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Marie-Josée Savard déclarée gagnante par erreur : mais que s’est-il passé?

Marie-Josée Savard en entrevue après l'annonce de sa victoire.

Persuadée d’avoir été élue à la mairie de Québec, Marie-Josée Savard avait même présenté son discours de victoire. Lundi, elle a reconnu sa défaite et félicité Bruno Marchand pour son élection. (Archives)

Photo : Radio-Canada / Marc-André Turgeon

Le comportement particulier des électeurs qui votent par anticipation et le moment où leurs bulletins sont comptés le jour du scrutin pourraient expliquer pourquoi plusieurs médias ont prédit à tort dimanche soir que Marie-Josée Savard allait remporter la course à la mairie de Québec.

Moins d’une demi-heure après le dévoilement des premiers résultats, Radio-Canada et TVA Nouvelles ont donné Mme Savard gagnante. La dauphine du maire sortant, Régis Labeaume, détenait alors une avance d’environ 5000 voix sur son plus proche adversaire, Bruno Marchand.

D’autres médias ont rapidement emboîté le pas aux deux chaînes d’information continue en annonçant à leur tour l’élection de Marie-Josée Savard. L’avance qu’elle détenait sur son rival s’est toutefois mise à fondre, lentement, mais sûrement, tant et si bien qu’à la fin de la soirée, Bruno Marchand l’avait dépassée et menait la course par un peu plus de 800 voix.

Bruno Marchand s'adresse à ses partisans après avoir remporté la course à la mairie de Québec.

Une fois assermenté, Bruno Marchand deviendra le 38e maire de l'histoire de Québec. (Archives)

Photo : Radio-Canada / Marc Andre Turgeon

Le chef de Québec forte et fière a été ultimement déclaré vainqueur, ce qui a obligé les médias qui avaient couronné Marie-Josée Savard quelques heures plus tôt à se raviser.

Deux électorats distincts

Selon deux experts consultés par Radio-Canada, le vote par anticipation a probablement joué un rôle déterminant en faussant le calcul de probabilité qui permet de prédire la victoire ou la défaite d’un candidat.

Au moment où les médias ont annoncé la victoire de Mme Savard, seuls les bulletins de vote des personnes ayant voté par la poste ou par anticipation avaient été comptabilisés. Or, comme l’explique Jean-Marie De Koninck, professeur émérite au Département de mathématiques et de statistique de l’Université Laval, les électeurs qui votent par anticipation ont tendance à être moins favorables au changement que ceux qui votent le jour du scrutin.

Ce sont souvent des gens [...] qui s'inscrivent plus dans la continuité et, dans le cas qui nous intéresse, eh bien la continuité, c'était Marie-Josée Savard, qui était du parti de Régis Labeaume. C'étaient des gens qui voulaient que la politique de M. Labeaume se poursuive, explique-t-il.

Jean-Marie De Koninck dans un studio de radio. Il regarde la caméra en souriant.

Jean-Marie De Koninck croit qu’après leur prédiction erronée de dimanche, les médias « vont être beaucoup plus prudents » avant de déclarer un candidat vainqueur. (Archives)

Photo : Radio-Canada / Mathieu Dumontier

L’échantillon que les médias avaient en main au moment d’annoncer la victoire de Mme Savard n’était donc pas représentatif de l’ensemble de l’électorat, un élément pourtant essentiel quand on veut faire une prédiction, insiste Jean-Marie De Koninck.

La logique, c'est qu'on se dit, s'il y a 500 boîtes sur 1500 [qui sont dépouillées], c'est suffisant pour déceler une tendance. Et c'est vrai [...] mais ça présuppose que les votes par anticipation vont être répartis de la même façon que les votes [exprimés le jour du scrutin], ce qui n'est pas le cas, note le mathématicien.

« C'est une hypothèse, bien sûr, mais ça serait logique que ça se soit passé ainsi. C'est peut-être pour ça qu'on a eu ce revirement en plein milieu de la soirée. »

— Une citation de  Jean-Marie De Koninck, mathématicien et professeur émérite à l’Université Laval

Alain Saulnier est bien placé pour comprendre les répercussions du vote par anticipation sur les prédictions électorales. Il occupait les fonctions de directeur général de l’information à Radio-Canada lors des élections générales québécoises du 26 mars 2007.

