•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Des CHSLD avaient averti Québec de l’« hécatombe » à venir dès mars 2020

Des courriels inédits révèlent que des gestionnaires d'établissements avaient alerté le gouvernement bien avant le drame du CHSLD Herron.

Deux corps sortis du CHSLD Yvon Brunet, le 22 avril 2020.

Deux corps sont sortis du CHSLD Yvon Brunet, le 22 avril 2020.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

« Je vous prie d'agir maintenant, de grâce. » Dès la mi-mars 2020, un mois avant le drame du CHSLD Herron, des gestionnaires de CHSLD avaient tiré la sonnette d'alarme sur la « catastrophe » à venir, en s'adressant à de hauts fonctionnaires du ministère de la Santé du Québec. C'est ce qu'on découvre dans des courriels déposés en preuve dans le cadre de l'enquête de la coroner sur les décès du printemps 2020.

Comme un mauvais présage, les représentants de milieux de vie pour aînés évoquaient tous les problèmes que le rapport de la protectrice du citoyen a plus tard établis comme responsables de la crise : les transferts de patients des hôpitaux vers les Centre d'hébergement et de soins de longue durée, les déplacements de personnel et les ruptures de services en raison du manque d'employés.

Ces courriels révèlent par ailleurs que des CHSLD manquaient urgemment d'équipements de protection, au moment même où le premier ministre François Legault affirmait à la télévision que les stocks se portaient bien.

Des messages révélateurs

Le 12 mars 2020, le ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS) prévient les 59 CHSLD privés conventionnés de se préparer à l'arrivée de la COVID-19. Lors de la conférence téléphonique, une haute fonctionnaire explique que les Centre intégré de santé et de services sociaux et les Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux leur fourniront les équipements de protection individuelle (EPI), puisqu'ils ont la responsabilité des établissements de leur territoire.

Mais pas le moindre masque, gant ou jaquette n'est livré.

Quatre jours plus tard, le 16 mars, la directrice de l'Association des établissements privés conventionnés (AEPC), Annick Lavoie, s’en désole auprès de la sous-ministre adjointe responsable des Aînés, Natalie Rosebush. Cette dernière lui promet de faire le message. Sauf que rien ne change.

Le 19 mars, Annick Lavoie met en copie le cabinet de la ministre des Aînés, Marguerite Blais. Plusieurs CHSLD se trouvent à ce moment-là en situation précaire et critique, explique-t-elle.

Certains CISSS et CIUSSS contactés refusent d'approvisionner, alors que nous faisons partie du réseau de la santé, rappelle Annick Lavoie. Elle exhorte le ministère à aider ses CHSLD pour éviter le pire.

« Nul besoin de rappeler le scénario catastrophe advenant un cas de COVID-19 dans un CHSLD. »

— Une citation de  Annick Lavoie, directrice de l'AEPC, dans un courriel au MSSS, le 19 mars 2020

À ce moment-là, le virus est déjà entré dans les CHSLD, où il a fait son chemin, surtout à Laval et à Montréal.

Un des 59 établissements privés conventionnés, Vigi Mont-Royal, finira par être infecté à 100 %. Le CHSLD Berthiaume-du-Tremblay a vu mourir 52 résidents lors de cette première vague, la Résidence Angelica en a perdu 32.

Annick Lavoie en entrevue

Annick Lavoie représente 59 des 412 CHSLD du Québec et parle au nom de leurs gestionnaires, à travers l'Association des établissements privés conventionnés. Ces CHSLD relèvent des CISSS et des CIUSSS et sont soumis aux mêmes exigences que dans les établissements publics.

Photo : Radio-Canada

Interpellé à son tour, le sous-ministre adjoint chargé de la logistique, des équipements et de l'approvisionnement, Luc Desbiens, répond à Annick Lavoie le 20 mars que c'est la crise. Il avoue que le MSSS n'a pas d'inventaire et que la majorité des établissements sont en manque d'EPI.

Annick Lavoie n'en revient pas de ce qu'elle est en train de lire.

La journée même, le premier ministre François Legault a déclaré en direct devant les Québécois qu'on a assez d'équipements à court terme et qu'il n'y a pas de besoins. Je veux rassurer tout le monde, avait ajouté M. Legault.

« Vous me trouvez extrêmement surprise par vos propos qui me semblent contradictoires avec les informations que le premier ministre Legault et madame la ministre McCann transmettent lors des points de presse quotidiens. »

— Une citation de  Annick Lavoie, directrice de l'AEPC, dans un courriel au MSSS, le 20 mars 2020

Je fais appel à vous pour régler la situation maintenant, insiste-t-elle, avant qu'un incident malheureux ne survienne, faute d'EPI.

Le samedi 21 mars, Annick Lavoie en remet une couche dans un courriel à Natalie Rosebush : Nous sommes rendus à un niveau de grande urgence. Les approvisionnements doivent être faits aujourd'hui.

