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À court d’argent, une ONG canadienne ne peut plus protéger ses interprètes afghans

L’ONG Aman Lara n’a plus assez de fonds pour payer des logements sécurisés qui hébergent des centaines d'interprètes, à la rue depuis ce matin, avec tous les dangers que cela comporte.

Un soldat, qui tient une arme dans ses mains, est accompagné d'un interprète.

Un soldat canadien, en mission en Afghanistan, à Masum Ghar, près de la province de Kandahar, en 2007. Il est accompagné d'un interprète afghan.

Photo : Radio-Canada / Jean-François Bélanger

La nouvelle circulait depuis la semaine dernière et a semé un vent de panique parmi les anciens interprètes et employés loyaux du gouvernement canadien en Afghanistan.

L’ONG Aman Lara, mise sur pied par d’ex-soldats canadiens, les avait prévenus qu’elle n’avait plus assez d’argent pour payer les logements sécurisés où se cachent depuis cet été 1700 Afghans menacés par les talibans. Ce vendredi 5 novembre, c’est comme si le ciel était leur était tombé sur la tête.

Comme des centaines d’autres anciens interprètes des Forces armées canadiennes (FAC), Ahmad (nom d’emprunt) se retrouve à la rue du jour au lendemain. La perspective n’est jamais réjouissante, mais à Kaboul, elle est carrément terrorisante, car les rues sont aux mains des talibans depuis la mi-août.

Ahmad ne sait que trop bien ce qui risquerait d’arriver s’il croisait des talibans par mégarde. La semaine dernière, il a reçu un appel menaçant sur son téléphone cellulaire. Un homme se réclamant des talibans promettait de le tuer, lui et toute sa famille, dès qu’il les localiserait.

« Je dois quitter Kaboul et aller me cacher. Je ne sais pas ce qui va nous arriver. Priez pour moi et ma famille. »

— Une citation de  Ahmad, ancien interprète de l’Armée canadienne

Comme la plupart des Afghans employés par les FAC, Ahmad est originaire de Kandahar. Il est cependant impossible pour lui d’y retourner. Il est trop connu dans sa ville natale où il a été beaucoup vu aux côtés des soldats canadiens.

Les talibans le connaissent et le considèrent comme un traître. Ils ont même détruit sa maison. Ahmad a déjà payé un trop lourd tribut. Une attaque à Kandahar en 2018 a tué sa fillette de 1 an et son frère.

Une lourdeur administrative dénoncée

Ahmad ne comprend pas pourquoi il se trouve toujours à Kaboul. Trois mois se sont écoulés depuis qu’il a rempli son dossier auprès d’Immigration Canada. Il a obtenu un numéro de dossier et s’est prêté à la collecte des données biométriques à l’ambassade du Canada avant sa fermeture. Il a reçu l’appui de plusieurs anciens soldats qui ont confirmé ses états de service. Et depuis, plus rien.

Pendant deux mois, il a vivoté avec sa famille dans des logements sécurisés mis à disposition par Aman Lara, n’osant pas mettre le nez dehors, en attendant une éventuelle évacuation vers le Canada qui n’est jamais venue.

Rongé par la peur des talibans, mais aussi par la frustration et la colère face à la lourdeur administrative des autorités canadiennes, il se sent aujourd’hui doublement abandonné. Les hébergements fournis par l’ONG Aman Lara étaient loin d’être des palaces. Mais au moins, il s’y sentait en sécurité. Y régnaient aussi une certaine solidarité et l’impression d’être au moins soutenu par les anciens frères d’armes canadiens.

Kynan Walper, en entrevue sur la plateforme Zoom

Il y a beaucoup de bonnes intentions de la part du gouvernement fédéral, mais ces bonnes intentions ne valent rien si elles ne sont pas suivies d’action, soutient Kynan Walper, responsable des opérations de l'ONG Aman Lara.

Photo : Radio-Canada

Kynan Walper partage la frustration et la colère d’Ahmad. Car c’est lui qui a eu la tâche ingrate d’annoncer qu’Aman Lara n’était malheureusement pas en mesure de remplir ses promesses.

