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Ottawa finance la création d’un outil pour déchiffrer les mots de passe

Conçu pour la GRC, l'outil fragiliserait la sécurité informatique des Canadiens, redoutent des spécialistes.

Un clavier d'ordinateur.

Si un outil de déchiffrement tombe entre de mauvaises mains, on peut s’inquiéter des conséquences dans la vie de tous les jours pour l’ensemble de la population, selon l'expert en intelligence artificielle Nicolas Papernot.

Photo : Christian Wiedier/Unslpash

Le gouvernement fédéral et la Gendarmerie royale du Canada mettent au défi le secteur privé de concevoir un outil d’intelligence artificielle pouvant déchiffrer des données saisies durant des enquêtes criminelles, une proposition qui inquiète des experts en technologie.

Au Canada, les forces policières ne peuvent pas obliger une personne à fournir un mot de passe. Pour contourner cet obstacle, Ottawa offre 1 million de dollars à une entreprise privée pouvant mettre au point un prototype fonctionnel qui serait en mesure de les déchiffrer.

C’est une très mauvaise idée, lance sans détour Nicolas Papernot, professeur à l’Université de Toronto, qui détient une chaire en intelligence artificielle à l’Institut Vector.

Si on parvient à développer un outil qui est capable de casser le chiffrement des données, ça aura des conséquences très graves pour de nombreux systèmes informatiques, explique-t-il. On ne peut pas s’assurer qu’une fois qu’un tel outil existe il ne soit utilisé que par les autorités compétentes.

« Je ne dirais pas que c’est étonnant. Je dirais que c’est choquant. C’est une très mauvaise idée. »

— Une citation de  Nicolas Papernot, détenteur d'une chaire en intelligence artificielle à l’Institut Vector
Des serveurs informatiques.

L’entreprise privée qui concevra le prototype gardera-t-elle un certain contrôle sur celui-ci? « Ce sera certainement quelque chose à surveiller », dit Kristen Thomasen.

Photo : iStock

La GRC n'a pas le meilleur bilan

L'utilisation de technologies de chiffrement constitue un obstacle grandissant pour les forces policières au pays, selon la sergente Caroline Duval, de la GRC.

De plus en plus, les criminels se servent de systèmes de chiffrement élaborés pour échapper aux enquêtes ou empêcher les enquêteurs d’accéder légalement aux données saisies au cours d’enquêtes criminelles.

Dans ce contexte, l’utilisation d’un outil de déchiffrement peut être valide, estime Kristen Thomasen, professeure en droit et en politique de la robotique à l’Université de la Colombie-Britannique (UBC).

Or, le Canada et ses forces policières n’ont pas le meilleur bilan en termes de retenue et de valorisation de la transparence dans l'utilisation des outils basés sur l'intelligence artificielle, fait-elle valoir.

Elle rappelle que, l'an dernier, des commissaires à la vie privée ont condamné l’utilisation de l’outil de reconnaissance faciale Clearview AI par différents corps policiers canadiens, dont la GRC, évoquant une surveillance de masse et une violation manifeste du droit à la vie privée des Canadiens.

Une fois qu'une technologie existe, il devient plus difficile de limiter son utilisation, affirme Kristen Thomasen. La tentation de l'utiliser dans un large éventail de contextes devient plus grande.

Le jeu en vaut-il la chandelle?

Qui plus est, une fois créée, ce type de technologie pourrait tomber entre les mains de personnes mal intentionnées, craint Mathias Lecuyer, professeur en sciences informatiques à l’Université de la Colombie-Britannique (UBC).  

C’est toujours la question avec le développement de ce type de technologie : est-ce que son bon usage vaut le coup par rapport aux risques qui y sont associés? Je ne suis pas certain que le jeu en vaut la chandelle.

« Ce n’est pas parce qu’un outil peut être développé qu’il le devrait. »

— Une citation de  Mathias Lecuyer, professeur en sciences informatiques à l’Université de la Colombie-Britannique

Plusieurs systèmes critiques dépendent du chiffrement, notamment dans les domaines médicaux, des télécommunications ou des finances, affirme Nicolas Papernot.

Les progrès que nous faisons en termes de sécurité informatique seraient remis en question et fragilisés si on développait des outils qui sont destinés à déchiffrer des données. Ça pourrait se retourner contre le gouvernement lui-même.

Gros plan sur un oeil sous une technologie de reconnaissance faciale.

Une fois une personne identifiée, l'application Clearview AI répertorie toutes les images publiques sur lesquelles celle-ci apparaît.

Photo : Getty images/iStock

Une démarche au privé qui inquiète

Les entreprises ont jusqu’au 16 décembre pour soumettre leur proposition au ministère de l'Innovation, des Sciences et du Développement économique. Dans son offre, Ottawa note que les entreprises retenues peuvent recevoir jusqu’à 150 000 $ pour perfectionner leurs activités de recherche-développement, et pourraient ensuite recevoir jusqu’à 1 million de dollars pour mettre au point un prototype.

Le ministère de l’Innovation ne veut pas s’avancer sur le nombre d’entreprises canadiennes qu'un concours semblable peut intéresser.

Nicolas Papernot suppose qu’elles ne seront pas très nombreuses, puisqu'il faudra jumeler des expertises en chiffrement et en intelligence artificielle, deux domaines en très forte demande. Difficile, à son avis, de trouver de bons experts pour faire ce genre de travaux.

Un cadenas informatique.

Le chiffrement des données est un élément important pour la liberté d’expression, estime Kristen Thomasen, puisqu’il permet aux gens de partager de l’information en sachant que celle-ci ne sera pas lue par un tiers.

Photo : AFP / Pixabay

La démarche en soi mérite un examen, croient ces experts. L’entreprise privée qui concevra le prototype retenu gardera-t-elle un certain contrôle sur celui-ci? Ce sera certainement quelque chose à surveiller , dit Kristen Thomasen.

Questionné par Radio-Canada sur la façon dont le gouvernement compte s'assurer que l'outil conçu ne sera pas utilisé à des fins mal intentionnées, le ministère de l’Innovation s’en remet à la GRC.

Dans une déclaration par courriel, la police fédérale a dit : L'utilisation de tout outil d’enquête par la GRC est régie par la Charte et assujettie aux processus judiciaires applicables.

Si le projet de recherche et de développement est concluant, la GRC suivra les processus requis [...] afin de s’assurer de respecter la loi canadienne, assure la sergente Duval.

Néanmoins, l'initiative soulève un certain nombre de questions, reconnaît le Commissariat à la protection de la vie privée du Canada, qui dit être en communication avec la GRCpour en savoir davantage.

Le ministère de la Sécurité publique, qui encadre la Gendarmerie royale du Canada, n’a pas encore répondu aux questions que lui a fait parvenir Radio-Canada.

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