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Fumer une cigarette sur scène n’est pas un geste artistique, tranche un juge

Une main tient une cigarette.

Même si les cigarettes fumées sur scène ne contenaient pas de tabac, trois théâtres de Québec ont été mis à l'amende entre 2017 et 2019.

Photo : The Canadian Press / Pawel Dwulit

Un juge de la Cour du Québec vient de trancher : fumer une cigarette sur scène n'est pas un geste d'expression artistique et ne peut donc être protégé par les chartes des droits et libertés, une décision qui indigne le milieu théâtral.

Trois théâtres de Québec ont été mis à l'amende entre 2017 et 2019 pour avoir laissé un comédien ou une comédienne fumer sur les planches. Dans les trois cas, une plainte provenant d'un membre du public avait mené le ministère de la Santé et des Services sociaux à dépêcher des inspecteurs sur les lieux durant des représentations.

Les théâtres du Trident, de la Bordée et Premier Acte ont tous reçu un constat d'infraction de plus de 500 $ pour avoir contrevenu à la Loi concernant la lutte contre le tabagisme, laquelle interdit de fumer dans un lieu public, et ce même s'il s'agissait de cigarettes de sauge ne contenant pas de tabac.

Aux fins de la Loi concernant la lutte contre le tabagisme, est assimilé à du tabac tout produit qui ne contient pas de tabac et qui est destiné à être fumé.

Les trois organisations ont fait front commun devant les tribunaux. Leur objectif était de faire invalider les contraventions reçues et de soustraire le contenu artistique théâtral de certains articles de la loi contre le tabagisme. Au cœur de leur argumentaire : la liberté d'expression et la liberté de création.

La devanture du théâtre de la Bordée.

Le Théâtre de la Bordée figure parmi les trois théâtres mis à l'amende à Québec.

Photo : Radio-Canada / Marc-André Turgeon

Selon eux, le fait de présenter l'acte de fumer pendant la représentation d'une pièce de théâtre est un choix qui relève des metteurs en scène et des auteurs. Cette liberté artistique doit, plaident-ils, être protégée en vertu des chartes canadienne et québécoise des droits et libertés.

Mais le juge Yannick Couture n'a tout simplement pas reconnu l'acte de fumer comme un geste d'expression artistique. Le fait [de fumer] ne constitue pas du contenu expressif portant un message ou une signification, a-t-il déclaré au palais de justice de Québec mardi matin. Par conséquent, le geste n’entre pas dans le champ d’application de la protection offerte par les chartes.

Fumer sur scène est maintenant interdit

Le juge ajoute que la loi n'empêche pas les créateurs d'utiliser des effets spéciaux, de fausses cigarettes ou d'autres méthodes de rechange pour faire croire au spectateur que le personnage représenté est en train de fumer. En ce sens, la Loi concernant la lutte contre le tabagisme n'empêche pas, à son avis, de livrer l'âme théâtrale.

Selon le juge Couture, le débat porte sur la façon de représenter l'acte de fumer par les acteurs [...] plutôt que sur la légitimité de l'action de jouer une personne qui fume. Il en conclut qu'il n'y a ainsi aucune atteinte de la liberté d'expression artistique.

Un recul très important

La décision rendue mardi matin témoigne vraiment d'une incompréhension du métier que l’on fait, se désole Anne-Marie Olivier, directrice artistique au Théâtre du Trident. Ce n'est pas acceptable. C'est un recul très important et [...] ça ne va pas en rester là, prévient-elle.

Mme Olivier laisse entendre que d'autres démarches judiciaires pourraient être entreprises. Là, il faut se concerter et prendre une décision. Selon elle, tout le milieu des arts vivants du Québec doit se sentir concerné, et non pas seulement les trois théâtres visés par les amendes.

Anne-Marie Olivier, en studio, portant une tuque noire.

Anne-Marie Olivier, directrice artistique au Théâtre du Trident, dénonce la décision rendue mardi.

