•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

De Lev Tahor à DJ : la nouvelle vie d’un rescapé de la secte

Il a grandi sous le joug d’une secte juive rigoriste. Enfant, il a été trimballé du Québec au Guatemala en passant par l’Ontario. Aujourd’hui adulte, Mendy Levy, qui a vécu l’enfer, goûte enfin à la liberté.

Le jeune homme fait des signes enthousiastes avec ses mains.

Mendy Levy devant son clavier.

Photo : Ivanoh Demers

Dans le sous-sol d’une coquette maison du quartier Côte-des-Neiges à Montréal, Mendy Levy joue du synthétiseur avec un plaisir palpable. Il faut dire qu’il est doué, et ses doigts se promènent habilement sur le clavier. Personne, pourtant, ne lui a enseigné à jouer. « J’ai appris tout seul », dit fièrement Mendy. « C’est une des premières choses que j’ai voulu faire en revenant au Québec, apprendre à jouer de la musique », dit-il avec un immense sourire. 

Il faut aussi dire que là où il a grandi, jouer de la musique était interdit. Un péché. Trois ans après avoir quitté la secte Lev Tahor, non seulement Mendy joue-t-il habilement du clavier, mais on l'engage maintenant comme DJ lors de fêtes juives où il fait chanter et danser les convives.

La saga de la secte Lev Tahor contient tous les ingrédients d’une série policière haletante, mais elle témoigne surtout de la triste réalité vécue par Mendy et plus d’une centaine d’enfants qui, comme lui, ont été soumis à la tyrannie d’un gourou excentrique et de ses fidèles.

Shlomo Helbrans, le leader de la secte, est né dans une famille laïque d’Israël. C’est là qu’il fonde Lev Tahor, un nom qui promet de la douceur : Lev Tahor veut dire cœurs purs . Une immense ironie, lorsqu'on écoute Mendy raconter son enfance aux mains de la secte.

Si vous saviez le nombre de fois que j’ai été battu, ici! Mendy montre du doigt la maison où les garçons Lev Tahor étudiaient les textes sacrés, à Sainte-Agathe-des-Monts dans les Laurentides.

J’ai été battu avec une ceinture, un cintre, les mains. Et je n’étais pas le seul à subir cette violence, explique Mendy avec colère et indignation. À l’époque, je ne connaissais pas autre chose, on nous disait qu’on nous battait pour notre bien. Que cela nous aiderait à mieux étudier. Mais ça n'a pas de sens! Comment cela peut-il aider un enfant à se concentrer?

Comment cette secte israélienne s’était-elle retrouvée dans les Laurentides? En 1994, Shlomo Helbrans vit à New York. Il offre des cours préparatoires aux garçons qui vont célébrer leur bar-mitsvah, un moment symbolique dans la vie d'un jeune homme juif, qui souligne le passage à l'âge adulte. Puis, un élève confié à ses soins par une famille non religieuse disparaît; il ne sera retrouvé que des années plus tard. Rapidement, les soupçons se posent sur Shlomo Helbrans, qui est accusé d'enlèvement et condamné à quatre ans de prison. Le leader des Lev Tahor est incarcéré pendant deux ans avant d'être expulsé vers Israël.

En 2003, Shlomo Helbrans demande le statut de réfugié au Canada. Son argument : les Lev Tahor, qui sont, par conviction religieuse, contre l'existence même d'Israël, y sont victimes d'ostracisme. Et le Canada va accepter son plaidoyer. La secte s’installe à Sainte-Agathe et y vit une dizaine d’années sans attirer l’attention.

Mendy n’a à peu près que de mauvais souvenirs de son enfance dans les Laurentides. Bien sûr, je pense à ma mère, à ma famille avec qui il y avait de beaux moments, mais de façon générale, ce lieu n'évoque en moi que des pensées traumatisantes à propos des abus que nous subissions aux mains des leaders, raconte Mendy, avec qui nous sommes retournés sur le site où le Lev Tahor avait résidé jusqu’à ses 10 ans.

Il a fallu partir vite de Sainte-Agathe, se souvient Mendy. Un soir de novembre 2013, les Lev Tahor prennent la fuite. Le groupe fait le voyage jusqu’en Ontario et s’installe dans la région de Chatham-Kent.

On nous avait dit qu’il fallait partir parce que le Québec voulait nous forcer à apprendre des choses impures à l’école. Mendy pointe le bâtiment où se trouvait l’école et explique : Dans les Lev Tahor, les garçons n'étudient rien de laïque, que des choses religieuses.

Du soir de leur fuite, Mendy garde le souvenir d’une grande fébrilité. Les adultes étaient stressés, mais pour nous, les enfants, c’était super, c’était un vrai plaisir même, explique-t-il.