Cet ancien capitaine des FAC, chargé des opérations pour la jeune ONG, pensait pouvoir aider des milliers d’Afghans à quitter le pays. Aujourd’hui, il déchante et ne décolère pas contre Ottawa : Il y a eu beaucoup de promesses, beaucoup de belles paroles exprimées, mais cela s’est traduit par très peu de mouvements. Je peux vous dire que nous n’avons pas pu évacuer quiconque depuis trois ou quatre semaines.

La faute, selon lui, revient entièrement aux autorités fédérales qui n’ont, croit-il, pas compris l’urgence de la situation et qui ont trop tardé à traiter les dossiers d’immigration. Personne ne s’attendait à ce que l’on soit obligés de loger si longtemps à Kaboul les demandeurs d’asile. Nous avions une belle fenêtre pour les évacuer dès le départ, mais cette occasion a été ratée. Et aujourd’hui, nous n’avons plus assez d’argent pour continuer, dit Kynan Walper.

Le gaillard blond et barbu est visiblement irrité par la situation actuelle et ne cache pas son manque de patience face aux bureaucrates d’Ottawa.

« Il y a beaucoup de bonnes intentions, mais ces bonnes intentions ne valent rien si elles ne sont pas suivies d’action. Et franchement, les bonnes intentions du gouvernement ne m’importent plus. Seule l’action compte. »

— Une citation de  Kynan Walper, responsable des opérations de l'ONG Aman Lara

Un soutien fédéral demandé rapidement

L’ONG, qui tire son financement des contributions volontaires des groupes d’anciens combattants, demande maintenant au gouvernement fédéral de mettre la main à la bourse et rapidement. Nous ne demandons pas beaucoup d’argent. Nous demandons seulement assez d’argent pour sortir ces gens d’Afghanistan comme nous leur avons promis, précise-t-il.

Il affirme que c’est possible de le faire. Il cite en exemple des pays comme les États-Unis, l’Allemagne et la France.

Une critique formulée depuis des mois par les anciens combattants, mais qui avait jusqu’ici trouvé peu d’écho, du moins publiquement, dans les rangs libéraux.

Or, cette semaine, deux anciens ministres des gouvernements de Jean Chrétien, Lloyd Axworthy et Allan Rock, ont exhorté Justin Trudeau d’agir et vite dans une lettre ouverte adressée au premier ministre et à deux membres clés de son nouveau cabinet : Mélanie Joly, aux Affaires étrangères, et Sean Fraser à l’Immigration.

Allan Rock, en entrevue, sur la plateforme Zoom

« Je suis convaincu que M. Trudeau et ses ministres voudraient vraiment aider les Afghans vulnérables, mais nous sommes ici pour dire que le système actuel ne fonctionne pas », affirme l'ancien ministre fédéral de la Justice Allan Rock.

Photo : Radio-Canada

Ex-ambassadeur canadien à l’ONU, Allan Rock pèse ses mots et évite de faire des reproches si ce n’est pour dire que le vide de pouvoir créé par la campagne électorale et le délai avant de former le gouvernement n’ont pas aidé la situation.

M. Rock enfile aussi des gants pour dire qu’il ne doute pas de la sincérité du gouvernement et de son offre d’accueillir les Afghans, mais il l’invite à se donner les moyens d’atteindre ses objectifs.

« Je suis convaincu que M. Trudeau et ses ministres voudraient vraiment aider les Afghans vulnérables, mais nous sommes ici pour dire que le système actuel ne fonctionne pas. »

— Une citation de  Allan Rock, ancien ministre fédéral de la Justice et ancien ambassadeur du Canada à l’ONU

L’appel lancé est sans équivoque et porte loin, car il émane de l’establishment du Parti libéral du Canada.

Selon l’ancien ministre de la Justice, il est urgent d’agir, car des vies sont en danger. C’est pour cela que nous avons envoyé cette lettre cette semaine et nous espérons que le gouvernement va réagir rapidement, a-t-il conclu.

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