Photo : Radio-Canada / Guillaume Piedboeuf

Dans le cas de l'incident au Trident, les inspecteurs du ministère avaient sévi après une représentation de la pièce Le cas Joé Ferguson. On y présentait un personnage qui avait arrêté de fumer. Donc de refaire fumer cette personne-là exprimait à quel point elle craquait, qu'elle était en situation de crise dans sa vie, explique Mme Olivier.

L'autrice de la pièce, Isabelle Hubert, avait pris la décision de faire fumer deux cigarettes – mais pas complètement – de sauge à la comédienne sur scène. Ça fait partie de la liberté d'expression des metteurs en scène et des auteurs, autrices, insiste la directrice artistique du Trident.

« Quand on fait ça, ce n'est pas anodin, ce n'est pas gratuit. Ça fait partie de la représentation de la vie et c'est au cœur de la discipline artistique. »

— Une citation de  Anne-Marie Olivier, directrice artistique, Théâtre du Trident

Mme Olivier est aussi en désaccord avec la suggestion du juge d'utiliser des moyens de rechange, sans cigarette, pour recréer l'acte de fumer. Prendre un tel chemin va à l'encontre même de la représentation théâtrale, réplique-t-elle. On n'a pas été entendu ni compris.

Ce sera quoi après?

Marc Gourdeau, directeur général et artistique au théâtre Premier Acte, s'inquiète maintenant des répercussions du jugement sur d'autres éléments artistiques présentés sur scène. C'est une question de principe. La journée où on ne peut plus montrer ça, ça va être quoi la prochaine affaire? se demande-t-il.

M. Gourdeau est d'avis que la scène doit être protégée et demeurer un lieu où la liberté artistique s'exprime. La loi sur la lutte contre le tabagisme va selon lui trop loin et brime cette liberté sans justification suffisante. Si on regarde ce que ça représente comme enjeu de santé publique versus l'entrave à la liberté de création et d'expression, c'est clair que c'est un recul, dit-il.

« La scène est un lieu privé tant et aussi longtemps qu'un acteur n'invite pas un spectateur à monter dessus. On parle du quatrième mur. C'est particulier, ça n'existe pas dans d'autres milieux, mais ça reste que c'est ça. »

— Une citation de  Marc Gourdeau, directeur général et artistique, Premier Acte

Après sa contravention, le théâtre Premier Acte n'a plus, à contrecœur, autorisé les cigarettes réelles sur scène en attendant la décision des tribunaux. C'est vrai qu'il y a des alternatives, mais les alternatives ne fonctionnent pas, souligne aujourd'hui Marc Gourdeau.

Le directeur général et artistique de Premier Acte, Marc Gourdeau.

Le directeur général et artistique de Premier Acte, Marc Gourdeau

Photo : Radio-Canada

Un moment donné, quand tu es au théâtre, tu es amené à croire à l'invraisemblable. Si tu sors une fausse cigarette qui fait une lumière rouge au bout et que tu ne l'allumes pas, tu arrêtes d'y croire, même si tout le reste est de la fabulation, plaide-t-il.

M. Gourdeau propose enfin une comparaison avec la nudité parfois utilisée sur scène lors de représentations théâtrales. Est-ce que la nudité dans un endroit public est autorisée?

Jugement surprenant

Me Louis-Philippe Lampron, qui a participé au recours aux côtés des théâtres, était tout aussi surpris de la décision du juge de rejeter la requête en invalidité. Il l'est d'autant plus que la jurisprudence est généreuse, large et libérale en matière de liberté d'expression artistique.

Qu'on affirme que la représentation [de fumer] n'est pas protégée, je suis pour le moins très étonné de cette décision, affirme celui qui est également professeur de droit à l'Université Laval et spécialiste des droits et libertés.

En affirmant que l'action de fumer ne contient aucun contenu expressif et ne peut donc pas être protégée par les chartes, le juge n'a pas eu à expliquer en quoi la restriction imposée par le gouvernement était justifiée dans le cas des cigarettes sur scène au théâtre. Autrement dit, le juge n'a reconnu aucune violation de la liberté d'expression, estime Me Lampron.

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