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Un jeune sans-abri LGBTQ+ sur 3 a tenté de se suicider durant la pandémie, selon une étude

Des drapeaux de la fierté LGBTQ+ devant un bâtiment au cours d'une manifestation.

Des drapeaux de la fierté LGBTQ+

Photo : iStock

Plus du tiers (36 %) des jeunes LGBTQ2 de la région de Toronto qui sont en situation d’itinérance ont fait une tentative de suicide depuis le début de la pandémie. Ils sont aussi 82 % à s’être automutilés, selon une nouvelle étude menée par le Centre de toxicomanie et de santé mentale (CAMH) de la métropole.

La majorité des jeunes ayant participé à l'étude ont signalé des changements quant à leur situation de logement à cause de la pandémie, indique celui qui dirige l'étude, le Dr Alex Abramovich, scientifique indépendant à l’Institut de recherche sur les politiques en santé mentale du CAMH.

Les premiers résultats de l'étude Enquête sur les impacts de la COVID-19 parmi les jeunes LGBTQ2S en situation d'itinérance (Nouvelle fenêtre) ont été publiés dans la revue PLOS ONE.

« Certains jeunes faisaient du "couchsurfing", dormant sur les canapés d'amis, ce qui n'a plus été possible durant la pandémie. Certains ont dû retourner chez leurs parents, parfois dans des situations familiales dangereuses. »

— Une citation de  Le Dr Alex Abramovich
Le Dr Alex Abramovich.

Le Dr Alex Abramovich

Photo : Radio-Canada

Les risques de l'itinérance

Des études du Dr Abramovich ont déjà rapporté que 40 % des jeunes sans-abri s’identifient comme LGBTQ2. Depuis le début de la pandémie, note l’étude du CAMH, le nombre de jeunes de cette communauté qui vivent dans un espace public, un véhicule ou un bâtiment vacant est passé de 13 % à 33 %.

Ce que nous avons entendu souvent des jeunes participants, c'est qu'ils ont du mal à trouver un logement sûr et abordable. Ils risquent de subir de la discrimination, de l'homophobie et de la transphobie, et un parc devient une option plus sécuritaire, indique le Dr Alex Abramovich.

Les taux de dépression, d’anxiété et d’idées suicidaires sont plus élevés chez ces jeunes que chez ceux s’identifiant comme cisgenres et hétérosexuels, en raison de la stigmatisation et de la discrimination, dit le chercheur. Imaginez : la pandémie, plus de logement et des problèmes de santé mentale.

Le manque d'accès aux services

Clare Nobbs dirige la maison de jeunesse Sprott House du YMCA au centre-ville de Toronto, où un programme permet de donner un toit aux jeunes LGBTQ2 âgés de 16 à 24 ans. Ils peuvent y rester jusqu'à un an, parfois plus. Ils sont encadrés par une équipe pour construire une structure de vie, développer des projets et des objectifs personnels, raconte-t-elle.

Les maisons de transition ont des équipes qui soutiennent les jeunes vers leur vie d'adulte; des services de santé mentale sont aussi prodigués. Le YMCA a également un refuge d'urgence pour les jeunes hommes gais et les personnes trans, le tout financé par la Ville de Toronto et des donateurs privés. L'objectif est avant tout de donner un espace sécuritaire à ces personnes.

Des tentes dans un parc de Toronto.

Le campement de sans-abri situé dans le parc Dufferin Grove, à Toronto.

Photo : CBC/ Dale Manucdoc

« Il est plus difficile de conserver un emploi et un logement lorsqu'on souffre de discrimination. Beaucoup de jeunes avec qui nous travaillons vivent aussi une intersectionnalité, car ils sont noirs et autochtones, ce qui ajoute des préjugés à leur encontre. »

— Une citation de  Clare Nobbs

Lorsque la pandémie a frappé avec son lot de confinements, toute cette fragile structure a volé en éclats pour certains de ces jeunes. Même dans la maison de transition, il a été difficile de modifier les règles tout en conservant un sentiment de communauté et d'appartenance, explique Mme Nobbs. L'isolement s'est accru et, alors que 28 % des jeunes participants à l'étude étaient au chômage avant la pandémie, ils sont désormais 56 %.