« Oui, je sais que cela peut paraître étrange, mais chez les Lev Tahor, on ne pouvait jamais sortir à l’extérieur. Pour la première fois, on voyait des routes, des feux de circulation, on sortait! J’étais super excité et content. »

— Une citation de  Mendy Levy
Le jeune homme en habits traditionnels.

Réapprendre à vivre après avoir quitté la secte Lev Tahor

Photo : Gracieuseté : Mendy Levy

À l’époque, il y avait déjà plusieurs mois que la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ) intervenait auprès de la secte, une information que la DPJ a rendue publique après le départ des Lev Tahor du Québec.

Les leaders nous disaient de mentir aux travailleurs sociaux, de ne pas leur parler, se souvient Mendy. Malgré ces menaces visant à réduire les enfants au silence, la DPJ avait découvert qu’ils souffraient. Problèmes d'hygiène, nutrition déficiente, mariages forcés de mineurs, violence. Ces constats venaient confirmer une dénonciation faite par un ex-membre de la secte à la Sûreté du Québec dès 2012.

Ces accusations ont toujours été démenties par les leaders de la secte. À l’époque de leur séjour ontarien, les leaders des Lev Tahor avaient même déclaré à plusieurs reprises devant nos caméras que les interventions de la DPJ au sein de la secte étaient motivées par un certain antisémitisme.

Et en Ontario, tout recommence. Des travailleurs sociaux commencent à leur tour à s’inquiéter pour les enfants et à intervenir. Les Lev Tahor vont fuir le Canada avec 140 enfants pour le Guatemala.

Au Guatemala, c’est devenu pire que tout. Sainte-Agathe, Il n’y avait rien là quand on compare à ce que nous avons vécu au Guatemala, s'exclame Mendy en soupirant.

Je ne comprends pas pourquoi le gouvernement canadien a laissé faire ça, poursuit-il. Nous étions, les enfants, des citoyens canadiens. Les autorités savaient ce que nous subissions dans la secte. Le regard de Mendy est allumé, vif, inquisiteur. Pourquoi? Pourquoi le Canada a-t-il laissé faire ça?

En 2017, Shlomo Helbrans meurt noyé. Un décès plutôt énigmatique. Après la mort du gourou, le climat s’envenime. Un de ses fils prend la relève et la secte dérive encore plus vers l'obscurantisme. Le contexte était difficile. Nous vivions dans des conditions très précaires, se souvient le jeune homme.

Mendy était un adolescent très éveillé. Il posait beaucoup de questions et, selon ses dires, les relations avec les dirigeants Lev Tahor étaient difficiles. Ceux-ci ont voulu le marier contre son gré. Il n’avait alors que 15 ans. Sa résistance au projet a encore plus attisé les tensions.

Je suis parvenu à échapper au contrôle des leaders de la secte, résume Mendy, qui ne veut pas donner trop de détails sur son aventure puisqu’il aimerait bien un jour la raconter dans un film.

Avec l’aide de bons Samaritains, il retrouve le Québec.

Ils sont tout sourire.

De gauche à droite : Lavi Klein, Mendy Levy et Bryndel Gniwisch.

Photo : Ivanoh Demers

Il y a trois ans, Mendy est rentré au pays. La DPJ s’est assurée de lui trouver un milieu où il pourrait se poser, s’épanouir. Il vit maintenant dans une famille aimante et patiente.

Il ne savait rien du monde. Il ne savait même pas qu’il y avait des planètes, explique Bryndel Gniwisch, qui l’a accueilli chez elle avec son mari Lavi Klein. Le couple a deux petits enfants et s’occupe de Mendy avec bienveillance. Lavi nous explique avec fierté que le jeune adulte va bien à l’école, qu’il rattrape son retard avec brio.

Le couple appartient à un mouvement hassidique traditionaliste, mais ouvert. Et ce n’est pas un hasard si Mendy a trouvé refuge chez eux. Certains hassidiques n’ont jamais cessé de se faire du souci pour les enfants Lev Tahor.

Il est en sécurité chez nous. Mais il y a des enfants, là-bas, qui continuent à subir des abus, lâche Bryndel Gniwish avec émotion.

Mendy et elle échangent des regards complices. Il pourra rester chez ce couple tant qu’il le voudra. Mendy a plein de projets, de rêves, il n’a pas peur de l’avenir.

« Je suis libre et c’est ça, la vie. De quoi pourrais-je avoir peur maintenant? »

— Une citation de  Mendy Levy

Vos commentaires

Veuillez noter que Radio-Canada ne cautionne pas les opinions exprimées. Vos commentaires seront modérés, et publiés s’ils respectent la nétiquette. Bonne discussion !