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Insultes et intimidation : le prix de la politique au féminin

Cyberintimidation, harcèlement, menaces violentes : les politiciennes sont la cible d’attaques virulentes. Trois femmes politiques en témoignent.

Catherine McKenna, profil dans l'ombre.

Catherine McKenna a régulièrement dû composer avec des incidents d'intimidation et des menaces.

Photo : La Presse canadienne / Sean Kilpatrick

Janique LeBlanc

Janice Savoie est catégorique quand on lui demande ce qu’elle a trouvé le plus difficile de ses sept années au conseil municipal de Kedgwick, dont cinq à la mairie : « le manque de respect », répond-elle en fronçant les sourcils.

Si t’es une femme, t’es pas écoutée. C'est quasiment comme si tu sais pas de quoi tu parles. T’es une femme, mais c'est pas dit ça. En public, il n’y a pas un homme qui va dire ça, mais l’atmosphère est là, raconte l’ancienne maire, qui malgré les défis, les comportements misogynes et les coups bas a su apprécier son expérience en politique municipale.

Janice Savoie n’est pas la seule à devoir travailler dans un climat toxique. Les politiciens sont de plus en plus ciblés par le harcèlement, les insultes, la cyberintimidation et les menaces.

La mairesse de Kedgwick Janice Savoie.

La mairesse de Kedgwick Janice Savoie, dit s'être sentie intimidée par des collègues masculins.

Photo : Radio-Canada / Janique LeBlanc

Mais pour beaucoup de femmes, en particulier celles occupant des postes de pouvoir, les attaques sont quotidiennes, nombreuses et souvent virulentes.

L’ancienne ministre fédérale libérale, Catherine McKenna en sait quelque chose.

C’est vraiment difficile de parler de harcèlement parce qu’il y en avait beaucoup, sur les médias sociaux comme Facebook et Twitter. Il y avait même des photos que j’étais comme une Barbie et on l'écrasait, se souvient Mme McKenna.

Pour la députée de Fredericton, Jenica Atwin, les attaques ont explosé en nombre et en virulence le printemps dernier après qu’elle ait exprimé son soutien aux Palestiniens et quitté le Parti vert pour joindre les libéraux fédéraux.

Jenica Atwin.

Les menaces et insultes que la députée de Fredericton Jenica Atwin a reçues dans les médias sociaux sont parfois très violentes.

Photo : Radio-Canada

Quand j’ai commencé comme députée, ce n’était pas un gros problème. Quand j'ai fait mon changement d'équipe, ç’a été comme un tsunami et maintenant, c’est continu, affirme la députée libérale de Fredericton. Celle-ci a même subi des menaces après lesquelles il aura fallu impliquer la police.

Les femmes politiques : cible de choix

Les recherches montrent que, en fait, ce sont surtout les femmes politiques qui sont visées, explique la professeure Mireille Lalancette, en faisant référence à des études réalisées aux États-Unis. Selon cette spécialiste en communication politique, le harcèlement des femmes politiques est différent de celui que subissent leurs collègues masculins.

Mireille Lalancette.

Mireille Lalancette, spécialiste en communication politique, estime que les femmes et les personnes issues des minoriés culturelles ou sexuelles sont plus souvent visées par le harcèlement lorsqu'elles font de la politique.

Photo : Radio-Canada

Les attaques envers les femmes politiques vont être beaucoup plus misogynes. Elles vont attaquer notamment le corps, la beauté, l’intégrité et la légitimité des femmes politiques. Elles vont aussi faire l’objet de menaces à l’intégrité de la personne.

« Il y a beaucoup d’appels au viol, à la mort, au suicide des personnes qui prennent la parole. Si les femmes ont des enfants, ça va être une partie des menaces. On va vouloir créer la peur parce que les menaces visent une relation de pouvoir, ça vise à faire taire. »

— Une citation de  Mireille Lalancette, professeure de communication politique à l’Université du Québec à Trois-Rivières

L'ancienne ministre Catherine McKenna a subi des attaques verbales violentes en plus de la cyberintimidation. Je marchais avec mes enfants et un homme s’est arrêté pour crier contre moi [...] Vraiment ça, c’est un peu choquant. On pense toujours: qu’est-ce qui peut arriver à mes enfants, raconte-t-elle d’un air navré.

