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Les coupes forestières au lac Kénogami : impacts potentiels sur l’eau potable

Combinées aux changements climatiques, les grandes coupes forestières au sud du lac Kénogami pourraient nuire, à long terme, à la qualité de l’eau.

Plan aérien des coupes forestières.

Le ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs a justifié ces coupes près de la rivière Pikauba par l'urgence de contrer l'épidémie de tordeuse des bourgeons de l'épinette.

Photo : ANDRÉ DOUILLARD

Une experte dans l’étude des lacs et des rivières craint les conséquences des coupes forestières en bordure de la rivière Pikauba, le principal affluent du lac Kénogami. Cette réserve d’eau potable abreuve près de 120 000 citoyens du Saguenay.

Selon un plan d'aménagement spécial (Nouvelle fenêtre) du ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs (MFFP), un total de 675 000 mètres cubes de conifères et de feuillus seront récoltés, sur un territoire de plus de 52 km carrés. Le MFFP explique cette intervention, commencée en 2019, par l’urgence de contrer l'épidémie de la tordeuse des bourgeons de l’épinette. Un motif qui étonne Sonja Behmel, une spécialiste en limnologie qui étudie les écosystèmes des lacs et des rivières. La chercheuse estime que la santé de nos plans d’eau subit les contrecoups du grand appétit des exploitants forestiers.

Sonja Behmel regarde un écran.

Pour Sonja Behmel, les prochaines coupes forestières prévues à l'embouchure de la Pikauba vont affecter la rivière, car il y a des pentes abruptes à cet endroit.

Photo : Radio-Canada / Claude Labbé

« Le ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs justifie des coupes forestières pour lutter contre les insectes ravageurs. Mais l’urgence, est-ce qu'elle est pour l’industrie forestière qui ne veut pas perdre le bois, ou est-elle vraiment pour toute une forêt qui est menacée? »

— Une citation de  Sonja Behmel, Ph.D. limnologiste et professeure associée de l'Université Laval et de l'INRS

Jimmy Bouchard est conseiller municipal à la Ville de Saguenay. Il déplore le laxisme du ministère de l'Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques (MELCC), qui n’a rien fait, selon lui, pour empêcher la mise en œuvre de cette vaste opération forestière du MFFP, au sud du lac Kénogami. Ces coupes se déploient à proximité du lac, qui alimente deux prises d’eau potable.

Le ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs rétorque que de manière générale, le MFFP ne doit pas obtenir la permission du MELCC afin de procéder aux activités d’aménagement forestier, puisque celles-ci sont encadrées par la Loi sur l’aménagement durable du territoire forestier.

L'élu municipal Jimmy Bouchard dit attendre toujours la création d’une aire protégée qui permettrait de bloquer en partie les opérations forestières dans ce secteur. Un projet qui est encore à l’étude au ministère de l’Environnement.

Jimmy Bouchard et le lac Kénogami.

Le conseiller municipal a choisi la politique pour faire bouger les choses. Son objectif : faire comprendre à ses concitoyens que leur lac est en danger.

Photo : Radio-Canada / Pier Gagné

« Le ministère de l'Environnement a déjà un projet d'aire protégée qui est déposé depuis des années! Il n'y a rien qui avance. Il y a des engagements qui ont été pris, il n'y a rien qui s'est fait. »

— Une citation de  Jimmy Bouchard, conseiller municipal, Saguenay

La tordeuse des bourgeons de l’épinette : un prétexte?

Le ministère de l’Environnement et celui des Forêts, de la Faune et des Parcs ont pourtant annulé, cet automne, un autre important chantier de coupes forestières, le long de la rivière Péribonka, au nord-est du lac Saint-Jean. Avant la volte-face de Québec, cette opération avait également été justifiée par l’urgence d’intervenir contre la tordeuse des bourgeons de l’épinette.

« C’est une coupe forestière comme on les voit trop au Québec. La foresterie, c’est une industrie. On fait ce type de coupes pour que ce soit efficace et moins coûteux sur le court terme. »

— Une citation de  Sonja Behmel, Ph.D. limnologiste et professeure associée de l'Université Laval et de l'INRS
Michel Bergeron  à Cap-à-l'Aigle, lac Kénogami.

