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Envoyée spéciale

Le Mississippi devant la Cour suprême : un défi direct au droit à l’avortement

Sa couleur rose bonbon lui vaut le surnom de Pink House. Et ce qu’on y pratique lui vaut d’être au cœur d’un débat toujours plus amer sur l’avortement chez les Américains. Le 1er décembre, devant la Cour suprême, la seule clinique d'avortement du Mississippi va s'opposer à cet État qui conteste le droit fédéral aux interruptions de grossesse et qui réclame la compétence du dossier.

Des femmes installent des panneaux noirs sur un mur rose.

Afin de protéger l'anonymat des femmes souhaitant avorter, des militants pro-choix installent notamment une sorte de bâche sur la clôture de la Jackson Women’s Health Organisation, seule clinique d'avortement du Mississippi.

Photo : Anyck Béraud

JACKSON, Mississippi – Le jour est à peine levé en ce samedi de novembre. Des militants antiavortement sont déjà là, Bible et pancartes à la main, prières et sermons à la bouche. Ils encerclent la Jackson Women’s Health Organisation, seule clinique d'avortement du Mississippi.

Il y a des habitués comme Coleman Boyd, médecin et père de famille nombreuse. Quelques-uns de ses enfants l’accompagnent. Les plus vieux tentent, comme lui et d’autres adultes, d’intercepter les patientes qui débarquent dans le stationnement de la clinique. Ils les préviennent qu’elles auront des comptes à rendre lors du Jugement dernier… à moins de faire marche arrière.

La propriétaire de la Pink House est une femme, Diane Derzis, qui a voulu offrir un cadre décent un peu partout dans le Sud, car elle avait gardé un souvenir humiliant de sa propre expérience en Alabama, peu de temps après la légalisation de l’avortement aux États-Unis.

Des membres des Défenseurs de la Pink House, bénévoles d'une organisation à but non lucratif créée pour appuyer la clinique, se précipitent pour s’interposer, pour rassurer les patientes et pour les guider à l’intérieur. Au passage, ils répliquent du tac au tac aux militants anti-avortement; ils ont d’ailleurs installé des haut-parleurs qui diffusent de la musique rock afin d’étouffer les hymnes religieux qui fusent d’appareils semblables depuis la rue.

Seule et débordée

Un homme et une femme se font face.

Derenda Hancock, coorganisatrice des Défenseurs de la Pink House, fait face à Sonny, un militant antiavortement.

Photo : Radio-Canada / Anyck Béraud

Dehors, le va-et-vient est incessant. Les plaques d’immatriculation révèlent que les patientes, ce jour-là, viennent non seulement du Mississippi, mais aussi du Kansas, de la Louisiane ou encore du Texas. Cet État interdit désormais aux femmes de se faire avorter après six semaines de grossesse.

La Cour suprême n’est pas intervenue pour bloquer cette loi, qui repose sur la délation et qui viole le droit à l’avortement. Mais depuis lors, elle a été saisie de l’affaire par l’administration Biden.

La coorganisatrice des Défenseurs de la Pink House, Derenda Hancock, explique qu’il a fallu s’adapter. On a pu retenir les services de deux autres médecins, donc maintenant on peut recevoir les patientes cinq jours par semaine. Avant, on pouvait seulement fonctionner trois jours par semaine, explique-t-elle.

« Quand la loi est entrée en vigueur au Texas, c’est devenu surréaliste : jusqu’à 80 femmes venaient nous voir chaque jour. Mais maintenant, avec un horaire plus étalé, on a une moyenne de 45 à 55 patientes par jour. »

— Une citation de  Derenda Hancock, coorganisatrice des Défenseurs de la Pink House

Elle précise qu’elle fait aussi entrer les médecins par une autre porte : Tous nos médecins arrivent de l’extérieur de l'État […] Aucun médecin du Mississippi ne veut pratiquer des avortements, à cause de la stigmatisation et des menaces.

Des embûches depuis des années au Mississippi

Les autres établissements du genre au Mississippi n’ont pas pu résister financièrement à la pression exercée par les multiples règlements imposés par l’État au fil des ans dans sa volonté de restreindre l’accès à l’avortement. Notons, entre autres, l’obligation d’élargir certains couloirs… ce qui n’a rien à voir avec la sécurité des patientes, pestent les pro-avortement.

Un panneau d'arrêt est en avant plan du Capitole du Mississisippi.

Le Capitole du Mississippi, sous contrôle républicain. Cet État s’évertue depuis des années à réduire l’accès à l’avortement, légalisé partout au pays en 1973 par l’arrêt Roe c. Wade de la Cour suprême des États-Unis.

Photo : Radio-Canada / Anyck Béraud

Et les femmes qui veulent interrompre leur grossesse n’ont pas la vie facile elles non plus.

Par exemple, elles doivent se rendre à deux rendez-vous à 24 heures d’intervalle. La première fois, c’est notamment pour rencontrer un conseiller et pour passer une échographie : l’État veut qu’elles voient leur fœtus. La deuxième fois, c’est pour l’avortement comme tel. Et ce n’est pas à la portée du portefeuille de toutes, d’autant plus si elles vivent à l’extérieur de la ville de Jackson et si elles doivent penser au transport, à l’hébergement ou à la garde de leurs enfants lorsqu'elles sont déjà mères.