Des incidents ont visé son bureau de campagne et le personnel de son bureau de circonscription à Ottawa. La Gendarmerie royale du Canada et la police d’Ottawa ont été impliquées en raison d’incidents à sa résidence. Quand un vandale a écrit sur son bureau, le mot anglais en C qu’elle refuse de prononcer, la police a décrété que c’était un crime haineux.

Bureau avec les lettres C**T en rouge.

Les employés du bureau de circonscription de Catherine McKenna quand elle était députée ont trouvé la façade vandalisée le 24 octobre 2019.

Photo : CBC/David Richard

Catherine McKenna se réjouit qu’on reconnaisse enfin ce type de crime contre les femmes politiques. Ce n’est pas [hors de l’ordinaire], ça arrive à beaucoup de femmes en politique, aussi à d’autres ministres, surtout des ministres minoritaires et on voit maintenant avec les journalistes, ajoute celle qui a quitté la politique pour se consacrer exclusivement à la lutte contre les changements climatiques.

Selon la professeure Mireille Lalancette, plus les personnes prennent la parole dans l'espace public, plus elles seront visées par le harcèlement et l’intimidation. Les personnes les plus menacées sont habituellement les femmes, les gens issus des minorités ethniques, de la diversité culturelle ou sexuelle, remarque celle qui offre des formations et des conseils pour contrer le harcèlement et l’intimidation.

Les compétences des femmes mises en doute

Les personnes ont attaqué mon intelligence et mon âge, confie Jenica Atwin, qui est âgée de 34 ans. Elle s’indigne qu’on lui dise régulièrement qu’elle n’est pas prête pour le travail de députée.

Jenica Atwin, députée libérale de Fredericon.

Jenica Atwin, députée libérale de Fredericon.

Photo : Radio-Canada / Janique LeBlanc

Pour Janice Savoie, la remise en question de ses compétences était sournoise. Elle a senti que des collègues masculins ignoraient ses interventions au conseil municipal parce qu’elle est une femme.

Ce qui est pire, c’est quand tu te sens [qu’ils pensent] : "Juste, tasse-toi. On n’a pas de temps, on ne veut pas t'écouter, t’es pas là, t’es pas importante". Les critiques, c'est verbalisé. Ça, tu peux en parler, tu peux les adresser, mais ça, tu fais quoi? Tu es juste une citoyenne de deuxième classe, constate-t-elle.

Selon la professeure Lalancette, ces attitudes sont encore répandues parce que les milieux politiques sont majoritairement masculins. On est habitué de voir des hommes au pouvoir, blancs, d’un certain âge et quand il arrive une jeune  femme [...] c’est là qu’on peut dire: "Est-ce qu’elle a la crédibilité et les compétences pour être là", précise Mireille Lalancette.

Mme Savoie se souvient d’une réunion à huis clos du conseil municipal où elle était la seule femme. Après avoir écouté les autres, elle a donné son opinion, mais des conseillers lui ont vite dit qu’elle avait tort.

La mairesse de Kedgwick, Janice Savoie, en entrevue dans la salle du conseil municial.

La mairesse de Kedgwick, Janice Savoie, alors qu'elle assurait la mairie de la municipalité.

Photo : Radio-Canada

Quand la réunion a été ouverte au public, un conseiller municipal a repris ses propos à son compte. À ma surprise, il y a un monsieur qui a dit exactement la même chose que moi je venais de dire [à huis clos], mot pour mot, puis le monde autour de la table disait : "Oui, vous avez raison". Quinze minutes avant ils me disaient : "Non, t’es à côté de la plaque", s’indigne Janice Savoie.

Les effets de l’intimidation et des menaces

Plusieurs femmes politiques approchées ont préféré ne pas en parler publiquement sans doute pour ne pas s’exposer davantage au harcèlement et peut-être aussi pour ne pas décourager d’autres femmes de faire le saut en politique. Celles qui ont témoigné admettent que le traitement qu’elles subissent ou ont subi laisse des traces.

