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Qui se soucie du Yémen?

Le pays le plus pauvre de la péninsule arabique compte plus de 375 000 morts, victimes directes et indirectes d'une guerre impitoyable dont personne ne voit la fin.

Deux enfants dans un camp de fortune.

Un garçon remplit sa bouteille d’eau au robinet d'une citerne dans un camp de fortune pour les Yéménites qui ont fui les combats entre les rebelles houthis et les forces gouvernementales dans le village de Hays, dans la province occidentale de Hodeïda.

Photo : afp via getty images / KHALED ZIAD

« Catastrophe humanitaire », « effondrement économique », « violence » et « impasse » sont les termes qui décrivent le mieux le Yémen d’aujourd’hui. Ce pays, situé dans le sud-ouest de la péninsule arabique, vit depuis longtemps au rythme des conflits armés, mais la dernière guerre qui s’y déroule depuis sept ans révèle l’ampleur d’une tragédie dans l’angle mort de la communauté internationale. Mais qui s'en soucie?

Depuis 2015, le Yémen est plongé dans un affrontement militaire international meurtrier opposant les rebelles houthis aux forces progouvernementales et à une coalition (de pays principalement arabes et sunnites) menée par l’Arabie saoudite.

Ce pays logé aux confins de la mer Rouge et du golfe d'Aden compte 377 000 morts à cause du conflit armé, et 20 millions de personnes dépendent désormais de l’assistance humanitaire.

Une fillette yéménite.

Une fillette dans les couloirs de l'hôpital de maternité et de l'enfance al-Sabeen, à Sanaa.

Photo : Getty Images / MOHAMMED HUWAIS

Akram Alolofi, un réfugié yéménite rencontré à Ottawa, décrit une vie quotidienne pénible pour ses proches restés derrière à Sanaa, la capitale, et dans d’autres villes du pays.

Faute de moyens, les services de santé sont dans un piteux état, dit-il. Les gens qui travaillent dans les hôpitaux publics ne perçoivent pas de salaire, illustre-t-il. Ils doivent eux-mêmes se débrouiller pour survivre.

La population, qui peine à trouver de quoi manger, ne s’adresse pas aux services de santé, craignant de ne pas pouvoir se payer les médicaments prescrits, raconte M. Alolofi, les yeux constamment rivés sur son cellulaire en quête d’informations du pays qu’il a quitté voilà plus de quatre ans.

Akram Alolofi.

Akram Alolofi, réfugié yéménite au Canada.

Photo : Radio-Canada / Karim Ouadia

Il n’y a pas une seule ville au Yémen épargnée par la pénurie de médicaments et de produits de première nécessité, ajoute ce réfugié, qui s’estime chanceux de pouvoir faire parvenir un peu d’argent à ses parents. Ce n’est pas le cas de tout le monde, précise-t-il.

Pour faire sa part, avec quelques membres de la communauté yéménite au Canada, Akram Alolofi a lancé une initiative qui consiste à collecter des fonds sur une base régulière pour aider ses concitoyens en finançant de petites boulangeries dans ce pays. Les sommes sont modestes, mais elles permettent au moins d’assurer un peu de pain à des familles qui en ont besoin.

Mais la situation est encore plus difficile qu’on le pense. Le constat des organisations d’aide humanitaire est sans appel : les bombardements, les maladies, la faim et la soif sont le quotidien des Yéménites.

Un enfant porté par une femme au Yémen.

Haiyan Saeed, un enfant yéménite de 18 mois souffrant de malnutrition et pesant quatre kilos, est porté par une femme dans un centre de traitement de la malnutrition dans la province occidentale de Hodeïda, ravagée par la guerre, le 6 novembre 2021.

Photo : Getty Images / KHALED ZIAD

Contacté à Sanaa, Basheer Omar parle d’une situation humanitaire catastrophique. Agissant à titre de porte-parole pour la Croix-Rouge, il estime que plus de 70 % du peuple yéménite est en difficulté et que le tiers souffre de malnutrition aiguë.

« Quelque 12 millions de personnes ont un besoin urgent d’aide humanitaire au Yémen. Plus de quatre millions de femmes et d’enfants souffrent d’une malnutrition aiguë sévère. »

— Une citation de  Basheer Omar, porte-parole de la Croix-Rouge au Yémen

Dans leur rapport de février 2021, quatre organismes des Nations unies tirent la sonnette d’alarme : 400 000 enfants risquent de mourir faute de traitement urgent.

Les enfants souffrant de malnutrition sont plus vulnérables face à des maladies telles que la diarrhée, les infections respiratoires et le paludisme, entre autres, qui suscitent une grande inquiétude au Yémen, peut-on lire dans le document.

La situation s’est particulièrement dégradée en 2020 du fait de l’incidence élevée de ces maladies, constatent les organismes onusiens.

