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Caserne sous haute tension à Valcartier

La culture militaire s’étendrait aussi à la gestion d’employés civils de la base.

Entrée de la base militaire de Valcartier.

La caserne de la base militaire de Valcartier compte une trentaine d'employés.

Photo : Radio-Canada / Éric Careau

Dénigrement, gestion abusive, menaces injustifiées. Malgré un rapport d’enquête accablant faisant état de dommages psychologiques chez plusieurs pompiers, un climat malsain perdure à la caserne de la base militaire de Valcartier depuis près de quatre ans. L’armée se dit préoccupée.

C'est un cri à l'aide, laisse tomber celui que nous appellerons Adrien. Radio-Canada a accepté de protéger l’identité de l’ancien militaire et de quatre de ses collègues parce qu'ils craignent des représailles.

Adrien et ses collègues ont l’impression d’être dans l’armée depuis quelques années, alors qu'ils font partie du personnel civil de la base de Valcartier.

« On se sent comme des soldats maintenant et je n’ai jamais signé pour ça. »

— Une citation de  Victor (nom fictif), pompier

Il y a de grosses différences de mœurs entre les militaires et les civils, explique Victor.

Une femme aux cheveux blonds assise devant un homme qui lui raconte son histoire.

Cinq pompiers de la base militaire de Valcartier se sont confiés à Radio-Canada.

Photo : Radio-Canada

La caserne de Valcartier compte une trentaine d'employés civils. Une douzaine d'entre eux sont partis en arrêt de travail à différents moments au cours des trois dernières années à cause du climat malsain, d’après le syndicat.

Présentement, 10 pompiers sont en congé de maladie, dont 7 cas seraient directement reliés au climat de la caserne. Certains travaillent au sein de l'équipe depuis une vingtaine d’années et affirment n'avoir jamais rien vécu de tel auparavant.

« J'ai honte de ce qui se passe, de ce que je vois. »

— Une citation de  Adrien (nom fictif), pompier

Changement de direction

En 2016, le service des incendies de la base de Valcartier est passé de la direction du génie à celle des opérations et un nouveau chef pompier par intérim a été nommé.

Ce dernier a été remplacé deux ans plus tard par Christopher Leach, nommé à la tête de la caserne en mai 2018.

Après son arrivée, les plaintes et les griefs se sont multipliés, alors que, selon le syndicat, il n’y avait pas eu de grief à la caserne depuis une dizaine d’années.

Une enquête externe a été déclenchée à la suite du dépôt de plusieurs plaintes de violence dans le lieu de travail contre le chef Leach en septembre 2019.

Deux camions de pompier devant une caserne.

Les employés de la caserne de la base militaire de Valcartier font partie du personnel civil.

Photo : Avec l'autorisation d'un pompier de la caserne.

Des plaintes fondées

L’enquêteur, mandaté par le supérieur immédiat de M. Leach à l’époque, a conclu que sept plaignants sur huit ont été victimes de violence dans le lieu de travail et que les deux tiers des 16 incidents allégués se sont avérés fondés. La direction de l’armée et le ministère de la Défense nationale ont le rapport en main depuis un an.

L’escalade conflictuelle qui s'est intensifiée et s’est accentuée entre les pompiers et monsieur Leach depuis son arrivée en mai 2018 a été reconnue par toutes les personnes ayant été rencontrées en entrevue, écrit l’enquêteur.

« Comme dans toute situation conflictuelle, chaque partie contribue à sa façon à son escalade et sa résolution. [...] La présente situation ne fait pas exception. »

— Une citation de  Extrait du rapport

Dans son rapport, l’enquêteur mentionne que M. Leach a hérité d’une situation qui était déjà conflictuelle impliquant l’autre chef et des pompiers. Il s’avère que rapidement après son arrivée à la caserne, M. Leach s’est rangé du côté de son prédécesseur, écrit-il.

Un drapeau du Canada qui flotte dans le ciel.

Le drapeau du Canada est bien visible à l'entrée de la base militaire de Valcartier.

Photo : Radio-Canada / Éric Careau

L’enquêteur dit avoir constaté que Christopher Leach a rapidement chassé la collaboration de son style de gestion et a choisi d’imposer sa vision.

Bien qu’il mentionne dans son rapport qu’une approche de fermeté aurait sûrement été nécessaire dans certaines situations, les approches autoritaires et abrasives utilisées ont eu pour effet de creuser le fossé relationnel entre lui et son personnel.

M. Leach n'a pas donné suite à nos demandes d'entrevue, mais dans le rapport, on constate qu’il s’est justifié pour chacune des allégations formulées contre lui par des employés.