« Ça frappe tellement, ça vient te chercher. »

— Une citation de  Janice Savoie, ancienne maire de Kedgwick

Quelques mois après avoir quitté la politique, Catherine McKenna se rend mieux compte du poids du harcèlement quotidien qu’elle subissait comme ministre fédérale.

Chaque journée, savoir qu’il y a des gens qui vous détestaient sur les médias sociaux, moi je les mutais, je les bloquais, mais c’est quelque chose d’assez lourd, dit celle qui continue de dénoncer haut et fort ces actes.

Quand ça tourne dans une direction violente, avec l’intimidation et des menaces, c’est just too much, confie Jenica Atwin. 

La jeune femme, mère de deux garçons, a les larmes aux yeux en se rappelant le commentaire de son fils de 9 ans en juin dernier. Mom, je n’aime pas la politique parce qu’elle te fait pleurer. C’est un souvenir difficile pour Jenica Atwin qui veut que ses enfants la voient comme une mère et une femme politique forte, heureuse et en sécurité.

La professeure Mireille Lalancette précise qu’en créant la peur, les attaques peuvent inciter les femmes politiques à se taire ou à adopter un discours beaucoup plus beige, banal qui ne prêtera pas le flanc à la critique.

Plusieurs ferment aussi leurs comptes de médias sociaux.

Contrer les attaques et l’intimidation

Les femmes politiques appellent à une responsabilisation des plateformes de médias sociaux pour réguler les attaques et les menaces qu’elles diffusent impunément. Jenica Atwin souhaite que le gouvernement légifère pour éliminer les discours haineux.

Elle souligne que la technologie existe déjà pour repérer des mots-clés afin d’éliminer les messages violents et haineux avant qu’ils ne soient livrés au destinataire. Les suprémacistes blancs et des choses comme ça, les plateformes ont besoin d’éliminer ça. C’est clair, ce ne sont pas des nuances, évidemment que ce sont des discours haineux! Je veux que Instagram, Facebook et Twitter aient la responsabilité d’attaquer ce problème parce que ça empire, déclare avec fermeté la députée fédérale de Fredericton.

En Europe, on planche sur des politiques qui forcent les plateformes à être redevables, souligne Mireille Lalancette qui espère que ce genre de mesures inspirera nos gouvernements à agir contre la cyberintimidation. La professeure de communication politique prône aussi la sensibilisation des individus et des organisations à la façon de se comporter dans les médias sociaux et sur internet.

Malgré tout, une expérience extraordinaire

Les femmes politiques qui se sont confiées sur le harcèlement et l’intimidation qu’elles ont vécus ne regrettent pas leurs années en politique. Au contraire, elles en sont fières et encouragent vivement d’autres femmes à faire le saut.

Catherine McKenna.

L'ancienne ministre Catherine McKenna a été la cible d'intimidation et de menaces, mais ne laisse pas ces événement entâcher son passage en politique.

Photo : Radio-Canada

Lancez-vous! C’est quelque chose d’extraordinaire, s’écrie avec enthousiasme Catherine McKenna. On parle du harcèlement, mais à chaque journée, je ne pensais pas beaucoup au harcèlement. Il y avait des instants, c’est sûr que c'est un poids assez lourd quand tu en parles, mais la politique est extraordinaire et je pense que les femmes ont beaucoup à ajouter à la politique, dit-elle avec conviction.

Absolument! On a besoin de continuer de faire la lutte contre des enjeux comme ça. On ne peut pas avoir peur parce que si on se retire, les personnes qui ne sont pas gentilles et qui font des menaces ont gagné, lance avec ardeur Jenica Atwin.

Même son de cloche de l’ancienne maire de Kedgwick qui, malgré les défis, a adoré ses sept années en politique municipale. Absolument, parce que des réussites et la fierté quand tu réussis, c’est inestimable! Tu es fière quand tu réussis puis doublement parce que tu es une femme, conclut-elle le visage rayonnant.

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