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Le Mexique, antichambre du rêve américain pour les migrants haïtiens

Un enfant dans les bras de son père, de dos.

Des migrants à Tapachula, au Mexique, demandent aux autorités mexicaines de les laisser traverser le territoire pour se rendre à la frontière américaine.

Photo : Getty Images / CLAUDIO CRUZ

Le Mexique fait face, depuis quelques années, à un afflux de migrants et de demandeurs d’asile complètement inédit.

Plus de 100 000 personnes y ont demandé l'asile entre janvier et octobre 2021. C’est 70 % de plus qu’en 2019 et cent fois plus qu’en 2013.

Un nombre important de ces demandeurs d’asile sont originaires d’Haïti. Entre janvier et octobre 2021, les Haïtiens ont déposé 37 849 demandes d’asile, devenant ainsi le premier groupe de demandeurs.

Cette vague subite, avec 18 000 demandes, tous pays confondus, juste pour le mois d’octobre, fait dire aux autorités mexicaines que le système est sur le bord de s'effondrer.

Un parcours migratoire complexe

La plupart des Haïtiens qui demandent refuge au Mexique n’arrivent pas directement d'Haïti. Ils viennent plutôt d’autres pays latino-américains, explique José Miguel Vivanco, directeur de la division Amériques de Human Rights Watch.

Ils ont quitté Haïti après le tremblement de terre de 2010, observe-t-il. Ils ont passé beaucoup de temps en Amérique du Sud, surtout au Brésil ou au Chili, mais sentaient qu’ils ne pouvaient pas s'établir d'une façon sécuritaire et légale dans les pays où ils se trouvaient.

Beaucoup ont travaillé au Brésil sur les chantiers de construction d’infrastructures sportives pour le Mondial 2014 et les Jeux olympiques de 2016. Après un ralentissement économique et un durcissement de la politique migratoire, plusieurs d'entre eux ont tenté leur chance au Chili, où les Haïtiens pouvaient alors entrer sans visa. Mais la donne a changé là aussi.

Plusieurs facteurs se sont croisés au Brésil et au Chili : moins d'emplois disponibles, des lois migratoires qui se sont durcies et des comportements xénophobes très forts de la société chilienne, explique Delphine Prunier, professeure à l’Université nationale autonome du Mexique (UNAM) et cotitulaire de la Chaire d'études sur les Amériques UNAM-CÉRIUM. À cela s'est ajouté un espoir qu’avec la nouvelle administration Biden, peut-être, les frontières nord-américaines allaient s'ouvrir un peu plus facilement. Tout cela a entraîné des départs massifs, qui se poursuivent, depuis le Brésil et le Chili.

L’appel du rêve américain est fort, même si la politique migratoire n’a pas fondamentalement changé avec l’arrivée d’un nouveau président. L’administration Biden continue de refouler les demandeurs d’asile en vertu du Title 42, une clause de la loi sur la santé publique qui permet de renvoyer les migrants sans papiers qui se présentent à la frontière sans même les autoriser à déposer une demande d’asile en invoquant la pandémie.

Le protocole de protection des migrants (MPP), qui force les demandeurs d'asile à attendre au Mexique pendant l'examen de leur dossier, est toujours en vigueur, lui aussi.

Quand Joe Biden est arrivé en janvier, nous espérions qu’il reculerait rapidement sur les politiques abusives de Trump, mais il est maintenant clair qu'il ne le fera pas, soutient José Miguel Vivanco.

Une femme et ses deux enfants sont assis par terre.

Quelque 60 000 migrants attendent une réponse à leur demande d'asile à Tapachula, dans l’État du Chiapas, proche de la frontière avec le Guatemala, par où ils sont entrés dans le pays.

Photo : Getty Images / CLAUDIO CRUZ

Dans ce contexte, pour certains migrants haïtiens, rester au Mexique, même si ce n’est que temporairement, devient une possibilité attrayante, remarque Delphine Prunier.

La demande d'asile a pour objectif d'obtenir une situation de stabilité, de régularisation migratoire, qui permette tout au moins de traverser le Mexique dans de bonnes conditions, par exemple, d'avoir des papiers pour prendre un bus sans se faire renvoyer aux frontières, explique-t-elle. Mais certains décident aussi de s’y fixer pour quelques années, le temps de se reposer et de refaire un certain capital pour envoyer à la famille en Haïti ou pour payer les passeurs qui leur permettront de continuer la route vers le Nord.

« À peu près dans tous les cas, le but ultime est d'arriver aux États-Unis, notamment en raison de la présence de familles et de réseaux qui facilitent la recherche d'emploi et de logement.  »

— Une citation de  Delphine Prunier, chercheuse à l’Université nationale autonome du Mexique et cotitulaire de la Chaire d'études sur les Amériques UNAM-CÉRIUM.

Réfugiés ou migrants?

Obtenir l’asile au Mexique n’est pas évident pour les Haïtiens, qui essuient un refus beaucoup plus souvent que les Latino-Américains.

Près de 32 000 dossiers seulement ont été acceptés en 2021, soit moins d'un tiers des demandes.

C’est que les autorités mexicaines ne considèrent pas les Haïtiens comme des personnes à risque, mais plutôt comme des migrants économiques, explique Delphine Prunier.

Selon la Convention de Genève, pour obtenir l’asile, il faut démontrer une menace directe en raison de son orientation sexuelle, sa religion ou son activité politique, entre autres, observe Mme Prunier. Mais les migrants haïtiens ne peuvent pas argumenter [...] qu'ils sont directement menacés, soit par les récentes inondations et tremblements de terre, soit par l'assassinat du président avec toute la vague de violence et de délinquance qui a suivi, puisqu'ils ont déjà vécu plusieurs années au Brésil ou au Chili.