Une dizaine de personnes portant un masque médical attendent dans une file délimitée par une corde.

Jean-Marie De Koninck affirme que les personnes qui votent par anticipation ou par correspondance ont tendance à opter pour des candidats qui s'inscrivent dans la continuité. (Archives)

Photo : Radio-Canada / Jean-Luc Blanchet

Ce soir-là, le chef d’antenne Bernard Derome avait annoncé, à tort, que le premier ministre sortant, Jean Charest, avait été défait dans la circonscription de Sherbrooke.

Ce qui s'est passé dans le cas de la fausse défaite de M. Charest annoncée par Radio-Canada, c'est que le vote par anticipation n'était pas entré jusqu'à une certaine heure de la soirée et lorsqu’il [...] est entré, tout le vote a basculé en faveur de M. Charest, se remémore Alain Saulnier.

Un modèle qui a ses limites

Celui qui est maintenant professeur de journalisme à l’Université de Montréal fait remarquer que les électeurs sont aujourd’hui beaucoup plus nombreux à voter par anticipation, un élément qui vient complètement changer la donne des prédictions, surtout si leurs votes sont compilés en même temps.

S'ils entrent d'un seul coup, imaginez ce que ça peut avoir comme impact si, par exemple, ce sont toutes des personnes âgées qui se sont déplacées pour le vote par anticipation ou si ce sont des gens dans un comté donné qui se sont passé le mot d'y aller à fond de train. Et c'est là que ça peut changer, mentionne M. Saulnier.

Alain Saulnier accorde une entrevue en visioconférence.

Alain Saulnier était directeur général de l’information des services français de Radio-Canada quand celle-ci a annoncé, à tort, la défaite de Jean Charest dans sa circonscription en mars 2007.

Photo : Radio-Canada

Il ajoute que les erreurs survenues en 2007 et dimanche montrent que les modèles de prédiction des médias ne sont pas infaillibles.

On peut se tromper [et] il faut l’accepter. On avait présenté nos excuses à l'équipe de M. Charest parce qu’on avait erré à ce moment-là. Il faut reconnaître ses erreurs, c'est tout, conseille Alain Saulnier.

Radio-Canada s'explique

Dans un communiqué diffusé en soirée, Radio-Canada dit avoir suivi le processus habituel rigoureusement, un processus qui a fait ses preuves lors de dizaines d’élections fédérales, provinciales et municipales d’un bout à l’autre du pays, au cours des dernières années.

La société d’État explique qu’après discussions avec le Bureau du président d’élection de la Ville de Québec, il apparaît que l’ampleur du vote par anticipation dépouillé en début de soirée conjugué à un changement de tendance dans la course plus important que prévu ont bousculé les paramètres en vertu desquels on établit nos projections des résultats.

Le diffuseur public reconnaît que son système n’est pas infaillible, mais ce qui s’est passé hier demeure une situation exceptionnelle.

Radio-Canada s’engage à réexaminer [son] processus de décision en conséquence et dit être sincèrement désolée pour Mme Marie-Josée Savard et son entourage.

Luce Julien devant un micro.

« Nous allons chercher les réponses à toutes nos questions pour expliquer ce qui a pu se passer », a affirmé Luce Julien, la directrice générale de l'Information à Radio-Canada. (Archives)

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

De son côté, TVA Nouvelles a précisé qu’au moment où elle a déclaré Mme Savard élue, un nombre significatif de bureaux de vote avaient été dépouillés et que la tendance observée se maintenait.

Elle avait plus de 5000 voix d'avance. Dès que la tendance s'est inversée, nous avons corrigé le tir. Comme tous les médias, nous élisons les candidats sur des tendances. Nous sommes désolés de cette situation qui est bien regrettable, a fait savoir la direction du réseau dans une déclaration écrite envoyée à Radio-Canada.

La volonté des deux médias à faire la lumière sur l’erreur commise dimanche a été saluée par la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ).

Nous avons comme politique de ne jamais commenter les choix éditoriaux. Cela dit, au sujet de la surprise d’hier [dimanche], nous sommes satisfaits de l’annonce des médias concernés qui procéderont à un examen de la situation pour éviter une répétition de ce genre d’incident, malgré son extrême rareté, a déclaré le président de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec, Michaël Nguyen.

Avec la collaboration de Pierre-Alexandre Bolduc

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