L’Armée canadienne a aussi décliné notre invitation. Par courriel, l’organisation se dit préoccupée par l’escalade de la tension et le climat de méfiance qui persiste à la caserne. Elle assure aussi que dès 2018, de nombreuses mesures ont été prises pour régler ces problèmes, mais qu’elles n’ont pas eu les effets escomptés.

Dénigrement et évaluations surprises

En mai 2019, un an après son arrivée, le nouveau chef, Christopher Leach, a soumis les pompiers à des évaluations surprises dans le but de les prendre en défaut, écrit l'enquêteur.

L’auteur parle d’une démarche inhabituelle puisque la caserne est normalement inspectée tous les trois ans par le directeur du service des incendies des Forces canadiennes (directeur du service des incendies des Forces Canadiennes) et elle l’avait été en 2017, moins d’un an avant l’arrivée de M. Leach. La caserne de Valcartier a même obtenu une mention élogieuse en 2017, lit-on dans le rapport.

L’enquêteur mentionne que le chef Leach a soulevé des doutes sur les compétences de certains pompiers et leur efficacité pour convaincre son supérieur de commander une nouvelle évaluation.

M. Leach a outrepassé son droit de gérance, mentionne l’enquêteur, et il a été vague sur les véritables raisons justifiant le choix de ne pas avoir informé au préalable les pompiers.

Un homme portant une moustache devant un camion de pompier.

Christopher Leach a été nommé à la tête de la caserne de la base militaire de Valcartier en 2018.

Photo : Facebook Chris Leach

L’équipe a malgré tout bien performé et Christopher Leach a confié à un officier de la caserne qu’il était vraiment déçu de leur bonne performance, poursuit l’enquêteur. Il aurait remis en question le niveau de difficulté des exercices de simulation.

M. Leach voulait prouver à son patron que ses pompiers n’étaient pas compétents et que cela causait un très gros risque pour la garnison. Le chef voulait prendre ses pompiers à revers donc ne souhaitait pas les informer au préalable, a témoigné l’officier du directeur du service des incendies des Forces Canadiennes qui a organisé les évaluations.

Christopher Leach a mentionné à l’enquêteur qu’il ne souhaitait pas prendre en défaut les pompiers, mais uniquement valider leurs compétences.

Gang de pas bons

L’enquête a démontré que M. Leach a tenu des propos dégradants à l’égard des pompiers devant les participants d’une formation à laquelle il a assisté en 2019. Il a dit qu’il ne leur faisait pas confiance et qu’il allait essayer les techniques enseignées avec ses petits amis.

Leach a expliqué à l’enquêteur qu’il ne se rappelle pas avoir prononcé les propos qui lui sont reprochés lors de cette formation.

Il a été démontré au cours de l’enquête que, devant différents témoins, M. Leach a qualifié les pompiers de gang de pas bons et de clowns. Même s’il a été averti et conseillé par plusieurs de ne plus parler d’eux de façon condescendante et dégradante, son comportement s’est répété dans d’autres circonstances, d’après le rapport.

Le chef dit avoir peut-être prononcé certains propos sous le coup de la frustration, reconnaissant qu’il avait parfois besoin de ventiler.

Des habits de pompier sur des crochets

Les pompiers de la base militaire espèrent retrouver un climat sain dans la caserne.

Photo : Radio-Canada

Le rapport fait aussi état de menaces à l’endroit de pompiers temporaires lors du renouvellement de leur contrat, en mai 2019. On y mentionne que Christopher Leach les a invités à se ranger de son côté sans quoi il pouvait déchirer leur contrat de travail et les retirer de la liste de rappel.

M. Leach a nié avoir agi de la sorte, mais l’enquêteur n’a pas cru sa version.

Restructuration

Diminution des effectifs, remaniement des équipes, changements majeurs des horaires : à peine arrivé, le nouveau chef a également voulu apporter des modifications à la structure organisationnelle sans raison valable et sans consulter les pompiers, conclut l’enquêteur.

Dans un document de 22 pages intitulé Analyse et restructuration 2019, Christopher Leach a proposé à ses supérieurs, un an après son arrivée, trois scénarios pour redresser la situation actuelle.

L’enquêteur conclut que cette restructuration ne visait pas seulement l’amélioration du service des incendies et l’optimisation des ressources. On peut plutôt y voir une manière de se départir de postes d’officiers syndiqués pour équilibrer le rapport de force syndicat et cadre, ce qui outrepasse le droit de gérance accordé à M. Leach, écrit-il.

Le chef Leach contre-attaque

Christopher Leach a par la suite déposé lui-même des plaintes de violence dans le lieu de travail contre 19 employés de la caserne avant de partir en congé de maladie en février dernier.

L’enquête n’est pas terminée, mais des documents consultés par Radio-Canada montrent que M. Leach se dit intimidé, humilié, harcelé et menacé tous les jours au travail par certains employés.