Ce ne sont pas des réfugiés et ils ne veulent pas l’être, ce qu’ils veulent c’est s’en aller aux États-Unis et ils ne veulent ce document [de demande d’asile] que pour avancer dans cette direction, a déclaré Andrés Ramirez Silva, coordinateur de la COMAR au quotidien espagnol El Diario, faisant ainsi écho à la position du gouvernement.

Le gouvernement mexicain ne semble pas croire que les personnes qui demandent l'asile veulent rester au Mexique, et il ne semble pas se soucier de savoir si leurs revendications sont vraies. Mais ce n'est pas une excuse pour expulser des gens vers un endroit où leur vie est en danger, note M. Vivanco.

Un homme bloque une rue de Port-au-Prince en Haïti, alors que des pneus brûlent et dégagent une dense fumée noire.

L'insécurité est omniprésente à Haïti, où 600 enlèvements ont été recensés au cours des trois premiers trimestres de 2021.

Photo : AP / Rodrigo Abd

Human Rights Watch et d’autres organisations ont dénoncé l'expulsion par les autorités mexicaines de milliers de migrants vers le Guatemala et le Honduras sans leur permettre de déposer une demande d’asile. Entre janvier et juillet 2021, quelque 54 000 personnes ont ainsi été renvoyées sous couvert de ce que le gouvernement appelle des retours volontaires.

Si l’asile n’est pas nécessairement la figure appropriée pour les Haïtiens, il faut tout de même leur offrir une autre solution, au lieu de les expulser en Haïti, croit M. Vivanco. Le Mexique pourrait ainsi mettre en place un visa humanitaire pour leur permettre d’avoir un statut légal, de travailler et d’avoir accès aux services. Pour le moment, ils sont vraiment coincés dans les limbes, souligne-t-il.

Malgré le discours officiel, le Mexique, pays de 130 millions d’habitants, a la capacité de gérer cet afflux, soutient l'analyste.

« De suggérer que 120 000 personnes [le nombre de demandeurs d’asile anticipés en 2021] pourraient submerger le système d'asile mexicain, ça ne tient pas la route. Le Mexique doit faire un effort. »

— Une citation de  José Miguel Vivanco, directeur de la division Amériques de Human Rights Watch

Autre exemple de ce désintérêt : le manque de traducteurs, raconte Delphine Prunier. Aux mois de septembre et octobre, la Commission mexicaine d’aide aux réfugiés recevait entre 200 et 300 demandes d'asile par jour. Mais il y avait un seul interprète qui parlait créole [...] alors que cela fait partie des droits des demandeurs d'asile, d'avoir un interprète.

Des gens attroupés devant une bâtisse.

Des migrants haïtiens attendent devant les bureaux de la Commission mexicaine d'aide aux réfugiés, à Mexico, pour y déposer leur demande d'asile, le 23 septembre 2021.

Photo : Getty Images / ALFREDO ESTRELLA

Même chose pour l’hébergement. Tandis que des centaines de migrants confluaient sur la ville de Mexico en septembre pour y déposer des demandes d’asile et que les auberges étaient déjà pleines, la Ville a refusé de leur trouver des hébergements temporaires. L'argument, c'est de dire qu’ils ne font que passer, explique Mme Prunier.

Le Mexique, qui a historiquement toujours été un pays d’immigration, peine à assumer son nouveau rôle de pays de transit, mais également d’accueil et de retour, soutient Delphine Prunier. C’est une complexité nouvelle pour la société mexicaine et ils sont pris de court, affirme-t-elle.

« C'est aussi une forme de politique migratoire de ne rien faire ou de ne pas donner les moyens aux institutions qui sont censées gérer ces demandes d'asile. C'est un positionnement politique de dire : "Ici on n'a pas la place", on n'est pas prêts.  »

— Une citation de  Delphine Prunier, chercheuse à l’Université nationale autonome du Mexique

Gendarme des frontières

La politique migratoire mexicaine doit être comprise dans le contexte régional, souligne José Miguel Vivanco.

Depuis longtemps, les États-Unis s’appuient sur le Mexique pour empêcher les migrants d'atteindre la frontière, affirme-t-il. Ils leur ont notamment fourni un soutien matériel et de la formation pour les aider à renforcer leurs capacités.

« C'est une sorte d'externalisation des responsabilités des patrouilles frontalières des États-Unis. »

— Une citation de  José Miguel Vivanco, directeur de la division Amériques de Human Rights Watch

Une externalisation qui descend de plus en plus, jusqu’au Honduras et au Salvador, confirme Delphine Prunier. À quelques reprises, des caravanes de migrants parties du Honduras ont ainsi été arrêtées à la frontière par les Forces armées du Guatemala.

La question migratoire n’a été que brièvement discutée lors du sommet des Trois Amigos à Washington, le 18 novembre dernier. Joe Biden, Andrés Manuel Lopez Obrador et Justin Trudeau se sont simplement entendus sur le besoin de renforcer la coopération trilatérale pour s’attaquer aux causes profondes de la migration massive vers les États-Unis.

Mais l’enjeu demeure pressant et ne risque pas de s’amoindrir dans les prochaines années. Les départs du Brésil et du Chili se poursuivent et quelque 20 000 personnes attendent en Colombie de franchir la jungle du Darién qui les sépare du Panama et de la longue route vers le nord.

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