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Analyse

Pourquoi l’État subventionne-t-il encore Ubisoft?

Vue panoramique de l'immeuble.

Les bureaux montréalais du géant du jeu vidéo Ubisoft, en juillet 2020.

Photo : Getty Images / AFP / Eric Thomas

Bernard Landry a certainement eu raison de mettre en place un crédit d’impôt pour le secteur des jeux vidéo il y a 25 ans. Le Québec est un leader aujourd’hui dans ce secteur et fait partie des endroits les plus dynamiques en termes de production de jeux vidéo. Nous avons développé une expertise exceptionnelle et un écosystème unique. Mais il faut se demander si l’État doit encore aujourd’hui payer 37,5 % des salaires des employés d’une entreprise comme Ubisoft.

L’industrie du multimédia est abonnée aux subventions gouvernementales. Depuis des décennies, partout dans le monde, des villes, des régions et des pays ont développé des incitatifs fiscaux toujours plus généreux pour attirer des entreprises, des investissements et des travailleurs. L’industrie du jeu vidéo s’est bâtie sur un fort appui des gouvernements.

C’est Jean Campeau, alors ministre des Finances, qui en a fait la première annonce le 9 mai 1995 : Nous stimulerons l'activité dans le secteur culturel en y réinjectant les économies découlant de l'intégration à la réglementation fiscale de certaines dispositions du budget fédéral s'appliquant aux productions cinématographiques et télévisuelles. À cette fin, le gouvernement entend élargir le crédit d'impôt québécois en vue d'inclure la création et la production de contenus multimédia et la production d'émissions de type variétés et magazines.

Puis Bernard Landry, devenu ministre des Finances sous Lucien Bouchard, annonçait, un an plus tard, dans le budget de l’exercice 1996-97, les modalités de ce nouveau soutien fiscal : Conformément à cet engagement, un nouveau crédit d'impôt, le crédit d'impôt remboursable pour la production de titres multimédias, est instauré. L'aide fiscale accordée par ce crédit d'impôt sera fonction, pour une partie, des dépenses salariales admissibles engagées dans la production d'un titre et, pour une autre partie, des recettes d'exploitation admissibles générées par ce titre. En outre, une prime sera accordée dans le cas des titres produits en français et destinés au marché de la consommation.

Cette vision avant-gardiste nous a menés au succès que nous connaissons aujourd’hui. Montréal est maintenant le 4e centre mondial en développement de jeux vidéo après Los Angeles, San Francisco et Seattle. Il y a 291 studios, 13 500 employés, et le salaire moyen (y compris les avantages) est de 87 700 $ par employé à temps plein.

30 millions plus tard…

Ubisoft a annoncé mardi l’ouverture d’un quatrième studio, cette fois à Sherbrooke. C’est 80 emplois qui seront créés dans les trois premières années et 250 emplois dans les dix prochaines années. Québec accorde à Ubisoft, une fois de plus, le crédit d'impôt remboursable pour la production de titres multimédias, crédit pouvant atteindre 37,5 % de la dépense de main-d’œuvre admissible. Sur une dépense maximale de 100 000 $ par employés, le gouvernement du Québec paie jusqu’à 37 500 $.

Ubisoft a-t-elle encore besoin de cet argent? Les contribuables québécois doivent-ils encore subventionner Ubisoft?

Yves Guillemot, le PDG d'Ubisoft derrière un lutrin

Yves Guillemot, le PDG d'Ubisoft, annonçait mardi l'ouverture du quatrième studio d'Ubisoft, en 2022 à Sherbrooke.

Photo : Radio-Canada / Thomas Deshaies

Mon collègue Francis Halin, du Journal de Montréal, écrivait mardi qu’Investissement Québec avait injecté 113 millions de dollars dans Ubisoft de 1997 à 2015. De cette somme, on compte près de 83 millions de dollars en prêts sans intérêt et un peu plus de 30 millions de dollars en subventions. Les projets financés s’élèvent à environ 500 millions de dollars.

Financer une entreprise étrangère

S’il est bon pour l’économie d’aider les entreprises québécoises à croître, est-il approprié, dans un contexte de crise de la main-d’œuvre, de fournir des subventions à une entreprise étrangère pour venir créer des emplois au Québec, à Sherbrooke?

D’abord, pourquoi créer des emplois alors qu’on manque de travailleurs? Le Québec n’a pas besoin d’emplois supplémentaires, il y a 200 000 postes vacants. Ensuite, peut-on vraiment parler de création d’emplois, alors que, dans les faits, Ubisoft ira probablement trouver des travailleurs dans d’autres entreprises, déjà formés, déjà compétents?

Ce ne sont pas 250 emplois qui seront créés, mais 250 travailleurs qui seront probablement déplacés… et 250 postes vacants potentiels supplémentaires.

On doit pousser un peu plus loin encore la réflexion : le gouvernement Legault vient-il, en réalité, financer une entreprise dont le siège social est à Montreuil, en France, cotée à la Bourse de Paris, pour faire concurrence à d’autres entreprises technologiques qui, chacune, ont leur siège social au Québec?

De plus, la directrice d’Ubisoft Sherbrooke, Nathalie Jasmin, expliquait mardi que tous les employés, les nouveaux comme les plus anciens, ont droit à six semaines de vacances, en plus de pouvoir profiter d’un programme de droit à la déconnexion. Ubisoft offre des avantages que d’autres entreprises, moins grandes, moins solides, moins établies, ne peuvent peut-être pas offrir.

Transformer le crédit d’impôt

Bien sûr, nous comprenons tous la dynamique de l’industrie dont le modèle d’affaires s’appuie sur des subventions. Si le Québec n’offre pas le crédit maximal de 37,5 %, Ubisoft ira le trouver ailleurs. C’est quand même un sacré dilemme moral toutefois que de subventionner une entreprise étrangère pour qu’elle s’installe dans une ville comme Sherbrooke à la recherche des employés d’autres entreprises qui se battent pour faire leur place.

À l’origine, c’était un bon coup de mettre ces crédits, nous a dit Jean-Martin Aussant mardi soir à Zone économie, lui qui a été directeur à la Guilde des développeurs de jeux vidéo. Tout le monde a imité les crédits du Québec. Même en Ontario, où les crédits sont plus élevés que chez nous : c’est 40 %, alors qu’ici c’est 30 % et 37,5 % s’il y a une version française. Maintenant, je pense qu’on devrait miser davantage sur un autre intérêt des étrangers pour venir ici, et c’est notre main-d’œuvre. On pourrait améliorer les programmes collégiaux et universitaires pour faire en sorte que les gens viennent ici non pas dans une course aux crédits d’impôt, mais parce que le personnel qu’on trouve ici est meilleur qu’ailleurs.

Selon lui, il faudrait commencer par transformer le crédit remboursable sur les titres multimédias en crédit non remboursable. Avec un crédit remboursable, une entreprise a accès à un soutien financier même si elle ne paie pas d’impôt. Avec un crédit non remboursable, l’entreprise n’aurait pas accès au soutien gouvernemental si elle ne paie pas d’impôt.

Soyons clairs : Ubisoft est tout à fait la bienvenue au Québec, son impact économique est indéniable, on le constate depuis maintenant 25 ans. Mais le gouvernement doit réfléchir à l’impact de son intervention et voir si elle toujours bien ciblée.

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