Il accuse des pompiers d’avoir saboté de l’équipement, déposé une porte pour les simulations dans son stationnement et laissé une corde avec un nœud coulant sur la poignée de porte de son bureau un mercredi matin d’octobre 2019.

Christopher Leach se plaint aussi qu’à plusieurs reprises, des offres d’emploi de McDonald's et des documents sur le leadership ont été glissés sous sa porte. Il déplore que certains employés l’évitent, lui tournent le dos ou s’en vont quand il entre dans une pièce.

Les employés visés réfutent ces allégations et plusieurs prétendent avoir pu prouver leur innocence aux enquêteurs.

Pompiers épuisés

Les cinq pompiers qui se sont confiés à Radio-Canada affirment que depuis le départ de Christopher Leach, remplacé par des militaires qui lui étaient venus en soutien, la pression a diminué dans la caserne.

Ils disent cependant toujours subir les conséquences de son style de gestion. Par exemple, ses décisions de modifier les horaires et de réduire le nombre de membres par équipe sont maintenues, ce qui provoque beaucoup d'heures supplémentaires, selon eux. Déjà, plusieurs collègues sont en arrêt de travail et ne sont pas remplacés.

Les pompiers ont l'impression que les doutes que M. Leach a soulevés sur leur compétence auprès de ses supérieurs, basés à Montréal, semblent avoir contaminé la perception de la chaîne de commandement à leur égard.

C’est comme si notre mauvaise réputation persiste et se transmet d’un commandant à l’autre, se désole l’un des pompiers.

Plusieurs se disent démotivés et certains nous confient avoir postulé ailleurs. Un des pompiers se dit en grande remise en question. Il pense sérieusement quitter son poste pour se réorienter.

Joint au téléphone, un militaire envoyé en renfort pour diriger la caserne aurait souhaité nous accorder une entrevue, mais son supérieur lui a demandé de nous diriger vers les relations publiques.

Lien de confiance brisé

Des employés disent craindre le retour de Christopher Leach. Je ne peux pas parler pour les autres, mais moi, je ne veux pas travailler pour cette personne-là, tranche Adrien. Le lien de confiance est brisé et c'est rendu trop loin pour que ça se rétablisse.

« On fait ce métier-là parce qu'on aime aider les gens, et là, c’est nous autres qui avons besoin d’aide, mais il n’y a personne qui vient nous aider. »

— Une citation de  Adrien

On ne sait plus quoi faire, laisse tomber un de ses collègues. On a fait tellement d'étapes et d'étapes et d'étapes et encore des étapes [...] ça fait trois ans qu'on subit ça.

La lieutenante-générale Jennie Carignan s’était même déplacée à la caserne en 2019 à l’invitation des pompiers qui l’imploraient de les aider.

On a été extrêmement déçus parce qu'on croyait qu'en allant jusqu'à ce palier-là, ça allait donner quelque chose, que cette personne-là allait trouver que ce qui se passe n'était pas normal, se désole un des pompiers.

Mme Carignan a été nommée à la tête d'un groupe chargé de réaliser un changement de culture au sein des Forces armées canadiennes.

Jennie Carignan au micro de Stéphan Bureau.

La lieutenante-générale Jennie Carignan est l'une des hautes dirigeantes des Forces armées canadiennes

Photo : Radio-Canada / Olivier Lalande

Une autre enquête

Une lettre a été envoyée au cabinet de Harjit Sajjan, alors ministre fédéral de la Défense nationale, en février 2020, pour l’informer de la situation à la caserne et il a été interpellé à ce sujet à la Chambre des communes au printemps 2021.

Ce n’est qu’à ce moment, six mois après le dépôt du rapport, qu’une évaluation du lieu de travail a été ordonnée par le ministère de la Défense nationale, alors que le syndicat la réclamait depuis un an et demi.

Le ministre Sajjan devant des drapeaux canadiens.

Harjit Sajjan a perdu le ministère de la Défense nationale à la suite du récent scrutin fédéral. (Archives)

Photo : Shutterstock / Art Babych

Cette évaluation a commencé en août dernier et ne devrait pas prendre plus de quatre mois, lit-on dans le mandat qui a été approuvé par les parties impliquées, soit le ministère, la haute direction de l’armée et le syndicat national.

Il était évident que des efforts supplémentaires étaient nécessaires pour apporter des changements durables, mentionne l’Armée canadienne par courriel. L’évaluation en cours a pour but de déterminer et de recommander les mesures à prendre pour éliminer les sources de conflit [...] afin de mettre en place le changement de culture souhaité à la caserne de pompiers.

À la suite du dernier scrutin fédéral, Harjit Sajjan a été remplacé par Anita Anand à la tête du ministère de la Défense nationale.

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