« Nous ne sommes plus dans un mode d'attente, nous sommes rendus en mode critique. Je vous prie d'agir maintenant, de grâce. »

— Une citation de  Annick Lavoie, directrice de l'AEPC, dans un courriel au MSSS, le 21 mars 2020
Horacio Arruda, François Legault et Danielle McCann en point de presse

Horacio Arruda, François Legault et Danielle McCann, lors d'un point de presse le 25 mars 2020

Photo : Radio-Canada

Le 22 mars, en point de presse, le premier ministre se montrera toujours aussi rassurant : On est correct pour les quelques semaines qui viennent.

Le 23 mars, il affirme même qu'on est pas mal confortables avec les masques et la ministre de la Santé de l'époque Danielle McCann ajoute : À moyen terme, on a ce qu'il faut.

Ce jour-là, l’entreprise canadienne d’équipements médicaux Stevens, l’un des fournisseurs d’EPI, écrit dans un courriel au CHSLD de Laval que tout ce qu'il peut fournir pour dépanner, c'est cinq petites boîtes de masques bleus.

Ce n'est que le 25 mars que François Legault annonce aux Québécois : J'avoue qu'on a eu des petites difficultés dans la distribution du matériel aux différents établissements, puis on est en train de corriger ça.

Enfin, le 31 mars : Je veux dire la vérité : pour certains équipements, on en a pour trois à sept jours, admet M. Legault. Annick Lavoie affirme que, sur le terrain, c'était encore plus serré : 24 heures.

Le 6 avril, on découvre dans un courriel que des CHSLD attendent toujours leurs EPI.

Une alerte dès le 12 mars 2020

Dans un message daté du 17 avril, adressé à deux hautes fonctionnaires du MSSS, dont Natalie Rosebush, Annick Lavoie revient sur la conférence téléphonique du 12 mars.

On avait prévenu les autorités qu'il fallait cesser les admissions en CHSLD et ne pas permettre le déplacement des employés d'un établissement à l'autre afin de préserver dans un cocon la catégorie de personnes les plus vulnérables, peut-on lire.

« Le temps de réponse a été trop long et l'hécatombe en a suivi [...] Par pitié, écoutez les experts terrain. »

— Une citation de  Annick Lavoie, directrice de l'AEPC, dans un courriel au MSSS, le 17 avril 2020
Elle se prépare à témoigner devant la coroner, le 1er décembre 2021.

La sous-ministre adjointe responsable des Aînés au ministère de la Santé et des Services sociaux, Natalie Rosebush

Photo : Radio-Canada / Jean-François Fortier

Le 1er avril, 10 jours avant que le drame du CHSLD Herron n'éclate au grand jour avec des résidents abandonnés à leur sort, Annick Lavoie met déjà en garde le ministère : Des CHSLD seront imminemment proches d'un bris de services en raison du manque de personnel.

Elle raconte que ces établissements ont fait appel à leur CISSS/CIUSSS, mais ces derniers ne leur offrent aucune aide.

« Je crois que des actions musclées doivent être prises, car le Québec s'en va vers une hécatombe en CHSLD. »

— Une citation de  Annick Lavoie, directrice de l'AEPC, dans un courriel au MSSS, le 1er avril 2020

Le même jour, Annick Lavoie avertit la sous-ministre adjointe Natalie Rosebush des risques que posent les déplacements de personnel d'un établissement à l'autre.

Certaines agences de personnel de Montréal envoient du personnel travailler à Québec et elles ont loué des appartements pour loger leurs employés, écrit-elle. Le problème est qu'ils se retrouvent plusieurs ensemble et partagent les mêmes facilités (quart de nuit arrive et se couche dans le lit libéré par le quart de jour qui quitte).

Le 24 avril, le propriétaire des CHSLD du Groupe Vigi et PDG de l'époque de l'AEPC, Vincent Simonetta, écrit une lettre au premier ministre François Legault pour solliciter une rencontre.

« Nous vous assurons que ceux et celles qui sont dans l’œil de la tempête ne la voient pas comme ceux qui sont plus loin. »

— Une citation de  Vincent Simonetta, propriétaire des CHSLD Vigi et président de l'AEPC, dans une lettre à François Legault, le 24 avril 2020

Il ne recevra aucune réponse ni aucun accusé de réception.

La lettre du 22 mai au sous-ministre Yvan Gendron subira le même sort.

En entrevue, Annick Lavoie se souvient de cette période comme si c'était hier. On nous avait oubliés, croit-elle. S'il manquait de gestionnaires dans les CHSLD publics, il y en avait bel et bien dans les privés.

C'est tellement dommage qu'on n'ait pas accepté l'expertise des gens qui étaient [sur le] terrain. On l'a balayée du revers de la main et c'est triste, ajoute-t-elle.

Vos commentaires

Veuillez noter que Radio-Canada ne cautionne pas les opinions exprimées. Vos commentaires seront modérés, et publiés s’ils respectent la nétiquette. Bonne discussion !