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L’école Franco-Cité de Sturgeon Falls, qui a « marqué l’histoire », fête ses 50 ans

Des adolescents tiennent une grande bannière sur laquelle on peut lire : « Nous voulons notre école ».

En 1971, les élèves francophones de Sturgeon Falls font la grève et manifestent pour revendiquer la création d'une école secondaire francophone distincte.

Photo : Radio-Canada

L'École secondaire catholique Franco-Cité de Sturgeon Falls, créée en 1971 après une lutte acharnée des francophones de la région, célèbre mercredi son 50e anniversaire.

denise truax (qui écrit son nom en lettres minuscules uniquement) se souvient toujours de son arrivée, à l’automne 1969, à l’ancienne Sturgeon Falls Secondary School pour y entamer sa onzième année.

Elle venait de quitter le couvent local Notre-Dame de Lourdes, qui avait fermé ses portes.

Comme plusieurs de ses condisciples, elle allait donc poursuivre ses études dans un établissement où toutes les matières étaient enseignées en anglais, à part l’histoire, la géographie et le français.

Pour les francophones qui venaient des milieux essentiellement francophones, elles étaient obligées de suivre leurs cours au même niveau que les anglophones, ce qui n’était vraiment vraiment pas agréable, se rappelle-t-elle.

denise truax sourit.

denise truax faisait partie de la toute première cohorte de diplômés de l'École secondaire catholique Franco-Cité.

Photo : Radio-Canada / Bienvenu Senga

L’année précédente, le gouvernement ontarien avait adopté la loi 141, qui permettait l’établissement d’écoles secondaires de langue française dans la province.

Il y avait déjà un mouvement à Sturgeon Falls, chez les parents, chez des enseignants, [...] une volonté présente dans le milieu de créer une école secondaire de langue française aux côtés d’une école de langue anglaise parce qu’il y avait de toute façon assez d’élèves pour deux écoles, raconte Mme truax.

Trois quarts des élèves de la Sturgeon Falls Secondary School étaient d’ailleurs issus de familles francophones.

À la même époque, Edgar Gagné entamait sa carrière d’enseignant à l’établissement.

Il a rapidement été approché pour devenir porte-parole de l’association des parents d’élèves, qui revendiquait la création d’une école secondaire de langue française.

« Je me suis laissé séduire, à un très jeune âge, par ma culture et la langue française. [...] Pour moi, c’était un genre de besoin du cœur que je me lance à la défense de ma langue quand on me l’a demandé. J’étais convaincu qu’il fallait qu’on se lève, qu’on la défende et qu’on en fasse la promotion. »

— Une citation de  Edgar Gagné, ancien enseignant à l’École secondaire catholique Franco-Cité

Une période de tensions

Mais obtenir un établissement de langue française à part entière n’a pas été chose facile.

Dès la première demande, il y a un comité d’anglophones [...] qui ont commencé à soulever toutes sortes de raisons pour lesquelles nous ne devrions pas l’avoir, cette école-là, relate Edgar Gagné.

Des rumeurs ont même été lancées, signale-t-il, selon quoi la scierie locale fermerait ses portes si une école de langue française était créée.

Il y a eu des menaces, il y a eu des représailles, ça a été très difficile, ça a brisé beaucoup de foyers, ça a nui à beaucoup de commerçants qui ont osé se prononcer en faveur de l’école secondaire de langue française, il y a eu des tensions, note M. Gagné qui dit lui-même avoir été suivi et espionné par des détracteurs du projet.

Face au refus constant des membres du Conseil scolaire de Nipissing, qui ne comprenait que trois francophones sur 17 membres, les élèves ont finalement haussé le ton lors de la rentrée de 1971.

Ils ont bloqué l’accès à l’école et déclenché ainsi une manifestation sur plusieurs jours à laquelle ont aussi pris part de nombreux parents et enseignants.

Un élève parle dans un porte-voix devant son école secondaire.

En septembre 1971, des élèves de la Sturgeon Falls Secondary School se mobilisent pour perturber les classes.

Photo : Radio-Canada

Leur revendication était aussi soutenue entre autres par l’Association canadienne-française de l’Ontario.

En octobre, le gouvernement ontarien a créé la Commission ministérielle sur l’éducation secondaire en langue française en Ontario, qui a recommandé la création d’une école de langue française à Sturgeon Falls.

L’École secondaire catholique Franco-Cité a ainsi vu le jour en décembre 1971.

« Ça a été une explosion de joie et de fierté. À un moment donné, je me suis mis à l’écart, je me suis arrêté et j’ai pleuré un bon moment, parce qu’à un moment donné, toute la pression, toute la tension semble s’enlever de tes épaules. On n’a pas beaucoup dormi pendant une année et demie. »

— Une citation de  Edgar Gagné, ancien enseignant à l’École secondaire catholique Franco-Cité

Une lutte qui a marqué l’histoire de l’éducation francophone

Edgar Gagné, dont la carrière à Franco-Cité a duré 33 ans, n’a nul doute que la lutte à laquelle il a pris part il y a un demi-siècle a eu d’importantes retombées qui se sont manifestées bien en dehors de Nipissing Ouest.

