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« J’ai pu fuir, mais je recommence tout à zéro » : une juge afghane en exil se confie

Tayeba Parsa fait partie des rares femmes juges à avoir réussi à quitter Kaboul après l’arrivée des talibans. Elle vit depuis en Europe de l’Est, ignorant ce que l’avenir lui réserve. Dans un témoignage exclusif, elle replonge dans les souvenirs de son périple mouvementé et éprouvant vers la liberté.

La femme afghane sur le bord de la mer.

Pour la première fois de sa vie, Tayeba Parsa a accès à la mer. Elle va à la plage avec son mari tous les jours, en attendant de savoir ce que l'avenir lui réserve.

Photo : Gracieuseté de Tayeba Parsa

Quand les talibans prennent subitement le contrôle de Kaboul à la mi-août, Tayeba Parsa sait que sa vie est en danger. Juge à la division commerciale de la cour d’appel, elle représente une cible parfaite pour les talibans qui refusent d’accorder ce type de privilège aux femmes. Elle devient aussi vulnérable à la vengeance de ceux qu’elle a envoyés derrière les barreaux. « Je pleurais. Nous n’étions plus en sécurité. »

Pendant trois jours, la jeune femme et sa famille se terrent dans leur maison, craignant leur irruption. Pendant ces trois jours, elle se jette à corps perdu dans le travail.

Des avocates de l’Association internationale des femmes juges (IAWJ) m’appelaient pour tenter de me rassurer. Elles m’ont demandé de créer une liste de mes collègues femmes juges pour aider à leur évacuation, explique-t-elle. Quand j’ai eu terminé de transmettre ces informations, j’ai détruit mes documents pour qu’on ne m’identifie pas comme juge.

Puis, elle reçoit un appel inespéré d’une avocate d’un pays est-européen lui proposant une évacuation d’urgence en avion pour elle, son mari, son père et une cousine.

Nous nous sommes préparés en 30 minutes, se rappelle-t-elle. J’étais tellement nerveuse que j’avais de la difficulté à réfléchir. J’ai jeté un vêtement de rechange, mon passeport et quelques livres de droit dans un sac. Je ne pouvais pas laisser mes livres en arrière, ils sont trop importants pour moi.

« J’ai abandonné les clefs de ma maison et de ma voiture aux voisins et nous sommes partis, sans savoir quand nous reviendrions. »

— Une citation de  Tayeba Parsa
Des milliers de réfugiés attendent devant l'aéroport de Kaboul en septembre après la prise de contrôle de l'Afghanistan par les talibans.

Des milliers de réfugiés attendaient devant l'aéroport de Kaboul en septembre après la prise de contrôle de l'Afghanistan par les talibans.

Photo : (Submitted by David Lavery)

48 heures sans dormir ni manger

Le petit groupe met plusieurs heures avant de réussir à s’approcher de l’entrée de l’aéroport alors que des milliers de personnes cherchent elles aussi, dans le chaos le plus total, à quitter le pays.

Nous avons passé 24 heures à l’extérieur de l’aéroport, debout, à attendre. J’ai vu des talibans pour la première fois, dit-elle. Ils battaient des gens. L’un d’entre eux a frappé mon père. C’était effrayant.

Puis, la chance leur sourit. Une journaliste du pays où ils se rendent les aide à pénétrer dans l’enceinte de l’aéroport.

Des hommes afghans viennent de franchir l'enceinte de l'aéroport de Kaboul, épuisés et affamés.

Son mari et son père, épuisés et affamés, peuvent enfin prendre un peu repos après avoir réussi à franchir les portes de l’aéroport.

Photo : Gracieuseté de Tayeba Parsa

Tayeba Parsa réussit, après seulement quelques heures d’attente, à monter à bord d’un avion militaire qui fait d'abord escale en Ouzbékistan, puis dans un second pays. De là, un avion commercial l’amène en Europe de l’Est.

Des soldats lui donnent bien de l’eau durant le transport, mais pendant ces deux jours de voyage, elle ne peut ni se reposer ni manger.

« Quand je suis enfin arrivée au camp de réfugiés, j’étais heureuse : j’étais en vie, en sécurité. C’était assez pour moi à ce moment-là. J’ai appelé un contact à l’IAWJ et elle m’a confirmé que j’étais la première femme juge à être évacuée. »

— Une citation de  Tayeba Parsa

Elle et ses proches resteront dix jours dans ces installations avant d’être transférés, avec les familles de huit autres femmes afghanes juges, dans un hôtel en banlieue de la capitale.

La femme afghane vue de dos, en plein travail sur son ordinateur et son téléphone dans une chambre de camp de réfugiés.

Pendant son séjour au campement de réfugiés, Tayeba Parsa a travaillé jour et nuit pour aider d’autres femmes juges comme elle à quitter l’Afghanistan. En utilisant son cellulaire et un ordinateur prêté, elle a aussi entamé les démarches administratives pour se trouver un pays d’accueil.

