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Comment demeurer les champions de la moutarde

De nouvelles variétés hybrides plus performantes et plus résistantes pourraient permettre au Canada de consolider son avance au premier rang des pays exportateurs de moutarde.

Un plant de moutarde avec des feuilles jaunes et plusieurs gousses vertes au centre.

Les moutardes hybrides pourraient permettre au Canada de consolider sa place au premier rang des exportateurs.

Photo : Radio-Canada

Moriah Andrews et ses parents cultivent des céréales et des légumineuses sur 1600 hectares près de Hazlet, en Saskatchewan. Depuis 2018, ils incorporent une nouvelle culture à leur rotation : la moutarde.

Moriah Andrews au volant d'un tracteur dans un champ.

Moriah Andrews sème un champ de moutarde près de Hazlet, en Saskatchewan (mai 2021).

Photo : Radio-Canada / Cory Herperger

Une récolte qui coûte une fraction du prix du canola à produire et qui est bien adaptée au sud-ouest de la Saskatchewan, explique-t-elle : ici, dans le sud-ouest, on manque souvent de pluie. La moutarde résiste mieux à la sécheresse.

Après trois bonnes années à cultiver de la moutarde conventionnelle, Moriah décide, en 2021, de tenter sa chance avec une toute nouvelle variété.

Une moutarde brune hybride.

Un sac blanc rempli de graines.

Sac de graines de semences de la variété de moutarde brune hybride AAC Brown 18.

Photo : Radio-Canada / Cory Herperger

Les semences lui coûtent le double du prix, mais elle soutient que le potentiel de rendement est prometteur : depuis deux ans, on récolte une moyenne de 60 boisseaux par hectare. On espère atteindre 75 boisseaux cette année.

Sur 65 hectares, Moriah sème cette nouvelle variété juste à côté d’un champ de moutarde brune conventionnelle; elle pourra ainsi mieux comparer la croissance et le rendement des deux cultures.

La Saskatchewan : championne de la moutarde

Les étés chauds et les sols sableux de la Saskatchewan se prêtent bien à la culture de la moutarde.

C’est d’ailleurs ici que l’on cultive la moitié des graines utilisées dans la production des moutardes condimentaires à travers le monde.

Trois bols remplis de graines de différentes couleurs.

De gauche à droite, moutarde jaune, brune et orientale.

Photo : SaskMustard

Le Canada exporte, en moyenne, 70 000 tonnes de moutarde jaune chaque année, surtout vers les États-Unis, où elle sert à la production de moutarde jaune commune.

Trente mille tonnes de grains de moutarde brune sont exportées, surtout vers l’Europe. Plusieurs grandes marques de moutarde de Dijon, par exemple, contiennent environ 60 % de grains cultivés au Canada.

Six pots de moutarde de différentes marques dans un petit panier d'épicerie.

Sélection de moutardes vendues au Canada.

Photo : Radio-Canada

Et 10 000 tonnes de moutarde orientale sont exportées vers l’Asie.

Mais cette production est minuscule comparativement aux exportations canadiennes de grandes cultures comme le blé et le canola.

Il y a donc peu d’investissements dans la recherche agronomique visant à créer des variétés de moutarde plus performantes.

Rick Mitzel se penche pour examiner quelques plants de moutarde.

Rick Mitzel, directeur général de SaskMustard, examine des plants de moutarde.

Photo : Radio-Canada / Trevor Bothorel

Les rendements ont donc plafonné, constate Rick Mitzel, directeur général de SaskMustard : il était temps d’améliorer les variétés et de régler certains problèmes agronomiques. Ces dernières années, le développement de nouvelles variétés a vraiment fait un bond.

Sélectionneuse officielle de moutarde

Et ça, c’est surtout grâce à Bifang Cheng. En 2009, elle devient la première sélectionneuse officielle de moutarde, un poste créé par Agriculture et Agroalimentaire Canada.

Son objectif : augmenter le rendement tout en améliorant la qualité de la graine et sa résistance aux maladies.

Bifang Cheng est debout entre deux parcelles de plants de moutarde.

Bifang Cheng, sélectionneuse de moutarde, examine des parcelles expérimentales à Saskatoon.

Photo : Radio-Canada / Marc-Yvan Hébert

Pour ce faire, elle se tourne vers une approche utilisée depuis longtemps dans l’amélioration des grandes cultures : l’hybridation.

L’approche consiste à combiner deux lignées pures d’une même espèce de plante pour obtenir des traits particuliers.

Bifang Cheng explique qu’elle cherche surtout de bons indicateurs de rendement : on examine la densité et le nombre de gousses, ainsi que la quantité de branches. Plus les gousses sont nombreuses, plus le rendement sera élevé.

Les variétés créées par hybridation sont aussi plus résistantes aux aléas du climat.

Commercialisation de la première hybride

En 2018, la première variété de moutarde brune hybride, l'AAC Brown 18, est lancée.

Un tracteur tire un semoir dans un champ.

