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COVID-19 : des travailleurs agricoles étrangers temporaires mal protégés par le fédéral

Des travailleurs accroupis dans un champ.

La vérificatrice générale a relevé des lacunes importantes dans les inspections d'Emploi et Développement social Canada.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Un rapport de la vérificatrice générale du Canada déposé jeudi à la Chambre des communes sonne l'alarme au sujet de la protection contre la COVID-19 des travailleurs agricoles étrangers temporaires admis au pays.

Le document de 70 pages, qui figure parmi quatre audits évaluant divers aspects de la gestion de la pandémie par le gouvernement Trudeau, comme le contrôle des voyageurs entrant au Canada, est particulièrement accablant.

Emploi et Développement social Canada (EDSC) n'a pas bien fait son travail, a tranché Karen Hogan lors de la conférence de presse virtuelle qui a suivi le dépôt de son rapport. Les inspections déficientes des inspecteurs du ministère ont selon elle laissé les travailleuses et les travailleurs agricoles étrangers temporaires vulnérables pendant la période critique de la pandémie.

La vérificatrice générale a ainsi observé des lacunes dans les trois types d'inspections réalisées en 2020 et en 2021 par les inspecteurs fédéraux chargés de s'assurer du respect des nouvelles exigences visant à prévenir la propagation du coronavirus et à protéger les travailleurs agricoles temporaires.

Tant les inspections sur la mise en quarantaine que celles sur les éclosions ou celles postérieures à la quarantaine ont donné peu d’assurance que la santé et la sécurité des travailleurs agricoles étrangers temporaires étaient protégées, a-t-elle résumé.

Un jugement sans appel qu'elle a martelé en conférence de presse, car les failles du régime d’inspection du ministère requièrent une attention immédiate.

« [Le ministère] doit vraiment prendre un pas de recul pour se pencher sur son régime d’inspections, car il est plus que temps d'améliorer les conditions des travailleurs étrangers temporaires qui viennent au Canada. »

— Une citation de  Karen Hogan, vérificatrice générale du Canada

La situation de ces milliers de travailleurs qui viennent au pays de façon saisonnière pour combler les pénuries de main-d'œuvre dans le secteur agricole est d'autant plus délicate qu'ils doivent partager un espace restreint.

Inspections de quarantaine incomplètes et de mauvaise qualité, retards liés aux inspections en cas d’éclosion, accumulation importante d’inspections en retard, etc. : les problèmes relevés sont nombreux.

Les inspecteurs n'ont par exemple pas pu garantir que les travailleurs étrangers pouvaient, à leur arrivée au pays, s'isoler de ceux déjà sur place pendant la période de quarantaine obligatoire de 14 jours, que l'hébergement permettait la distanciation sociale, que les travailleurs disposaient de produits désinfectants, ou encore que les employeurs procuraient aux travailleurs symptomatiques ou contaminés par la COVID-19 des locaux pour s’isoler adéquatement.

EDSCn'a pas compris l'urgence de la situation, et de nombreuses inspections sont restées incomplètes et inactives longtemps après la fin de la période de quarantaine obligatoire, a précisé Mme Hogan.

Des employeurs crus sur parole

Gros plan de Karen Hogan, vue de profil, sur un fond noir.

La vérificatrice générale Karen Hogan a déposé quatre rapports jeudi.

Photo : (Sean Kilpatrick/The Canadian Press)

Dans la quasi-totalité des cas, les inspecteurs ont jugé que les employeurs agissaient en conformité avec les nouveaux impératifs imposés par les règles sanitaires entourant le coronavirus, même sans avoir recueilli de preuves suffisantes et même parfois après avoir constaté des indices de non-conformité qui ne faisaient l'objet d'aucun suivi, explique la vérificatrice générale dans son rapport.

Dans un cas précis, un inspecteur a par exemple accepté en preuve la photo d'une table et celle d'une chambre pour statuer sur le respect des règles liées à la quarantaine.

Ainsi, 73 % des inspections liées au respect de la quarantaine effectuées en 2020 comportaient des problèmes, d'après l'analyse du bureau de Mme Hogan.

Cette dernière indique avoir signalé la situation au ministère en décembre 2020, prolongeant alors sa vérification en 2021. Malgré cela, la situation a empiré par la suite, a-t-elle déploré, se disant profondément préoccupée et déçue.

Cette année, ce sont 88 % des inspections de quarantaine examinées qui comportaient des problèmes.

Les inspecteurs d'EDSC ont pourtant conclu que 99,6 % des employeurs ayant fait l'objet d'une inspection s’étaient conformés aux nouvelles exigences en 2020, et cette proportion a atteint 100 % en 2021.

« Cela nous amène à conclure qu’il s’agit d’un problème systémique. »

— Une citation de  Karen Hogan, vérificatrice générale du Canada

En toute franchise, j’espérais que la pression continue que nous exercions sur le ministère en poursuivant notre audit aurait aidé à améliorer la situation, a-t-elle dit aux journalistes.

