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Sombre diagnostic sur la maîtrise du français au cégep

Pauvreté du vocabulaire, méconnaissance de l’orthographe et de la syntaxe, des professeurs du collégial sont inquiets. Car loin de s’améliorer, la qualité du français tend à se dégrader chez un nombre grandissant de jeunes.

Le cégep est situé sur la rive-sud

Deux étudiantes marchent vers le campus de Longueuil du cégep Édouard-Montpetit.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Accablé par la correction de travaux qu’il vient de terminer, Nicolas Chalifour peine à cacher son découragement. Ce professeur de littérature et de français constate pourtant que ses étudiants sont allumés, intelligents, mais le niveau de français d’un grand nombre d’entre eux est inquiétant, tout comme leur capacité à comprendre des textes complexes.

On a, dans nos classes qui nous arrivent du secondaire, et c’est fort comme expression, des analphabètes fonctionnels qui ont de la difficulté à percevoir l'ironie, par exemple, ou le sens figuré. Comment voulez-vous alors enseigner la littérature, la philosophie?, se désole ce professeur au cégep Édouard-Montpetit.

« Les étudiants forts sont toujours aussi forts, probablement plus forts [...], mais c'est le milieu de peloton, c'est la moyenne qui perd du terrain. »

— Une citation de  Nicolas Chalifour, professeur de littérature au cégep Édouard Montpetit

Nicolas Chalifour est convaincu que nombre de ses collègues à travers le Québec font le même constat.

Anne-Marie Tézine, qui enseigne comme lui le français et la littérature à Édouard-Montpetit, a elle aussi observé ce déclin de la maîtrise du français, en syntaxe et en lecture, notamment, au fil du temps.

Les générations qui ont grandi avec les réseaux sociaux, la technologie, Internet et tout ça ont plus de difficulté à lire de longs textes, plus ardus, remarque-t-elle. C'est plus difficile aujourd'hui de mettre au programme Notre-Dame de Paris ou Madame Bovary que ça l'était il y a 30 ans.

Ce constat, des étudiants le font aussi. Chloé St-Pierre est la tutrice de huit élèves au Centre d’aide en français (CAF) d’Édouard-Montpetit. Elle a toujours eu de la facilité en français, ce qui lui permet d’avoir cet emploi tout en poursuivant ses études.

La jeune femme de 20 ans doit souvent expliquer des règles de grammaire et de syntaxe qui auraient dû être apprises au primaire et au secondaire.

« En faisant le tutorat, j'avoue que j'ai été surprise par certains de mes élèves, leur niveau de français. Je me suis toujours dit que quand on arrive au cégep, on a atteint un certain niveau de langue. »

— Une citation de  Chloé St-Pierre étudiante et tutrice au CAF du Cégep Édouard Montpetit
Chloé révise la copie d'un étudiant

Chloé St-Pierre étudiante et tutrice au CAF du Cégep Édouard Montpetit

Photo : Radio-Canada / Anne-Louise Despatie

Des réformes pédagogiques aux résultats décevants

La maîtrise déficiente du français au collégial n’a pas qu’un impact dans les cours de littérature, elle se fait sentir aussi en philosophie. Le vocabulaire limité de certains étudiants a un impact sur leur capacité à s’exprimer et à lire entre les lignes.

Les étudiants arrivent au cégep avec des trous, des manques au niveau de la compréhension des textes, constate Réjean Bergeron, professeur de philosophie au Cégep Gérald Godin. Les étudiants sont mal équipés pour rentrer dans un texte, le décortiquer et l’analyser.

Le professeur, à la retraite depuis septembre, estime qu’il est de plus en plus difficile de résister à la tentation de baisser le niveau d’exigences face aux taux d’échec élevés.

Réjean Bergeron a écrit L’École amnésique, un essai portant sur les réformes éducatives introduites dans les dernières décennies au collégial, au primaire et au secondaire. Il y voit une explication à ce qu’il a pu constater dans ses classes au cours des ans.