Michel Bergeron est le président de l'Association pour la protection du lac Kénogami.

Photo : Danny Drolet

Michel Bergeron, président de l’Association pour la protection du lac Kénogami (APLK), a visité cet automne, en compagnie de députés régionaux, un des sites de coupes déjà rasés par l’opération forestière au sud du lac Kénogami. Ce qu’on a vu, c’est des secteurs dévastés, des résidus, des arbres coupés et laissés sur place, comme dans un ruisseau qui alimente le lac, confie le riverain.

« Qui peut nous dire aujourd’hui de quelle façon on s’assure que notre eau potable ne sera pas affectée par ce type d’opération forestière? »

— Une citation de  Michel Bergeron, riverain et président de l’Association pour la protection du lac Kénogami (APLK)

Le riverain dit avoir proposé au ministère de procéder minimalement à des tests d’échantillonnage à l’embouchure du principal affluent du lac Kénogami, la rivière Pikauba, une zone ciblée par ce plan de coupes forestières. La réponse a été positive, mais il fallait défrayer nous-mêmes les coûts des tests. Et nous sommes, pour la plupart, des bénévoles sans aucune expertise dans le domaine, précise Michel Bergeron.

Nous avons invité la spécialiste Sonja Behmel à observer les images aériennes des secteurs de coupes déjà rasés au sud du lac Kénogami, près de la rivière Pikauba. Elle attire d’abord notre attention sur les foyers d’érosion créés par ces coupes forestières. Il n’y a pas d’entretien qui est prévu après les coupes, dit-elle. Ici, on peut voir les chemins forestiers, les traces du passage des véhicules. Donc, quand il pleut, tout ça va être lessivé. Ça va s'en aller directement vers le lac.

François Proulx, chimiste à la chaire de recherche en eau potable de l’Université Laval, craint que des particules de sols et de résidus de ces coupes forestières soient entraînées vers le lac. C’est la qualité globale de l’eau biologique du lac qui en sera affectée. Et des problèmes vont aussi survenir si ces résidus atteignent l’usine de traitement.

« Il y a des impacts potentiels si des coupes sont effectuées à proximité des berges du lac ou de ses affluents. Surtout lors des coups d’eau, qui sont déjà fréquents avec l’accélération des changements climatiques. »

— Une citation de  François Proulx, chimiste à la chaire de recherche en eau potable de l’Université Laval

Au ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs (MFFP), on répond à ces craintes en citant un extrait de son Règlement sur l’aménagement durable des forêts du domaine de l’État (RADF). Une des mesures prévues dans le RDAF prévoit qu’une lisière boisée d’une largeur d’au moins 20 m doit être conservée en bordure d’une tourbière ouverte avec mare, d’un marais, d’un marécage arbustif riverain, d’un lac ou d’un cours d’eau permanent.

Plan aérien des coupes forestières près de la rivière Pikauba.

Le ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs a justifié ces coupes afin de contrer l'épidémie de tordeuse des bourgeons de l'épinette.

Photo : ANDRÉ DOUILLARD

Pour Sonja Behmel, les lisières boisées qu’évoque le ministère ne sont pas toujours imperméables lorsque l'endroit est plus accidenté. Le fort volume de coupes va drainer, selon elle, une quantité importante de matières organiques vers la rivière.

« La bande riveraine en soi, va faire une partie du travail. Mais il va y avoir toujours des petits ruisseaux qui vont pouvoir passer à travers, sans heurter aucun obstacle. Quand il pleut, tout ça va être lessivé et ça va s'en aller directement vers le lac. »

— Une citation de  Sonja Behmel, Ph.D. limnologiste et professeure associée de l'Université Laval et de l'INRS

Un cocktail nocif

Dans ces résidus, on trouve des fragments d'arbres et de terre, mais aussi d’autres nutriments et contaminants. Lorsqu'on fait une coupe importante, il y a en plus une grande mobilisation de phosphore, d'azote, et potentiellement des métaux lourds aussi, précise la limnologiste.