L’audience de tous les espoirs pour les anti-avortement…

Cette audience devant une Cour suprême désormais dominée par des juges conservateurs grâce aux trois nominations faites par Donald Trump quand il était président, constitue le scénario dont rêvait le Mississippi.

Ce sera un jour historique, a lancé le gouverneur Tate Reeves devant un parterre de fidèles anti-avortement dans une église de Jackson hier soir.

Et il a rappelé ce qu’il s’était juré de faire en accédant à son poste.

« J’ai promis à Dieu que je ferais tout en mon pouvoir pour que le Mississippi devienne l’État le plus sécuritaire pour les enfants à naître. »

— Une citation de  Tate Reeves, gouverneur du Mississippi
Le gouverneur Tate Reeves, en entrevue avec Radio-Canada, devant un sapin de Noël.

Le gouverneur Tate Reeves tient une Bible dont la couverture est frappée du sceau du Mississippi, en se rendant à la « prière pour la vie » organisée spécialement à l’approche de l’appel de l’État à la Cour suprême du pays.

Photo : Radio-Canada / Anyck Béraud

Chaque fois que l'État tente d'imposer de sévères restrictions à l'avortement, il est débouté par les tribunaux fédéraux. Parce que ses lois violent le droit fédéral d’avorter jusqu’à la viabilité du fœtus, soit jusqu’à environ 24 semaines de grossesse, selon l’arrêt historique de 1973 (Roe c. Wade) du plus haut tribunal du pays.

Mais le Mississippi soutient que ce seuil de viabilité ne tient plus la route aujourd’hui et qu’un fœtus peut vivre à compter de 15 semaines. C'est ainsi qu'il a justifié sa loi adoptée en 2018, qui interdit l’avortement après cette période (même en cas de viol ou d’inceste) et qu’il défendra en appel devant la Cour suprême. En outre, il demande que chaque État puisse légiférer en matière d’avortement et favorise donc l’abrogation du droit fédéral.

… et de tous les dangers pour les pro-avortement

Si ce droit est abrogé, le Mississippi et d’autres États ont en réserve une loi qui pourrait faire en sorte que l’avortement devienne automatiquement illégal (immédiatement ou à court terme) dans une grande partie du Sud et du Midwest américains, comme nous l'explique la professeure en sociologie Kimberly Kelly, qui enseigne à Starkville et qui étudie ce débat depuis une quinzaine d'années.

Ce serait là un scénario catastrophique pour toutes les femmes qui veulent se faire avorter, notamment pour celles qui ont déjà de la difficulté à obtenir une interruption de grossesse, ce qui est le cas d'un certain nombre d’Afro-Américaines, par exemple. Parmi ces groupes, les taux de grossesse difficile et de mortalité infantile sont élevés, contrairement au taux de couverture médicale.

Un panier de basketball dans une rue d'un quartier majoritairement noir de Jackson.

Le Mississippi est l’État le plus pauvre des États-Unis. Cette pauvreté touche deux fois plus de foyers noirs que de foyers blancs.

Photo : Radio-Canada / Anyck Béraud

Et l’avortement n’est pas gratuit au Mississippi : il n’est couvert ou remboursé que dans certains cas, notamment s’il y a une anomalie chez le fœtus ou lorsque la vie de la mère est en danger. Et encore, ce ne sont pas tous les régimes d’assurance maladie qui offrent cette couverture.

De maigres ressources financières

Des organisations récoltent donc des dons pour donner un coup de pouce financier aux femmes, par exemple l’Access Reproductive Care (ARC) Southeast, fondé par des Afro-Américaines et qui couvre le sud des États-Unis. Au bout du fil, un message annonce que depuis quelques jours, les coffres sont vides et qu'ils le resteront jusqu’à la fin de novembre. On invite donc les gens à rappeler le 2 décembre.

À l’écoute de ce message, Michelle Colon hausse les épaules avec une moue de dépit, mais sans être surprise. Elle a créé à Jackson l’organisme SHERO (Sisters Helping Every Woman Rise and Organise), qui sert entre autres de lien entre les ressources disponibles et les femmes qui souhaitent se faire avorter.

Mme Colon explique que l’Access Reproductive Care tirait déjà le diable par la queue avant même que ne grimpe le nombre de demandes d’aide de la part de Texanes.

Un masque symbolique

Des masques sur lesquels les États du drapeau américain sont représentés par des utérus au lieu d’étoiles symbolisent l’objectif de rendre l’avortement complètement accessible partout au pays.

Photo : Radio-Canada / Anyck Béraud

Michelle Colon élabore déjà des plans B : elle mobilise ses troupes en prévision de l’ère post-Roe contre Wade, dit-elle. Car elle croit fermement que les militants anti-avortement ont déjà gagné. Elle lance d'ailleurs que cette audience à la Cour suprême, c’est leur Super Bowl!

La militante prévient qu’elle compte poursuivre la lutte jusqu’à ce que l’avortement soit gratuit partout aux États-Unis et jusqu’à ce que ce droit soit enchâssé dans la Constitution américaine. Au même titre que celui de porter des armes, chèrement défendu par les mêmes personnes qui veulent mettre fin à l’interruption de grossesse volontaire aux États-Unis, ironise-t-elle.

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