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Une communauté autochtone atteinte par une rare maladie fongique

Une pancarte en bois sur laquelle on peut lire Every child matters.

La Première Nation de Constance Lake se trouve dans le Nord de l'Ontario, à une quarantaine de kilomètres à l'ouest de Hearst.

Photo : Radio-Canada / Yasmine Mehdi

Dans le Nord de l’Ontario, Constance Lake est en état d’urgence à cause d’une éclosion de blastomycose, qui aurait déjà fait quatre morts.

En une semaine, Constance Lake a enterré trois de ses résidents, et en a perdu un autre par la suite. Pour cette petite communauté autochtone de quelque 900 habitants, la perte est colossale.

Je viens d’assister aux funérailles de mon cousin et un autre ami est mort hier soir, confie Ramona Sutherland, alors qu’elle nous rencontre dans son bureau au conseil de bande mercredi après-midi.

La cheffe de Constance Lake est visiblement ébranlée, mais tente de rassurer les siens. Sa communauté est aux prises avec une éclosion qui a déjà fait une vingtaine de malades et au moins quatre morts suspectés.

Le 22 novembre, la cheffe Sutherland a déclaré l’état d’urgence et demandé l’aide de la province et du gouvernement fédéral après que plusieurs cas de blastomycose eurent été détectés dans sa communauté.

Une femme devant les sept enseignements grands-pères.

La cheffe Ramona Sutherland a perdu une cousine et un ami des suites de la blastomycose.

Photo : Radio-Canada / Jimmy Chabot

Cette maladie fongique s’attaque aux poumons d'une personne après qu'elle eut inhalé les spores d’un champignon qui se trouve généralement dans la nature – notamment près de bois moisi. La blastomycose est rare et souvent difficile à diagnostiquer.

Beaucoup de nos malades ont commencé par être traités pour une pneumonie avant que les médecins ne se rendent compte que c’était probablement la blastomycose, explique Ramona Sutherland.

Depuis novembre, la cheffe ajoute qu’une centaine de personnes de sa communauté ont été dépistées pour la maladie.

« Il y a beaucoup d’angoisse dans la communauté. »

— Une citation de  Ramona Sutherland, cheffe de Constance Lake

Depuis que Constance Lake est en état d’urgence, la vie tourne au ralenti. Les rues sont presque désertes, les chantiers de construction ont été interrompus, les résidents travaillent de la maison, et même l’école est fermée.

Tout cela en attendant de trouver la source de l’éclosion, qui pourrait être n’importe où sur le vaste territoire de la réserve. Dans une réunion cette semaine, un expert nous a dit que c’était comme trouver une aiguille dans une botte de foin, se désole Ramona Sutherland.

La cheffe se dit jusqu’à présent satisfaite de l’aide des autres ordres de gouvernement, qui ont envoyé des équipes à Constance Lake pour effectuer des prélèvements, en plus d’offrir des ressources en santé mentale à la communauté.

Éclosion de blastomycose

La course aux prélèvements

Wayne Neegan a aussi été intimement touché par l’éclosion de blastomycose. La première personne qui en est morte à Constance Lake était son ami d’enfance, Luke Moore, qui n’avait que 43 ans.

C’est très triste, je ne sais pas si j’ai eu le temps de m’en remettre, confie l’élu du conseil de bande. Ça a un grand effet sur moi et je suis sûr que c’est le cas pour beaucoup de personnes.

Wayne Neegan devant des arbres enneigés.

Wayne Neegan fait partie du conseil de bande de Constance Lake.

Photo : Radio-Canada / Yasmine Mehdi

En dépit du deuil, Wayne Neegan demeure déterminé à trouver la source de l’éclosion. Il nous emmène non loin du cimetière de Constance Lake, devant un point d’eau que les résidents de la communauté fréquentent l’été pour la chasse et la pêche. Deux personnes vêtues de combinaisons blanches et de masques à gaz y prélèvent des échantillons.

On croit que les malades ont contracté la blastomycose pendant l’automne ou l’été, quand il faisait encore chaud, explique Wayne Neegan, qui rappelle que les premiers symptômes de la maladie n’apparaissent pas avant trois semaines – ou même plusieurs mois dans certains cas.

Non loin de là, dans le centre de santé de la communauté, Roger Wesley s’active aussi pour tenter de trouver la source de l’éclosion. Le coordonnateur de l’unité de crise sanitaire de Constance Lake nous montre une grande carte de sa communauté, où les lieux d’intérêt sont identifiés par des points jaunes, des croix rouges ou des autocollants bleus.

« Cette situation n’a jamais été vue auparavant, de voir autant de membres d’une même communauté touchés en même temps. »

— Une citation de  Wayne Neegan, membre du conseil de bande

Il explique que des prélèvements ont été effectués dans toutes sortes d’endroits : sur des sentiers de randonnées, près de piles de bois abandonné et même à l’intérieur de certaines résidences.

Roger Wesley se tient debout à côté d'un frigo.