Photo : Gracieuseté de Tayeba Parsa

Puis, au fil des jours, le soulagement fait de nouveau place à l’angoisse. La femme de 34 ans réalise l’ampleur du bouleversement subi en quelques jours seulement.

« J’ai réalisé que j’avais laissé derrière tous mes accomplissements. Que je n’étais plus juge. Que j’avais perdu ma carrière. Que je devais tout recommencer à zéro. »

— Une citation de  Tayeba Parsa

Une vie « en suspens »

Elle admet que ce pays qui l’a si généreusement évacuée n’est pas sa destination finale, mais plutôt un pays de « transition ». Elle préférerait s’installer avec son mari et son père dans un pays anglophone.

Mais Tayeba Parsa souhaite avant tout trouver un pays où elle pourra étudier le droit, un domaine qu’elle aime et dans lequel elle a œuvré pendant plus de dix ans.

Elle veut par-dessus tout aider son peuple, peut-être à travers des organisations humanitaires internationales. Mais elle ne sait pas si ses projets sont réalistes.

Je suis tellement angoissée, confie-t-elle. Mon avenir est incertain. Ma famille est éparpillée. Vais-je devoir abandonner ma carrière en droit? Vais-je devoir apprendre une nouvelle langue?

Ses journées, Tayeba les passe à perfectionner son anglais, à garder contact avec ses compatriotes juges restées en Afghanistan et à faire des démarches pour trouver son pays d’accueil pour les prochaines années.

Le couple afghan dans un train.

Tayeba Parsa et son mari se sont mariés dans la précipitation quelques jours avant la prise de Kaboul par les talibans. Ils ont commencé leur vie de jeunes mariés dans la peur et la fuite. Les voilà dans le train les menant vers leur premier hôtel.

Photo : Gracieuseté de Tayeba Parsa

Entre les déplacements d’hôtel en hôtel et les démarches administratives sans fin, elle et sa famille tentent de se créer un quotidien agréable. Mais ce n’est pas simple. Le compte bancaire de Tayeba Parsa avait été bloqué avant son départ d’Afghanistan et ils n'ont emporté que quelques économies qu’elle ne réussit pas à échanger en monnaie locale. Personne ne veut acheter de l’argent afghan en raison de la situation politique instable.

On leur donne heureusement des vêtements usagés. Et il y a quelques jours, ils ont reçu des fonds d'aide internationale qui leur permettent d'acheter le nécessaire au quotidien. C'est difficile, mais on y arrive!, assure la jeune femme sur un ton déterminé.

La population locale ne parle pas anglais et semble mal à l’aise à la vue d’étrangers musulmans, confie Tayeba.

Le gouvernement local leur assure qu’on leur trouvera bientôt un appartement. Elle et son conjoint vont aussi à la mer tous les jours, même s’il ne fait pas très chaud en cette période de l’année.

« C’est le troisième hôtel où on séjourne depuis le campement de réfugiés. Au moins, ici, on peut cuisiner nous-mêmes nos propres plats! »

— Une citation de  Tayeba Parsa
La femme afghane dans une chambre d'hôtel, regardant vers l'extérieur.

Tayeba Parsa et sa famille sont très reconnaissants de l’accueil reçu dans ce pays de transit. Mais elle sait que son périple ne s’arrêtera pas là.

Photo : Gracieuseté de Tayeba Parsa

Que fait le Canada?

Tayeba Parsa a postulé pour obtenir des bourses d’études aux États-Unis, au Royaume-Uni et en Allemagne. Elle a posé sa candidature à des programmes américain et britannique de réinstallation de réfugiés afghans. Mais ses démarches ne sont toujours pas entamées au Canada. Pourquoi? Tout simplement parce que le programme auquel elle serait admissible n’a pas encore démarré et est encore à l'état de promesse.

Cette initiative sera mise en place au cours de l'année prochaine. [...] Toute demande se fera par l'intermédiaire du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés et d'autres partenaires, indique par courriel Alexander Cohen, l’attaché de presse du ministre fédéral de l’Immigration et des Réfugiés.

Tayeba était pourtant en contact avec plusieurs avocats canadiens depuis le début de la crise et avait bon espoir d’être accueillie au Canada, mais elle a depuis déchanté.

Ils m’ont dit qu’ils ne pouvaient rien faire pour moi pour le moment, qu’il fallait attendre le démarrage de ce programme, résume-t-elle. C’est très décevant.

Le Canada a mis en place deux programmes pour faciliter l’arrivée de réfugiés afghans.

Un premier est destiné aux Afghans vulnérables, entre autres les femmes leaders, comme Tayeba Parsa, les défenseurs des droits de la personne et les minorités religieuses et ethniques persécutées. Ce n'est pas un programme d’évacuation, mais de réinstallation au Canada et il n’est destiné qu’à ceux qui ont réussi à se rendre dans un pays tiers.

