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Chronique

Ray Hutchinson : la mort d’un pionnier du rock oublié

Quatre hommes posent devant un avion sur une couverture d'album de musique.

Une copie de l'album « The High Flyin’ Beau-Marks », signée en 2010 par Ray Hutchinson, qu'on peut voir à droite sur l'image.

Photo : Gracieuseté

« Oh! Clap your hands, clap your hands! Clap your hands if you can! » Vous entendez cette chanson parfois au Centre Bell lors des matchs du Canadien. Vous la retrouvez aussi sur des dizaines de compilations de grands succès rock’n’roll des années 50. Mais bien peu savent qu’il s’agit d’une chanson écrite, composée et enregistrée au Québec. Son interprète principal, le chanteur Ray Hutchinson, s’est éteint dans l’ombre le 31 octobre dernier.

La naissance du rock’n’roll au Québec

Trop peu de gens se souviennent du pionnier qu’il a été. Et c’est malheureusement le sort qui est réservé à tellement de bâtisseurs et de bâtisseuses de notre industrie musicale. Le chanteur du groupe montréalais The Beau-Marks a quitté ce monde sans grand bruit dans les médias. Pourtant, il a donné au Québec et au Canada son premier succès rock international, Clap Your Hands, en 1960.

Vous me direz que ce n’est pas la chanson la plus consistante de l’histoire. Je vous répondrai que c’est tout à fait vrai. C’est une invitation à taper des mains et à danser. On est loin d’Harmonium, ça, c’est certain. Mais cette simplicité est aussi symptomatique d’une époque où tout était plus simple en musique, où le rock avait une fonction d’agrément , comme l’ont expliqué les historiens Richard Baillargeon et Christian Côté dans le bouquin Destination Ragou (1991). Mais son importance n’est pas moindre dans le développement de notre industrie musicale.

Il est vrai que le Québec n’a pas eu son équivalent d’Elvis Presley pour incarner l’arrivée du rock’n’roll. Un peu comme la France a eu son Johnny Hallyday. Le rock’n’roll est arrivé ici à tâtons, par le biais de la musique country, c’est-à-dire par les Willie Lamothe et Marcel Martel de ce monde qui ont emboîté le pas aux chanteuses et chanteurs country américains et qui ont adopté le style. L’autre porte d’entrée du rock’n’roll, ici, a été les cabarets; des artistes déjà en place qui l’ont ajouté à leur répertoire comme ils et elles auraient ajouté le cha-cha-cha ou le merengue à leur catalogue musical pour divertir les gens.

Les Jérolas font partie des premiers à avoir composé un rock’n’roll foncièrement canadien-français. Leur composition Méo Penché, qui suivait le succès de leurs reprises Charlie Brown, Yakety Yak et Jones s’est montré, en est le meilleur exemple. Méo Penché est arrivée sur les palmarès en 1961 et a tout raflé cette année-là.

Mais avant eux, il y a eu ce petit groupe d’adolescents montréalais, francophones et anglophones rassemblés autour de leur amour pour cette nouvelle musique qui déferlait depuis les États-Unis. Raymond Ray Hutchinson à la guitare et au chant, Michel Mike Robitaille à la guitare et la basse, Joey Fréchette, dit Conrad, au piano et Gilles Tailleur à la batterie ont commencé en 1958 sous le nom des Del-Tones. Cette année-là, ils lancent un premier 45 tours de rock’n’roll, certaines personnes diront rockabilly, tout à fait sauvage pour l’époque. Rockin’ Blues et Moonlight Party sont deux pièces frénétiques qui encapsulent toute la fougue de ces jeunes recrues.

Le succès international

Mais puisqu’un groupe américain portait déjà le nom des Del-Tones – le groupe d’accompagnement de Dick Dale, roi de la guitare surf –, les Montréalais changent de nom en 1959 pour The Beau-Marks, jeu de mots autour du nom du missile Bomarc. C’est en 1960 que leur chanson Clap Your Hands paraît sous l’étiquette canadienne Quality. Le groupe ne voulait pas vraiment enregistrer la chansonnette, la trouvant un peu trop simplette, mais du temps disponible en studio les a convaincus d’essayer. Le succès a été immédiat.

Clap Your Hands grimpe les palmarès canadien, américain et australien. Ce dernier jusqu’au numéro un! Leur 45 tours est également commercialisé en Afrique du Sud, en Espagne, au Japon ainsi qu’en Suède et en Nouvelle-Zélande. Suivant cette explosion, leur chanson est entendue à l’immensément populaire émission de télévision American Bandstand, de Dick Clark, le rendez-vous télévisuel des teenagers qui ont soif de nouveautés musicales. Ils reçoivent également une invitation pour le Ed Sullivan Show, mais un conflit d’horaire les empêche de réaliser cet exploit. Ils deviennent ensuite les premiers Canadiens à se produire au mythique Peppermint Lounge de New York, là où la folie du twist et de toutes les danses qui ont suivi a pris son envol. Ils se produisent également au prestigieux Carnegie Hall, toujours à New York, où ils partagent la scène avec le crooner Sammy Davis Jr.

Leur premier album complet paraît la même année – The High Flyin’ Beau-Marks. Deux autres microsillons paraissent ensuite, dont un enregistré en concert au Coq d’Or de Toronto, haut lieu canadien du rock’n’roll, où le légendaire Ronnie Hawkins s’est fait connaître. Malgré quelques percées sur les palmarès canadiens, aucune autre pièce des Beau-Marks n’arrive à trouver la même réception que Clap Your Hands. Le rock’n’roll primitif américain laisse subitement sa place au son plus sophistiqué des Beatles et à l’invasion britannique qu’ils déclenchent en 1963. The Beau-Marks cessent leurs activités.

Frappe tes mains

Ray Hutchinson, beau gosse, entertainer-né, continue avec le groupe Dave Nicholls & The Coins, puis en solo. The Beau-Marks reprennent du service à la fin des années 1960 pour lancer une nouvelle version de Clap Your Hands, mais cette fois en français. Les Nouveaux Beaumarks lancent Frappe tes mains. Le succès est de nouveau au rendez-vous, mais à l’échelle provinciale.

Ray Hutchinson s’installe ensuite en Ontario. Après un accident de voiture le laissant dans le coma durant une longue période, l’homme perd une partie de ses facultés.

Je fais partie des rares journalistes qui ont pu lui parler au cours des dernières années. En 2010, je me suis rendu à sa maison de retraite pour m’entretenir avec lui afin de préparer une exposition sur la naissance du rock’n’roll au Québec. Il vivait entouré de ses souvenirs, des photos de lui sur scène, des disques 45 tours et 33 tours, et même des maquettes inédites.

Il s’est éteint à l’âge de 81 ans à Peterborough, en Ontario, le 31 octobre 2021. Ray Hutchinson a été intronisé au Panthéon des auteurs et compositeurs canadiens en 2011 ainsi qu’au Rockabilly Hall of Fame.

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