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Dans la prairie Sumas, la nature reprend ses droits

Retour sur l’histoire d’un lac drainé par l'homme il y a 100 ans pour en faire des terres arables.

Photo d'époque du lac Sumas.

Un lac s'étendait sur la prairie Sumas jusqu'aux années 1920.

Photo : City of Vancouver Archives, LGN 1114

En Colombie-Britannique, la prairie Sumas inondée est au bord de la catastrophe : la station de pompage qui la draine risque de lâcher ou d'être fermée à tout moment. Cette situation aurait-elle été préparée par ceux qui ont vidé le lac Sumas pour en faire des terres agricoles en 1923?

Depuis l'alerte donnée mardi soir, plus de 600 personnes ont dû évacuer la plaine Sumas, situées à l'est de la ville d'Abbotsford, à environ 80 km de Vancouver. Au coeur du problème : la station de pompage de Barrowton.

Même à plein régime, elle ne suffit plus à drainer la prairie inondée, après les pluies torrentielles reçues dans le sud de la province. L’arrêt de ses activités mènerait à une situation jugée catastrophique par les autorités locales.

Quelques bâtiments d'exploitations agricoles dans la région de la plaine Sumas. Tout est inondé. Paysage de montagne.

Vue aérienne de la région inondée de la plaine Sumas.

Photo : Radio-Canada / Gian Paolo Mendoza/CBC

Or, trop souvent, on oublie que cette zone agricole habitée est censée être recouverte d’eau, soutient Chad Reimer.

L’historien a consacré un livre à l'histoire oubliée du lac Sumas : une étendue d’eau, drainée par l’homme dans les années 1920, et qui semble aujourd’hui vouloir reprendre ses droits.

« Dans la conscience du public, le lac Sumas, c’est juste une antiquité ou une photo d’archive. Mais il ne voit pas ce qu’il y a juste devant lui. »

— Une citation de  Chad Reimer, historien et auteur de Before We Lost The Lake

Il ne voit pas ces pompes massives qui gardent l’eau en dehors de ce territoire et ces canaux massifs qui la détournent. Le lac n'a pas disparu, dans le sens où les conditions environnementales qui l’ont créé sont toujours présentes. Si les infrastructures lâchent, il reviendra, affirme-t-il.

Une digue avec une station de pompage avec quatre pompes.

La station de pompage Barrowtown, le 31 juillet 2014, permet de drainer la plaine inondable Sumas, à Abbotsford, en Colombie-Britannique.

Photo : Flickr / Sarah Lynn

Moins d’eau, plus d'agriculture

C’est d’ailleurs en partie pour réduire les risques d’inondation que le lac a été asséché. À l’époque déjà, il s’étendait jusqu'à deux fois sa taille à la fonte des neiges, ce qui posait problème aux fermiers, explique Chad Reimer.

Une carte de 1864 montrant l'emplacement du lac Sumas à Abbotsford.

Une partie de la prairie Sumas était recouverte par un lac en 1864.

Photo : Radio-Canada

Les fermiers considéraient que ces terres n'étaient pas utilisables pour l’agriculture, mais en même temps, le secteur n’était pas assez profond pour accueillir toute l’eau au moment des crues, explique Chad Reimer.

« Pour les fermiers, ça devait être soit une terre, soit de l’eau. Si une partie de la zone pouvait être inondée, ils pensaient "OK, on devrait enlever cette eau”.  »

— Une citation de  Chad Reimer, historien et auteur de Before We Lost The Lake.

Le projet de réclamation du lac Sumas pour en faire un terrain fertile a été largement célébré, soutient Kris Foulds, conservatrice des collections historiques du musée The Reach Gallery Museum d’Abbotsford, qui a également travaillé sur le sujet.

[Les gens se disaient] qu'on a triomphé sur la nature, qu'on a créé 30 000 acres (121 km2) de ce qui aura été l’une des meilleures terres agricoles du Canada, ce qui est vrai, dit-elle.

Mais ça a aussi eu un impact énorme sur les Autochtones et cela a demandé un travail énorme pour maintenir la prairie comme elle l’est, avec les pompes et la gestion de l’eau, nuance Kris Foulds.

Controverse coloniale

Si dès leur arrivée les colons ont voulu développer ce territoire, les Premières Nations ont en effet toujours été opposées au projet, affirme Kris Foulds.

Une photo d'archive sur laquelle une femme de dos regarde des prairies et le lac Sumas en 1913.

Le lac Sumas depuis de mont Soumas, en 1913.

Photo : City of Vancouver Archives, P268 F.W. Hewton

Ce lac était très très riche. Il y avait des espèces de poissons en abondance, des animaux sauvages venaient s’abreuver, il y avait des espaces de plantes indigènes sur les berges; tout ça combiné faisait de ce lac une ressource très abondante pour les autochtones, explique-t-elle.