Semis de moutarde dans le sud-ouest de la Saskatchewan

Photo : Radio-Canada / Cory Herperger

Le printemps suivant, une dizaine de producteurs de grain tentent leur chance avec la moutarde hybride. Les rendements sont généralement 20 % plus élevés qu’avec les variétés conventionnelles.

Rick Mitzel espère que l’arrivée de cette variété hybride incitera davantage de fermiers à se lancer dans la production de moutarde : Les hectares semés en moutarde ont diminué depuis trois ou quatre ans, surtout en fonction du revenu élevé que rapporte le canola. Mais je pense qu’il y aura un retour à la culture de la moutarde.

Il souhaitait que la saison agricole 2021 soit une année charnière, avec plusieurs agriculteurs satisfaits de la nouvelle hybride. Mais les conditions climatiques auront eu l’effet inverse.

Sécheresse historique

Une sécheresse historique frappe la Saskatchewan à l'été 2021. Les températures frôlent les 40 degrés pendant des semaines, avec très peu de pluie.

Terre craquée et asséchée dans un champ agricole.

Terre asséchée dans un champ en Saskatchewan à l'été 2021.

Photo : Radio-Canada

C’est le sud-ouest de la province qui est le plus touché.

À la fin juin, la récolte de moutarde de Moriah Andrews est déjà en fleur, deux semaines plus tôt que d’habitude. Elle craint pour ses rendements.

Moriah Andrews, entourée de plants de moutarde, examine une gousse.

Moriah Andrews examine des plants de moutarde touchés par la sécheresse, à l'été 2021.

Photo : Radio-Canada / Cory Herperger

Et surtout, elle ne croit pas être en mesure de comparer les rendements de ses cultures de moutarde conventionnelle et de moutarde hybride : j'espérais me faire une bonne idée de la performance des deux variétés, mais dans une année comme on a connu, les plantes lèvent le drapeau blanc.

Entre-temps, à Saskatoon, Bifang Cheng voit le côté positif de la sécheresse.

Elle postule qu’elle servira peut-être à rendre les prochaines variétés hybrides plus résistantes au réchauffement du climat : le stress causé par la chaleur est une bonne façon de voir les différences entre les variétés.

Plants de moutarde avec des fleurs dans deux parcelles, séparées par un sentier.

Plants de moutarde dans les parcelles expérimentales d'Agriculture et Agroalimentaire Canada à Saskatoon.

Photo : Radio-Canada / Marc-Yvan Hébert

D’ailleurs, la chercheuse développe déjà une variété de moutarde orientale hybride.

Mais pour la moutarde jaune, la variété la plus cultivée au pays, il faudra attendre plusieurs années encore avant d’en arriver à une variété hybride, puisque la plante a un système reproductif unique.

« Le Canada est probablement le seul pays producteur de moutarde hybride. »

— Une citation de  Rick Mitzel, directeur général de SaskMustard

Selon Rick Mitzel, ces nouvelles variétés hybrides pourraient permettre au Canada de prendre une avance quasi insurmontable au rang des pays exportateurs de moutarde : si les transformateurs recherchent une certaine uniformité dans la taille des grains, on peut la leur donner. Ça offre un réel avantage aux fermiers canadiens.

Les petits transformateurs de moutarde canadiens accueillent favorablement l’arrivée de variétés hybrides.

Julien Morin pose une étiquette sur un pot de moutarde.

Julien Morin dans sa moutarderie à Montréal.

Photo : Radio-Canada / Marc-Yvan Hébert

À sa moutarderie, à Montréal, Julien Morin se réjouit de l’arrivée de ces nouvelles variétés sur le marché, dans la mesure où la qualité y est : la qualité des grains, la teneur en huile, c'est très important pour nous. Si on est capables de conserver le taux d'huile dans le grain, c'est vraiment ce qui nous importe.

Il soutient que bien des consommateurs ne savent pas que la grande majorité des moutardes à l’épicerie sont fabriquées à partir de graines canadiennes.

Grande quantité de grains bruns de moutarde.

Grains de moutarde

Photo : Radio-Canada

Sa stratégie de marketing cible justement l’achat local : la moutarde qu'on importe ici, les grains sont partis du Canada, ça a pris le bateau, c'est allé en Chine, c'est allé en Europe, c'est transformé, ça nous revient ici, et puis nous, on rachète ça. Il n'y a pas de raison d'acheter un produit qui fait le tour du monde.

Une année décevante

À la fin juillet 2021, Moriah Andrews récolte sa moutarde trois semaines plus tôt que d’habitude. La sécheresse a décimé ses champs.

Les rendements sont réduits de moitié, à la fois dans la moutarde hybride et la variété conventionnelle.

Moissonneuse-batteuse dans un champ de moutarde.

Moriah Andrews récolte un champ de moutarde brune hybride en juillet 2021.

Photo : Radio-Canada / Cory Herperger

Ses pertes seront plus grandes dans ses champs hybrides, puisque la semence lui a coûté le double du prix.

Elle n’écarte toutefois pas la possibilité de refaire l’expérience l’été prochain : on n’a pas pu mesurer le vrai potentiel de la moutarde brune hybride. C’est très décevant, mais on va réessayer. C’est ça, la vie de fermière!

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