Des aliments de base inaccessibles

Les prix du riz, des lentilles, du lait, de la farine, du sucre et d’autres aliments ont augmenté de 150 %, témoigne Basheer Omar.

Le malheur des Yéménites ne s’arrête pas là. Ils sont quelque 15,4 millions de personnes à ne pas avoir accès à de l’eau propre à la consommation.

Plus de 51 % des institutions et des infrastructures sanitaires ne sont plus en service. Et les Yéménites ne peuvent tout simplement pas bénéficier de services de santé de base, confie le porte-parole de la Croix-Rouge.

La circulation d’une région à une autre relève parfois de l’exploit. Les aéroports étant fermés la plupart du temps, notamment à Sanaa, il faut faire des centaines de kilomètres sur des routes souvent détruites pour atteindre un aérodrome opérationnel.

« Il y a quelques années, il nous fallait près de cinq heures pour atteindre Aden depuis la capitale. Ce trajet de moins de 500 kilomètres peut nous prendre aujourd’hui environ 24 heures. »

— Une citation de  Akram Alolofi, réfugié yéménite au Canada

En plus de l’état des routes et des points de contrôle, les déplacements peuvent être très dangereux compte tenu des différents groupes armés dans la région, explique M. Alolofi, qui se garde de nommer ces groupes ou les pays étrangers qui les soutiennent.

Un garçon yéménite armé.

Un garçon yéménite ajuste sur son épaule la courroie d'un fusil d'assaut Kalachnikov à Sanaa.

Photo : Getty Images / MOHAMMED HUWAIS

Ne me parlez pas d’éducation

Comme dans tous les conflits armés, les femmes et les enfants sont les premiers à en payer le prix. Et au Yémen, l’éducation des enfants est un autre problème, qui passe sous le radar celui-là.

Lorsque vous n’avez pas de quoi manger et votre sécurité est en péril, l’éducation n’est plus une priorité, assène Akram Alolofi, dissimulant difficilement la peine du père qu’il est.

Certaines familles, notamment des femmes dont les maris ont été tués, comptent malheureusement sur leurs jeunes enfants de 11 et 12 ans pour les aider à survivre. Ceux-là, vous ne les trouverez pas sur les bancs d’école.

Mais qui assurerait de toute façon les cours pour ces enfants? s’interroge Naif Alhalmy, un autre réfugié installé au Canada depuis peu.

À Aden, par exemple, le fonctionnaire et l’enseignant qui ne perçoivent plus de salaire rejoignent des milices qui roulent pour l’Arabie saoudite et les Émirats. Ils les paient en devises fortes, et c’est parmi les rares emplois encore accessibles […] Les miens sont dans cette situation et j’aurais peut-être fait la même chose si j’étais resté au pays, lance M. Alhalmy visiblement en colère.

Naif Alhalmy.

Naif Alhalmy, réfugié yéménite au Canada.

Photo : Radio-Canada / Karim Ouadia

Il se dit persuadé que l’on a tout fait pour affamer son peuple et encourager la guerre fratricide au Yémen. Il en veut à tout le monde : aux pays étrangers impliqués dans le conflit, à l’inertie de la communauté internationale et même aux médias, qui, selon lui, ne jouent pas leur rôle pour montrer au monde le malheur du Yémen.

Cela a trop duré. Si la communauté internationale voulait mettre un terme à cette guerre, elle l’aurait fait, rétorque de son côté Akram Alolofi, faisant part d’un sentiment de découragement et d’incompréhension.

Sur le terrain, le porte-parole de la Croix-Rouge rapporte lui aussi que beaucoup de Yéménites se sentent abandonnés et oubliés. Il devient de plus en plus difficile pour nos équipes de faire leur travail pour venir en aide aux populations menacées par les bombardements, la faim et les maladies, avoue Basheer Omar.

Un pays déstabilisé par le printemps arabe

Beaucoup d’États s’intéressent au Yémen, mais peu s’en soucient, estime Miloud Chennoufi, professeur de relations internationales au Collège des Forces canadiennes, à Toronto.

L’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, l’Iran, les États-Unis et Israël sont les principaux pays qui s’intéressent au conflit yéménite, dont l’origine est interne, précise-t-il.

« Les acteurs régionaux se sont greffés à ce conflit pour défendre leurs propres intérêts. »

— Une citation de  Miloud Chennoufi, professeur de relations internationales au Collège des Forces canadiennes, à Toronto

Les choses étaient plus ou moins sous le contrôle du président Ali Abdellah Saleh, qui a gouverné pendant plus de trois décennies, en multipliant les jeux d’alliances avec les tribus, les puissances occidentales et les forces régionales dans un pays fragile, divisé, puis réunifié dans les années 1990.

Une mitrailleuse.