En 1982, l’École secondaire Le Caron ouvrait ses portes à Penetanguishene après une longue lutte des francophones de la région.

On a souvent parlé de Penetanguishene comme si Sturgeon n’avait pas eu lieu. [...] Des fois, on s’est senti éclipsé dans ce coin-ci par rapport à ce conflit-là, parce que nous avons véritablement marqué l’histoire de l’éducation en langue française en Ontario, affirme M. Gagné.

« Nous sommes responsables de la mise sur pied de la commission Symons [ministérielle sur l’éducation secondaire en langue française en Ontario] et de tous les changements qu’il y a eu à la loi 141 pour prévenir des conflits comme le nôtre, même s’il y en a eu par après. [...] On a eu de l’influence. »

— Une citation de  Edgar Gagné, ancien enseignant à l’École secondaire catholique Franco-Cité
16 étudiants manifestent devant Queen's Park.

Des élèves francophones de Penetanguishene ont manifesté en octobre 1979 devant Queen's Park pour réclamer la création d'une école secondaire de langue française.

Photo : Photo d'archives de Julien Laramée

Le directeur actuel de l’École Franco-Cité, Éric Gendron, mentionne également le grand sentiment de fierté qui règne à l’établissement en cet anniversaire.

Souvent, je participe à des réunions en province ou à des formations, et quand les gens apprennent que je viens de Franco-Cité à Sturgeon Falls, ils peuvent retourner dans le passé et penser à cet événement-là qui s’est déroulé en 1971, souligne-t-il.

« C’est un événement qui a marqué l’imaginaire des gens à Sturgeon Falls, mais à plus grande échelle, je pense qu’il y a eu un impact aux quatre coins de la province de l’Ontario. »

— Une citation de  Éric Gendron, directeur de l’École secondaire catholique Franco-Cité de Sturgeon Falls

L’École fait d’ailleurs un effort supplémentaire, ajoute-t-il, dans l’enseignement de ce chapitre de l’histoire qui lui est tout particulier, pour souligner le fait qu’elle était un petit peu avant-gardiste.

On fait partie de cette histoire-là et il faut la célébrer. Il y a souvent des élèves qui connaissent des gens qui ont participé à ce combat-là [...], et ça donne un élément d’authenticité à cet événement-là, déclare M. Gendron.

Une boîte en métal.

Cette capsule temporaire, datant de 1953, a été déterrée lors des célébrations pour y ajouter d'autres objets.

Photo : Marie-Josée Sylvestre

Pour les élèves, c’est quelque chose de très significatif parce que ça s’est passé exactement là où ils sont, donc c’est pas quelque chose de lointain, ajoute-t-il.

Une lutte toujours d’actualité, croient certains

Contente d’avoir contribué au parachèvement d’une partie des installations scolaires en Ontario, denise truax ne peut toutefois pas s’empêcher d’établir des parallèles entre la crise de Sturgeon Falls et le dossier actuel de l’éducation postsecondaire en français à Sudbury.

Elle fait partie du comité triculturel pour l’éducation universitaire à Sudbury, qui milite pour la mise sur pied de deux établissements postsecondaires — l’un de langue française et l’autre autochtone — à la suite de la récente suppression de nombreux programmes à l’Université Laurentienne.

Les structures bilingues fonctionneraient seulement si tout le monde était bilingue. Or, ce n’est pas le cas [...], et ça veut dire que les francophones sont toujours minorisés dans ces institutions-là.

Elle attribue sa volonté de rester active dans ce dossier à l’éveil qu’ont suscité chez elle les événements de 1971.

Elle se rappelle avoir tenu, à l’époque, un discours similaire afin de rassurer pendant de nombreuses heures de jeunes amies inquiètes des conséquences que pourrait avoir la revendication d’une école de langue française.

« Il n’y a rien qui va nous empêcher d’être bien ensemble en vivant dans des maisons qui sont séparées. Je m’amuse à dire que mon premier diplôme, ce n’est pas celui de l’École secondaire Franco-Cité, mais celui de la crise scolaire. C’est un premier diplôme en politique, je pense. »

— Une citation de  denise truax, diplômée de l’École secondaire catholique Franco-Cité
Sur cette photo en noir et blanc, on voit denise truax alors âgée de 17 ou 18 ans; lunettes rondes et cheveux droits jusqu'aux épaules.

denise truax a terminé son secondaire en 1972 à l'École Franco-Cité. On l'aperçoit ici dans l'album souvenirs des finissants.

Photo : denise truax

Denise Giroux, une résidente de Sturgeon Falls qui a aussi fortement milité en faveur de la création de Franco-Cité, est du même avis.

« On ne peut jamais cesser [de se battre]. Il faut que nos enfants continuent la lutte parce qu’on rame toujours contre le courant. »

— Une citation de  Denise Giroux, résidente de Sturgeon Falls

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