« Quand les colons ont parlé d'assécher le lac, ils pensaient qu’ils étaient fous. Que cela ne marcherait jamais. »

— Une citation de  Kris Foulds, conservatrice des collections historiques, The Reach Gallery Museum

Certains chefs ont fait du lobbying contre ce projet jusqu'à Victoria, explique-t-elle; mais leurs efforts ont été vains.

Essentiellement [les colons] disaient juste qu’ils allaient améliorer le terrain et que les Premières Nations allaient aimer ça. Le territoire a été exproprié, confirme Chaid Reimer.

Et si le projet agricole a porté ses fruits, les conséquences du drainage persistent : les inondations sont toujours bien présentes dans le secteur, même si elles sont rarement de la même ampleur qu'à l'époque, selon Kris Foulds.

Deux fermiers ont de l'eau jusqu'aux genoux et portent leurs bétail pour échapper aux inondations.

Des fermiers tentent de transporter des veaux vers un lieu sécuritaire à Abbotsford, lors des inondations.

Photo : CBC / Ben Nelms

Vu l’importance économique d’Abbotsford, et le nombre de personnes qui y habitent, le nombre de fermes, l’impact est dévastateur, déplore-t-elle.

L’eau a une mémoire

De par sa position géographique et son relief, la plaine Sumas est propice aux inondations, selon le Dr Sean Fleming, professeur au département des Sciences de la terre, de l’océan et de l'atmosphère de l’Université de la Colombie-Britannique (UBC).

Cette partie de la vallée du Fraser est très plate, explique-t-il. Lorsque, occasionnellement, la rivière Nooksack déborde du côté américain de la frontière, l’eau suit son chemin jusque dans ce secteur.

« On se retrouve avec un lit de lac asséché très très vulnérable aux inondations, même dans les meilleures conditions. »

— Une citation de  Dr Sean Fleming, professeur au département des Sciences de la terre, de l’océan et de l'atmosphère, UBC
Une large étendue d'eau recouvre une route.

Une route submergée par l'eau lors des inondations à Abbotsford, en Colombie-Britannique, le lundi 15 novembre 2021.

Photo : Radio-Canada / Ben Nelms / CBC

Ce sont des terres basses et l'eau a toujours cherché la région la plus basse, confirme Lionel Pandolfo, professeur de géographie à l'Université de la vallée du Fraser à Abbotsford. L’eau a une mémoire, il y avait un lac, soutient-il.

Il note qu'en ajoutant à cela la croissance urbaine, les événements climatiques extrêmes et les infrastructures limitées on a un cocktail pouvant aboutir au scénario catastrophe vécu par la région.

Avec les changements climatiques, ces phénomènes climatiques intenses seront de plus en plus fréquents s’accordent à dire les deux experts et la situation vécue dans la prairie Sumas se reproduira, inévitablement.

« L’eau n’a pas d’autre place où aller. [...] On ne peut pas construire un mur autour d’Abbotsford. »

— Une citation de  Lionel Pandolfo, professeur de géographie, Université de la Vallée du Fraser

S’adapter

Pour assurer le futur agricole, la province devra mettre du sien et prendre davantage de mesures que de mettre des bâtons dans le fleuve Fraser pour mesurer la hauteur de l'eau, soutient Lionel Pandolfo.

Parmi les pistes de solution proposées : construire des digues, adapter les infrastructures, changer le zonage des espaces, ou encore modifier le type d’agriculture des fermiers.

Le déplacement des populations devrait également être sur la table des discussions, selon le Dr Fleming. Cette solution n’est pas la plus simple, reconnaît-il, mais elle a déjà été adoptée ailleurs.

Une femme qui tient un sac marche dans une rue inondée.

Une femme marche dans les rues inondées de son village du nord du Bangladesh par la mousson en 2019.

Photo : Getty Images / REHMAN ASAD

À l’échelle de la planète en 2020, plus de 30 millions de personnes ont été déplacées à cause de catastrophes climatiques et géophysiques, principalement à cause des tempêtes, de cyclones et d’inondations, selon l’Internal Displacement Monitoring Center (IDMC).

« Il faut voir ce qui l'emporte entre l’impact de laisser ce lac revenir à son état naturel versus continuer à lutter contre lui, indéfiniment. »

— Une citation de  Dr Sean Fleming, professeur adjoint, Sciences de la terre, de l’océan et de l'atmosphère, UBC

TSV inondation 1948

Chad Reimer espère de son côté que ces événements climatiques extrêmes nous permettront de tirer des leçons du passé, notamment pour revoir la façon dont on construit sur des zones inondables. On ne peut pas lutter contre la nature, soutient-il.

Pour l'historien, le lac Sumas est toujours bien là, quelque part, derrière ces barrages.

Avec des informations de l’émission de radio Phare Ouest

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