L'accès aux soins de santé et aux soutiens sociaux a aussi été difficile au cours de la dernière année. Pas moins de 74 % des participants à l’étude signalent un accès retardé ou limité aux services et 31 % déclarent être incapables d’accéder à tout type de soins de santé. Autre fait alarmant : 62 % disent n’avoir pas été en mesure d’accéder à des groupes de conseil ou de soutien.

Beaucoup de jeunes ont raconté être incapables d'obtenir les soins dont ils avaient besoin, car annulés ou reportés. Or ce sont des soins qui peuvent réellement sauver des vies, estime le Dr Abramovich. Il cite en exemple les rendez-vous médicaux en lien avec la transition, l'accès aux hormones ou aux chirurgies également.

Curran Stikuts, conseiller des projets spéciaux à l'organisme The 519 qui oeuvre dans le Village gai de Toronto, ajoute que certains jeunes n'ont pas non plus été en mesure d'obtenir le soutien nécessaire en ligne par crainte parfois d'être entendus. Par exemple de leurs parents, s'ils ne connaissent pas leur orientation sexuelle ou leur identité de genre, dit-il.

Alex Cheng.

Alex Cheng

Photo : Radio-Canada

Alex Cheng dirige le programme de logement et d'emploi à l'organisme Blue Door qui fournit des logements d'urgence dans la région de York, en banlieue de Toronto. Beaucoup de services sont passés en mode virtuel et l'assistance au téléphone, ce n'est pas la même chose. Le défi a aussi était d'atteindre les jeunes qui étaient peut-être dans des situations à risque, explique-t-il.

Même depuis l'atténuation de la pandémie, il remarque que le chemin est difficile pour ceux qui veulent retrouver un emploi, malgré la recherche tous azimuts de main-d'oeuvre dans certains secteurs.

« Récemment, un jeune a postulé un emploi dans une chaîne de restauration rapide. Il pensait obtenir le travail, la chaîne le lui donnait, mais à l'étude de son CV, certaines expériences passées ont mis en lumière qu'il faisait partie de la communauté LGBTQ2. L'établissement l'a rappelé pour annuler l'embauche. »

— Une citation de  Alex Cheng

Des problèmes de santé mentale exacerbés

Le Dr Abramovich précise que 97 % des répondants ont mentionné leur solitude en raison de la pandémie. Chacun a déclaré éprouver aussi de l'anxiété, ajoute-t-il, affirmant qu'il existe différents stades d'anxiété : 84 % avaient une anxiété grave et 66 % vivaient un état de dépression.

Outre les 36 % de jeunes qui ont dit avoir tenté de se suicider, 77 % ont déclaré y avoir pensé. Ils sont aussi plus nombreux à avoir augmenté leur consommation de substances : 67 % ont accru leur consommation de cannabis et 56 % leur consommation d’alcool.

« Souvent, l'augmentation de la consommation de substances est le résultat d'une perte d'emploi, mais aussi d'une perte de connexion avec les amis et la communauté. »

— Une citation de  Le Dr Alex Abramovich

Nous avons assisté à une escalade des besoins, notamment en santé mentale et pour traiter les crises psychologiques plus graves, ajoute Curran Stikuts.

Curran Stikuts.

Curran Stikuts

Photo : Radio-Canada

« Il y a eu une réelle augmentation de la consommation de drogues. Les effets sur les jeunes peuvent aller jusqu'à l'empoisonnement médicamenteux et le décès. »

— Une citation de  Curran Stikuts

Des recommandations pour mieux faire

À la lumière de ces résultats, la priorité numéro un est l'accès aux soins de santé, affirme le Dr Abramovich. Il faut non seulement davantage de programmes spécialisés et inclusifs, mais aussi plus de financement et assurer la formation de ceux qui y travaillent.