La vérificatrice générale s'inquiète dans son rapport du peu d’empressement avec lequel Emploi et Développement social Canada évaluait les conditions d’isolement dans le cadre de ces inspections.

Dans un cas, il s'est écoulé une semaine complète avant qu'un inspecteur n'entre en contact avec un employeur qui avait signalé une éclosion.

Dans un autre, un inspecteur n’a pas fait de suivi pendant plus d'un mois après avoir appris que des travailleurs d'un établissement agricole ayant obtenu un test de dépistage positif n'avaient pas pu s'isoler et il n'a fait le suivi auprès des autorités publiques que trois mois plus tard.

Le portrait d'un homme dans une serre.

Bonifacio Eugenio-Romero est l'un des trois travailleurs migrants du milieu agricole qui est mort de la COVID-19 en Ontario, en 2020.

Photo : offerte par Juana Vazquez

Des problèmes qui perdurent

Le bureau de la vérificatrice générale a décelé les mêmes faiblesses relativement aux inspections sur les conditions de vie minimales des travailleurs étrangers temporaires, comme la disponibilité d’eau courante ou le taux d’occupation, souvent trop élevé, des logements mis à leur disposition, notant même l'existence de risques graves pour leur santé et leur sécurité.

Là aussi, les inspections ont fait défaut, car EDSC s'est encore fié aux employeurs pour conclure qu'ils se conformaient aux normes établies.

« Ces conditions de vie fondamentales ont pris une plus grande importance en temps de pandémie, alors qu’il fallait respecter des règles de distanciation physique et des protocoles de désinfection. »

— Une citation de  Extrait du rapport de la vérificatrice générale

En conférence de presse, Mme Hogan a déploré la lenteur d'EDSC à régler ces problèmes, déjà constatés avant que la pandémie ne frappe le pays.

À deux reprises pendant la pandémie, EDSC s’est engagé à changer son programme pour améliorer les conditions de vie des travailleurs étrangers temporaires. C’est un engagement du ministère qui remonte à 2018, mais nous n’avons constaté aucun progrès à cet égard, a-t-elle indiqué.

En juillet 2020, Emploi et Développement social Canada a pourtant reçu des crédits de 16,2 millions de dollars pour appuyer ses engagements à améliorer ses inspections.

Les préoccupations au sujet des conditions de vie des travailleurs étrangers temporaires dans le secteur agricole ne sont pas nouvelles. La COVID-19 ne fait qu’illustrer à quel point il est important que le ministère donne la priorité à [leur] santé et [leur] sécurité, a insisté la vérificatrice générale.

Le gouvernement réceptif, l'opposition critique

Carla Qualtrough parle en conférence de presse.

La ministre de l'Emploi, Carla Qualtrough (archives)

Photo : La Presse canadienne / Sean Kilpatrick

La ministre de l'Emploi, Carla Qualtrough, a dit accepter les conclusions de la vérificatrice générale. Elle a déclaré que son ministère avait l'an dernier embauché davantage d'inspecteurs, mis en place une ligne d'information et investi de l'argent dans les associations de travailleurs migrants.

« Il est clair que, malgré nos efforts, nous n'avons pas été à la hauteur. »

— Une citation de  Carla Qualtrough, ministre d'Emploi et Développement social Canada

Elle s'est engagée à reconstruire le programme d'inspection des travailleurs étrangers temporaires et à faire davantage pour soutenir les inspecteurs. Soyez assurés que nous ferons mieux, a-t-elle affirmé.

La porte-parole de l’opposition officielle en matière d’emploi, Stephanie Kusie, a pour sa part blâmé le gouvernement libéral pour une gestion du dossier tout simplement inacceptable. L’inaction des libéraux n’a fait qu’aggraver la situation, a commenté la députée conservatrice dans une déclaration transmise à Radio-Canada. Ils ont été incapables d’offrir de l’eau courante à leurs travailleurs étrangers temporaires et de les protéger pendant la pandémie de la COVID-19.

Entre mars 2020, moment où l'Organisation mondiale de la santé a déclaré une pandémie mondiale, et juin 2021, plus de 79 000 travailleurs agricoles étrangers sont venus au Canada.

La COVID-19 a illustré l'importance de ces travailleurs temporaires qui représentent, selon un chercheur de l’École des politiques publiques de l’Université de Calgary, 46 % de la main-d'œuvre agricole au Canada.

Des défenseurs des travailleurs étrangers temporaires avaient attiré l’attention sur les risques sanitaires qu'ils couraient.

Plusieurs foyers d'éclosion importants se sont déclarés dans des fermes au début de la pandémie, et au moins trois travailleurs agricoles étrangers ont succombé à la COVID-19.

En Ontario, une ferme ontarienne, où une éclosion a rendu plus de 200 travailleurs malades et fait un mort l'an dernier, fait maintenant face à 20 accusations.

Avec la collaboration de François Messier

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