés des photos des généraux de la Grande Guerre patriotique, comme on appelle là-bas le conflit qui a opposé la Russie à l'Allemagne nazie pendant la Seconde Guerre mondiale.

Ici, Staline inspire la gloire et le respect. Pour certains, il est un tyran, mais pour nous, il est un héros, dit Danila, 17 ans. Et il mérite une statue afin qu’on n’oublie jamais ce qu’il a fait pour nous, les Russes, nous explique un autre étudiant.

Cent kilomètres plus loin, dans le village de Korochevo, un autre hommage à Staline attire l'attention. Une jolie maison de bois, peinte en bleu, où le dictateur a passé une seule nuit près du front en 1943, héberge aujourd’hui le tout premier musée consacré au dictateur.

Le musée de Joseph Staline.

La façade du musée de Joseph Staline avec un buste du dictateur

Photo : Radio-Canada / Tamara Alteresco

À l’intérieur, on célèbre le héros de guerre, mais pas un mot sur le Goulag, pas une seule mention à propos de la Grande Terreur et des millions de citoyens exécutés pendant ses 30 ans de règne sur l’empire soviétique.

Nous lui avons pardonné, dit Ludmilla, qui habite le quartier du petit musée. Pourtant, ses grands-parents ont eux aussi souffert le martyre dans un camp de travaux forcés. Mais au final, c’est grâce à lui et à l’Armée rouge que nous sommes ici.

Un tel discours aurait été impensable dans les années 1990 ou à l’époque de la pérestroïka, dit Irina Cherbakova, une historienne et une des membres fondatrices de Mémorial. Cette réhabilitation a commencé avec l’arrivée de Poutine et avec son régime antidémocratique. Comme historiens, nous éprouvons tous un sentiment d’impuissance.

« Nous avons consacré nos vies à déterrer la vérité, mais les gens ne veulent plus l’entendre. Et c’est dangereux, très dangereux, parce que ça veut dire que l’histoire peut se répéter. »

— Une citation de  Irina Cherbakova, historienne et membre fondatrice de Mémorial

Et la volonté du gouvernement actuel de liquider Mémorial s’inscrit, selon elle, dans cette volonté de falsifier l’histoire pour mieux contrôler la suite.

Irina Cherbakova.

Irina Cherbakova, historienne et membre fondatrice de Mémorial

Photo : Radio-Canada / Tamara Alteresco

Et qu’est-ce qui arrivera à tout ce que vous avez construit si la Cour suprême tranche en faveur du gouvernement? Je ne sais pas, répond Irina, visiblement troublée, mais loin de s'avouer vaincue. Si on touche à Mémorial et si on ferme cette ONG, on s’attaquera aux fondements mêmes de la Fédération russe, dit le politologue Andreï Kolesnikov. C'est-à-dire à la démocratie, aux droits de la personne, à la Constitution russe et à la mémoire collective.

Dans le bureau du directeur, le téléphone sonne sans arrêt, mais Alexandre Tcherkassov prend le temps qu’il faut pour finir chaque phrase en pesant chacun de ses mots. Vous savez, notre mission, en fait, consiste à prévenir le retour d’un régime totalitaire. Cette mission n’est pas encore accomplie, et c’est pourquoi le travail doit continuer.

« Si Mémorial ferme, ça signifiera un retour à l’époque soviétique. »

— Une citation de  Alexander Tcherkassov, directeur général de Mémorial

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