Les jeunes LGBTQ2, en particulier ceux qui vivent l'itinérance, doivent être prioritaires dans notre réponse à la COVID-19 et dans notre stratégie de vaccination, mais aussi dans l'accès au logement, soutient le chercheur. Iltrouve honteux que les décideurs ne comprennent pas cela. Dans la société civile aussi, il y a encore des lacunes à combler.

« Je pense que les gens ne comprennent pas toujours à quel point c'est important, par exemple, de ne pas donner le mauvais pronom à quelqu'un. On pense que c'est juste une erreur. Parfois, on blague, mais ce n'est pas une blague, on parle de la vie des gens. »

— Une citation de  Le Dr Alex Abramovich
Un jeune sans-abri.

Il y a aussi beaucoup d'itinérance cachée chez les jeunes, selon les intervenants. De nombreux jeunes ne seraient ainsi pas comptés dans le système d'urgence.

Photo : iStock

L'équipe d'Alex Cheng a tout de même réussi à démarrer un nouveau programme de logement de transition pour les jeunes LGBTQ2, Start, en pleine crise sanitaire. Un défi de taille : il a fallu trouver une maison où l'établir et ensuite le faire connaître. Alex pense qu'il est primordial de créer davantage de services spécifiques aux populations.

Quand vous parlez de jeunes, ils sont à une étape fragile de leur vie, ils se construisent, cherchent à définir leur identité, pensent à leur orientation sexuelle, et on y ajoute des expériences difficiles pour certains, rappelle-t-il. D'où la nécessité selon lui d'avoir une approche spécifique, des espaces d'affirmation où ils pourront trouver les ressources et le soutien nécessaires auprès de personnes auxquelles ils peuvent faire confiance et s'identifier.

Village gai de Toronto.

Village gai de Toronto

Photo : Radio-Canada

Curran Stikuts estime pour sa part que, même si le logement est un droit inhérent à chacun, les secteurs de la santé, de l'éducation, de la protection de l'enfance et de la justice doivent reconnaître qu'ils ont tous un rôle à jouer pour donner un accès égal à leurs services aux jeunes LGBTQ2.

Il n'y a actuellement aucun refuge spécifique pour les LGBTQ+ à Toronto. Il existe des possibilités de logement de transition pour les jeunes homosexuels et trans; c'est formidable, mais il y a un nombre limité de lits. Il est très difficile de dire à ceux qui vivent dans la rue depuis six mois de tenir encore six semaines pour y avoir accès, souligne-t-il.

Alex Abramovich, lui, a un vœu pour 2022 : Que nous n'ayons pas les mêmes conversations encore et encore, mais que nous pensions prévention et intervention précoces pour aider ces jeunes à ne pas devenir sans-abri en premier lieu. Il rappelle que ce qui cause l'anxiété, la dépression et les pensées suicidaires chez ces jeunes, c'est la stigmatisation et la discrimination que la société leur impose. Ce n'est pas votre identité, c'est la réponse de la société qui cause ces torts.

Sur l'étude :

  • 92 jeunes âgés de 14 à 29 ans et s’identifiant comme LGBTQ2 à risque ou en situation d’itinérance dans la grande région de Toronto et les régions avoisinantes participent à cette étude, qui prendra fin au cours du mois de décembre.
  • L’étude est basée sur trois sondages faits auprès des jeunes sur une période de six mois.
  • Le premier sondage demande aux participants de parler de leur vie d'avant la pandémie.
  • Le deuxième s'intéresse à comment ils vivent cette pandémie, à leur santé mentale, au soutien social et à l’accès aux soins de santé.
  • Le troisième (toujours en cours) leur demande comment leur vie a changé au cours des six derniers mois.
  • Des entretiens ont été menés avec 32 jeunes pour approfondir et comprendre les histoires expliquant les chiffres.
  • D'autres entretiens ont été menés avec des informateurs clés, comme des prestataires de services et des travailleurs de première ligne œuvrant directement auprès des jeunes.

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