Roger Wesley est coordonnateur à Constance Lake. Avant l'éclosion de blastomycose, il gérait surtout la réponse de la communauté à la pandémie de Covid-19.

Photo : Radio-Canada / Yasmine Mehdi

Trois des quatre personnes qui sont mortes habitaient la même rue, souligne celui qui connaissait personnellement les victimes.

Trouver la blastomycose

Les prélèvements qui sont effectués à Constance Lake parcourent quelque 1000 kilomètres pour se rendre dans le laboratoire Sporometrics de Toronto, où on les soumet à des tests PCR pour tenter de détecter les gènes de la blastomycose.

En une semaine, le laboratoire a analysé une soixantaine de prélèvements, mais n’a trouvé aucune trace du champignon.

C’est comme dans Indiana Jones, lance James Scott, qui s’intéresse à la blastomycose depuis les années 80. Le professeur à l’Université de Toronto et propriétaire du laboratoire fait partie de la douzaine de chercheurs au monde qui s’intéressent à ce champignon.

« C’est très difficile de détecter un microbe dans la nature. »

— Une citation de  James Scott, professeur à l’Université de Toronto

J’étais surpris de l’ampleur [de l’éclosion à Constance Lake] parce qu’il y a beaucoup de personnes qui ont été touchées en très, très peu de temps, ce qui n’est pas tout à fait commun en mon expérience, dit l’expert – qui ajoute que des cas de blastomycose ont néanmoins déjà été signalés en Ontario, près du lac Supérieur et dans les environs de la ville de Parry Sound.

James Scott assis dans un bureau.

James Scott est professeur à l'Université de Toronto. Il s'intéresse à la blastomycose depuis près de 30 ans.

Photo : Radio-Canada / Yasmine Mehdi

Le Dr Scott croit qu’il sera difficile de détecter la source de l’éclosion en raison de la superficie du territoire à passer au peigne fin. L’échantillon qu’on peut analyser est très petit, donc c’est important de bien le sélectionner. Si on prend un échantillon juste à côté du point de contamination, on peut le manquer, précise l’expert.

Il se dit néanmoins encouragé par le fait que beaucoup de personnes semblent avoir été infectées dans un court laps de temps, ce qui indiquerait, selon lui, que la source de l’éclosion est probablement très localisée.

Une longue convalescence

Il n’y a pas que de trouver la source de la blastomycose qui prendra du temps : soigner ses malades aussi. C’est à l’hôpital de la petite ville francophone de Hearst que les premiers patients blasto ont reçu leur diagnostic.

La Dre Marjolaine Talbot-Lemaire en a traité certains. Nos visites à l’urgence ont triplé, quadruplé, en l’espace d’une semaine, illustre la médecin.

L’hôpital Notre-Dame a d’ailleurs dû vider ses salles d'opération pour pouvoir accueillir les patients de Constance Lake, en plus d’en transférer plusieurs dans les hôpitaux voisins de Timmins, Sudbury, Sault-Sainte-Marie et même dans l’hôpital pour enfants CHEO d’Ottawa.

Marjolaine Talbot-Lemaire dans une salle de clinique.

La Dre Marjolaine Talbot-Lemaire a soigné des patients atteints de la blastomycose.

Photo : Radio-Canada / Yasmine Mehdi

En sept ans de pratique à Hearst, c’était la première fois que la Dre Talbot-Lemaire était confrontée à la blastomycose.

« Malheureusement, ce qu’on a vu chez les patients qui sont décédés, c’est que la vitesse à laquelle la sévérité et l’aggravation de symptômes se produisaient nous dépassait complètement. »

— Une citation de  Marjolaine Talbot-Lemaire, médecin

Si la plupart des patients sont maintenant dans un état stable, la tâche de l’équipe médicale de Hearst n’est pas finie, puisque la période de convalescence après une blastomycose dure un an.

C’est douze mois de traitement oral deux fois par jour tous les jours, précise la Dre Talbot-Lemaire. Une clinique de suivi pour les malades de Constance Lake a d’ailleurs été mise sur pied à l’hôpital Notre-Dame de Hearst.

Évacuer ou non?

Alors que des malades sont encore hospitalisés et que la source de la blastomycose n’est toujours pas identifiée, tout indique que Constance Lake est engagé dans un marathon plus que dans un sprint.

Ramona Sutherland trouve du réconfort dans le fait que les conditions climatiques actuelles ne sont pas propices à la croissance du champignon.

La neige nous protège, lâche-t-elle simplement. Mais pour la première fois de ma vie, je n’ai pas hâte au printemps.

La cheffe de Constance Lake dit ne pas exclure la possibilité d’une évacuation si la situation devait empirer. Elle considère toutefois qu’une solution aussi draconienne n’est pas encore nécessaire.

S’il y avait un danger imminent pour ma communauté, c’est sûr que j’évacuerais. Mais ce n’est pas le cas en ce moment, fait-elle valoir.

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