Un second s’adresse aux Afghans qui ont aidé le Canada et ont fait la preuve d’une relation importante ou durable avec le gouvernement du Canada. Nombre d’interprètes afghans ayant collaboré avec le Canada sont admissibles à ce programme d’évacuation, mais nombre d’entre eux sont encore coincés en Afghanistan.

Appel à un plus grand leadership politique

La lenteur de la machine gouvernementale canadienne suscite l’impatience d’organisations humanitaires qui s’activent depuis des semaines pour organiser l’évacuation et la réinstallation au Canada d’Afghans vulnérables.

Une lettre (Nouvelle fenêtre) envoyée le 1er novembre au premier ministre Justin Trudeau et aux ministres des Affaires étrangères Mélanie Joly et de l’Immigration et des Réfugiés Sean Fraser, cosignée par une dizaine de représentants d’organisations humanitaires internationales, dont le Conseil mondial pour les réfugiés, demande au gouvernement d’agir instamment.

« Il arrive un moment où un leadership politique s’impose, et où seule une direction ministérielle détient l’autorité nécessaire pour faire avancer les choses. »

— Une citation de  Extrait de la lettre ouverte envoyée au gouvernement fédéral

Allan Rock, ancien ambassadeur du Canada aux Nations unies et membre du Conseil pour les réfugiés, est catégorique : maintenant que les élections fédérales sont terminées et que le nouveau Conseil des ministres est en place, il n’y a plus de temps à perdre. Il faut, dit-il, que les ministres donnent les détails nécessaires aux fonctionnaires pour accélérer l’évacuation et la réinstallation des Afghans vulnérables au Canada.

C’est une période de frustration que nous vivons, avoue l’ancien ministre sous Jean Chrétien. Depuis l’arrivée au pouvoir des talibans à la mi-août, nous avons essayé de composer avec des programmes en théorie intéressants, mais nous nous sommes heurtés à une implantation très difficile en raison d’un manque de clarté et de ressources.

L'avocate assise à son bureau et regardant la caméra.

Me Warda Shazadi Meighen travaille sans relâche depuis des semaines pour que le Canada accueille des femmes juges menacées en Afghanistan depuis l’arrivée au pouvoir des talibans.

Photo : Gracieuseté de Warda Shazadi Meighen

L’avocate en droit de l’immigration Warda Shazadi Meighen, aussi signataire de cette lettre, abonde dans le même sens.

Il ne faut pas oublier ceux qui, comme Tayeba Parsa, ont réussi à fuir l’Afghanistan, mais qui se trouvent dans une situation « de transition » malgré tout très instable, insiste-t-elle. Ces familles-là ne peuvent pas attendre jusqu’à l’année prochaine. Elles n’ont nulle part où aller. Elles ont besoin d’aide maintenant et il faut qu’on leur permette de venir ici!

Elle confirme que seulement 70 femmes juges et leur famille, sur un total de plus de 215, ont réussi à se rendre dans un pays tiers comme le Pakistan, l’Iran, la Turquie ou la Grèce. Le nombre de femmes juges ayant rejoint le Canada est très bas, déplore-t-elle.

Le porte-parole du nouveau ministre de l'Immigration et des Réfugiés assure que des progrès significatifs ont déjà été faits sur de nombreux points soulevés dans la lettre et remercie ses signataires de se joindre [au gouvernement] dans cet important travail.

Alexander Cohen rappelle que le Canada a déjà évacué quelque 3700 personnes d'Afghanistan depuis le 4 août dernier et réitère qu'il accueillera un total de 40 000 réfugiés afghans, sans pour autant donner davantage de précisions sur le programme destiné aux gens comme Parsa.

L’espoir du retour en Afghanistan toujours vivant

Tayeba Parsa continue de suivre de près les développements politiques en Afghanistan. Elle croit que ses compatriotes, qui ont connu la démocratie, ne laisseront pas les talibans « faire tout ce qu’ils veulent ».

Elle demeure convaincue qu’elle retournera dans son pays.

La jeune femme afghane dans un égoportrait.

La jeune femme désire devenir avocate et cherche une terre d'accueil qui lui permettra de réaliser ce rêve avant de pouvoir retourner dans sa mère patrie.

Photo : Gracieuseté de Tayeba Parsa

« Je n’ai pas perdu espoir. Un jour, la démocratie et l’État de droit vont régner à nouveau. Un jour, nous retournerons en Afghanistan avec plus de savoir et nous reconstruirons notre pays. »

— Une citation de  Tayeba Parsa

Mais la jeune femme sait que le retour dans la mère patrie n'est pas pour demain. D'ici là, elle attend de voir quel pays lèvera la main pour l'accueillir et lui offrir le nouveau départ qu'elle désire tant.

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