Une mitrailleuse utilisée par un combattant progouvernemental yéménite contre les rebelles houthis sur la ligne de front dans le sud de Marib.

Photo : Getty Images / -

Mais l’avènement du printemps arabe a précipité la chute du président Saleh, qui a été tué en 2017 dans des combats entre ses troupes et des miliciens chiites.

« La déstabilisation que le printemps arabe a provoquée au Yémen a ouvert la voie aux autres forces […] soit fondamentalistes, soit séparatistes ou ethnoreligieuses. »

— Une citation de  Miloud Chennoufi, professeur de relations internationales au Collège des Forces canadiennes, à Toronto

Les guerres tribales, auxquelles se sont ajoutés le mouvement islamiste d’Al-Qaïda dans le sud et celui des rebelles houthis au nord, ont installé le décor d’une véritable poudrière régionale impliquant l’intervention de puissances étrangères, dont les États-Unis et l’Arabie saoudite. Les uns pour combattre le terrorisme, les autres pour contrer l’influence chiite de l’Iran représentée par les Houthis.

Le combat des Houthis

Mais qui sont les Houthis? Il s’agit de rebelles basés dans le nord-ouest du pays. Ils sont en conflit avec le gouvernement central depuis plus de 17 ans. Malgré l’intervention de l’Arabie saoudite avec ses alliés, les Houthis, qui représentent le tiers du peuple yéménite, demeurent bien ancrés dans le pays, y compris à Sanaa, la capitale.

Des combattants houthis au Yémen.

Des combattants houthis réunis avant de se rendre sur une ligne de front dans le district d'al-Jubah, dans la province de Marib, au Yémen.

Photo : Reuters / HANDOUT

La fin du conflit est-elle envisageable? Difficile, répond M. Chennoufi, qui aime croire que les voies du dialogue sont permises à condition de respecter la nature et la tradition tribale ancestrale du peuple yéménite. Ce serait un minimum pour commencer, enchaîne-t-il.

On peut également envisager l’intervention des grandes puissances pour imposer aux acteurs régionaux la fin des hostilités, comme ce fut le cas pour la guerre civile au Liban, explique encore Miloud Chennoufi.

Et ne rêvez pas, les pays arabes semblent parmi les moins intéressés par la fin de ce conflit, fait-il remarquer. Il n’y a qu’à voir le travail fait par la Ligue arabe. Elle est complètement en dehors du champ, souligne-t-il.

Impasse

Encore moins optimiste, Thomas Juneau, professeur agrégé à l'École supérieure d'affaires publiques et internationales de l'Université d'Ottawa, pense que rien ne permet pour le moment de croire à quelque sortie de crise. C’est l’impasse , dit-il.

M. Juneau, qui a consacré un livre à ce sujet, Le Yémen en guerre, plonge dans le passé trouble de ce pays pour tenter de comprendre cette tragédie.

Lui aussi parle d’une guerre oubliée, négligée.

Page couverture du livre de Thomas Juneau « le Yémen en guerre », où il est inscrit « L'étincelle qui provoquera la descente aux enfers du pays – après une phrase d'espoir et d'optimisme pour plusieurs – arrivera, malheureusement, dès 2011. »

Le livre de Thomas Juneau sur le conflit au Yémen.

Photo : Éditions PUM /Radio-Canada

Mais pourquoi ignore-t-on cette guerre? Pourquoi la communauté internationale semble-t-elle détourner le regard?

Ce n’est pas une préoccupation majeure pour les Occidentaux, ce n’est pas sur leur liste des priorités, répond M. Juneau.

Cela pourrait s’expliquer par plusieurs facteurs, dit-il. D’abord, nous n’avons pas de crise migratoire qui pourrait alerter nos populations et faire jouer le poids de l’opinion publique sur les gouvernements occidentaux, explique l’auteur.

En plus de la faible diaspora yéménite, on n’a presque pas de déploiement de troupes occidentales dans ce pays, contrairement à d’autres régions du monde, affirme Thomas Juneau, qui montre du doigt les pays occidentaux, dont le Canada, qui vendent des armes à l’Arabie saoudite.

Il dresse un tableau sombre de la situation sur le terrain.

« Quel que soit le gagnant, la situation a peu de chances de s’améliorer. »

— Une citation de  Thomas Juneau, professeur agrégé à l'École supérieure d'affaires publiques et internationales de l'Université d'Ottawa

Les Houthis dominent en ce moment, mais ils ne sont pas assez forts pour prendre les commandes et gérer le pays. Quant au gouvernement reconnu par la communauté internationale, il est corrompu, assène M. Juneau.

Pour le spécialiste, le scénario le plus plausible pour le Yémen à court et moyen terme demeure, malheureusement, la perpétuation de la fragmentation violente du pays.

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