« La lecture des grandes œuvres a été mise de côté. Avec le renouveau pédagogique, on a travaillé plus sur l'opinion, la compassion et l'échange. Mais il faudrait revenir aux fondamentaux : lire, écrire, comprendre un texte en profondeur. »

— Une citation de  Réjean Bergeron, professeur de philosophie au cégep Gérald Godin

Un problème aux multiples facettes

C’est au primaire et au cours des trois premières années du secondaire, surtout, que les notions de grammaire, d’orthographe et de syntaxe sont enseignées. Par la suite, les étudiants mettent en pratique ces règles de langue écrite et parlée. Mais quelque chose n’a pas eu lieu, semble-t-il, puisque les universités constatent que nombre de leurs étudiants ont besoin de soutien en français.

La doyenne de la Faculté de l’Éducation de l’Université de Montréal, Pascale Lefrançois, estime que l’amélioration du français passe par une augmentation des exigences.

Pour réussir l’épreuve uniforme de français au collégial, on permet un maximum de 30 erreurs sur 900 mots, explique-t-elle. Donc, quand on arrive à l'université, il ne faut pas s'étonner que des étudiants commettent 30 erreurs dans un texte de 900 mots.

Pour celle qui a été la championne du monde de la dictée de Bernard Pivot en 1990, il faut s’assurer que les élèves maîtrisent tous les éléments des programmes du primaire et du secondaire et qu’ils sachent les mettre en application.

Très concrètement, c'est d'être capable de relire son texte, se questionner, de remettre en question la construction de certaines phrases. Bref, de douter à bon escient pour être capable de chercher dans les ouvrages de référence et vérifier ce qu'on a écrit, résume-t-elle. Il faut outiller les étudiants à tirer profit des ouvrages de référence (et j'inclus le correcteur) pour être capable d'améliorer leurs textes.

Pascale Lefrançois voit le verre à moitié plein, puisque les résultats à l'épreuve uniforme de français au collégial indiquent que les étudiants réussissent bien les critères relatifs au contenu.

« Mais là où le bât blesse, c'est vraiment la maîtrise de la langue, plus spécifiquement l'orthographe et la syntaxe. »

— Une citation de  Pascale Lefrançois, doyenne de la Faculté de l’Éducation de l’Université de Montréal
Danielle McCann s’adresse aux médias.

Danielle McCann, ministre de l'Enseignement supérieur du Québec, lors d’une conférence de presse à l’Assemblée nationale.

Photo : Radio-Canada / Sylvain Roy Roussel

Un diagnostic attendu

Préoccupée par la maîtrise du français aux études supérieures, la ministre Danielle McCann a demandé un diagnostic à un comité d’experts. Il doit remettre son rapport à la fin de décembre.

Reste à voir comment le rapport s'attaque à la question. La qualité et la maîtrise du français dépendent en effet de nombreux facteurs : le contenu des programmes, la façon dont on enseigne la langue et dont on évalue les acquis.

Mais en cette ère de réseaux sociaux et d’instantanéité, l’environnement technologique a apporté de grands changements dans la façon de lire et d’écrire dans les dernières décennies, ce qui complique la tâche.

Le professeur de philosophie Réjean Bergeron espère que l’exercice mis en branle par la ministre de l’Enseignement supérieur ne se résumera pas à blâmer le primaire et le secondaire. Il estime qu'il faut sortir de la vision en silos.

On essaie de corriger des problèmes à la pièce en mettant des diachylons, des cataplasmes. Il va falloir se donner une corvée nationale, insiste-t-il, y aller sur le long terme : de la petite école, ensuite remonter au secondaire jusqu'à l'université. Qu’on cesse de ne s'en prendre qu’aux symptômes.

Il faut prendre le temps qu’il faut, conclut-il, pour repartir à zéro.

Le groupe de travail sur la maîtrise du français mis sur pied par la ministre McCann a le mandat de proposer des recommandations pour améliorer la réussite de la formation générale et la valoriser.

Le groupe de travail sur la maîtrise de la langue française déposera au ministère, le 31 décembre 2021, un rapport comprenant des recommandations.

Trois expertes reconnues s'attellent à cette tâche : Godeliva Debeurme, professeure retraitée de l'Université de Sherbrooke, Marie-Claude Boivin, professeure à l'Université de Montréal, et Lison Chabot, directrice des études retraitée du Cégep Beauce-Appalaches.

Source : Cabinet de la ministre de l’Enseignement supérieur, Danielle McCann

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