Là où ça devient plus préoccupant, c’est lorsque ces résidus atteignent l'usine de traitement d’eau potable. Tous ces composés entrent alors en contact avec des produits chimiques comme le chlore et l’ozone et peuvent produire un cocktail à fort potentiel toxique.

« Donc, on veut éviter qu'il y ait des produits de transformation qui se créent lors de la production d'eau potable, lors de la désinfection de cette eau-là. C’est ce qu’on appelle les sous-produits de désinfection. Et c'est pour ça qu'on doit à tout prix protéger les sources d'eau potable. »

— Une citation de  Sonja Behmel, Ph.D. limnologiste et professeure associée de l'Université Laval et de l'INRS
Embouchure de la rivière Pikauba en automne.

D’ici mars prochain, d’autres coupes forestières sont prévues à l'embouchure de la Pikauba et du lac Kénogami.

Photo : ANDRÉ DOUILLARD

Nouvelles coupes dès cet hiver

D’ici mars prochain, une nouvelle phase du plan spécial de coupes forestières du MFFP doit se mettre en branle.

Le ministère a ciblé la zone située à l'embouchure de la rivière Pikauba. Un secteur où le dénivelé est important, ce qui n’a rien pour rassurer des experts en suivi de la qualité de l’eau potable comme Sonja Behmel.

« Qu’est-ce que le ministère a prévu, par exemple, dans sa gestion des chemins forestiers pour éviter qu’ils deviennent des rivières de coulées de boue au printemps et à l'automne? Ces chemins créent des corridors d'écoulement préférentiels et de l'érosion importante vers le plan d'eau. Donc l'effet à court terme sur le plan d'eau est certain. »

— Une citation de  Sonja Behmel, Ph.D. limnologiste et professeure associée de l'Université Laval et de l'INRS
Lac Kénogami au soleil couchant.

Le lac Kénogami est la réserve d'eau potable de 80 % de la population de Saguenay.

Photo : Radio-Canada / Pier Gagné

Le conseiller Jimmy Bouchard, à la Ville de Saguenay, s’interroge lui aussi sur l’attitude du ministère à l’égard de la protection du plan d’eau. Je ne vois pas ce qui pourrait les convaincre le plus que le fait que cela concerne la réserve d'eau potable pour 80 % de la plus grande ville du Saguenay–Lac-Saint-Jean. Juste ça, à mon sens, c'est suffisant pour agir sur la protection de celle-ci.

La menace climatique

Les experts en eaux douces, comme Sonja Behmel, insistent sur la nécessité d’un plan de reboisement diversifié : Il faut commencer à jardiner nos forêts plutôt que de les couper, c’est comme ça qu’on va protéger nos sources d’eau. Il faut éviter de créer à nouveau des monocultures et des forêts qui sont fragiles à l'invasion d'insectes et aux changements climatiques, aux grands vents, aux coups d’eau.

Sonja Behmel déplore que des coupes forestières de cette ampleur puissent être encore autorisées dans le contexte du dérèglement du climat.

« Les coups d’eau arrivent de manière ponctuelle, très rapide, et lessivent de manière encore plus importante les matières organiques. Et ça, ça va rendre le lac encore plus vulnérable à toute activité humaine dans son bassin versant. »

— Une citation de  Sonja Behmel, Ph.D. limnologiste et professeure associée de l'Université Laval et de l'INRS

Pour les forêts près de la rivière Pikauba, la chercheuse Sonja Behmel préconise le principe de précaution pour protéger les sources d’eau potable. Il faudrait que ce soit l’eau notre priorité, et non pas toutes les autres activités économiques, conclut-elle.

Depuis juillet dernier, nous avons tenté d'organiser une entrevue avec le ministre de l'Environnement, Benoit Charette, concernant l'importance du lac Kénogami comme réservoir d’eau potable pour 80 % de la population de Saguenay. À ce jour, nous n’avons obtenu aucune confirmation du cabinet de M. Charette.

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