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Bambins en cavale : la même garderie ciblée par des allégations de maltraitance

La Direction de la protection de la jeunesse et le ministère de la Famille ont l’établissement à l'œil depuis des mois.

Le bâtiment de briques rouges de la garderie Le jardin enchanté, à Québec.

La garderie Le jardin enchanté a fait l'objet de cinq inspections du ministère de la Famille depuis le mois de juin dernier, et d'une enquête de la Direction de la protection de la jeunesse au printemps.

Photo : Radio-Canada

Marika Wheeler

Des parents dont les enfants ont fréquenté la garderie où trois bambins se sont échappés la semaine dernière, dont deux ont été retrouvés dans la boue près du boulevard Robert-Bourassa, affirment que d’autres cas de négligence et même de maltraitance y ont été signalés dans les derniers mois.

Enfant lancé contre un mur, enfants sans surveillance, bambin oublié dans un local et un autre laissé dans ses vêtements souillés d’urine : la garderie privée non subventionnée Le jardin enchanté n’a d’enchanteur que le nom, selon des parents ayant accepté de briser le silence après avoir pris connaissance de l’incident du 28 octobre.

Ce qu’on a vu aux nouvelles, c’est la pointe de l’iceberg. [...] Là, [les propriétaires] ont eu la malchance de se faire pogner, affirme Julie (nom fictif), qui a pris la décision de retirer son enfant de la garderie au cours de l’été.

Selon Julie, la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ) a ouvert une enquête sur le service de garde après le signalement d’un abus physique contre son enfant, le printemps dernier.

Selon la plainte, une éducatrice a soulevé l’enfant par le bras avant de le projeter contre un mur. Julie assure que l'enquête a permis de déterminer que l'événement s'était produit, mais que les preuves étaient insuffisantes pour porter une accusation au criminel.

Un enfant est assis dans des estrades avec son toutou.

La Direction de la protection de la jeunesse a enquêté sur un événement survenu au printemps à la garderie Le jardin enchanté.

Photo : iStock

Au cours de la même enquête, la Direction de la protection de la jeunesse devait également faire la lumière sur des allégations selon lesquelles deux autres tout-petits avaient été frappés par cette même éducatrice.

En entrevue téléphonique cette semaine, la directrice et copropriétaire de la garderie Le jardin enchanté, Geneviève Côté, rétorque qu’aucun enfant n’a été frappé à sa connaissance, tout en mentionnant qu’elle n’avait pas souvenir de l’enquête avec précision. L'employée, dit-elle, a été renvoyée.

Julie avait remarqué un important roulement de personnel avant l’arrivée de l’éducatrice problématique. Elle accuse aujourd’hui la direction du service de garde de ne pas avoir pris les inquiétudes des parents et du personnel au sérieux.

« Ils se mettent la tête dans le sable et ne prennent pas action. Ils se débarrassent de ceux qui les dérangent et profitent du fait qu’en tant que parent, en ce moment, c’est difficile de trouver une garderie. »

— Une citation de  Julie, maman d'un enfant touché par un cas d'abus physique

Enfants oubliés

Ce laxisme allégué est soulevé pour expliquer la cavale de trois bambins âgés de 2 à 3 ans la semaine dernière. Il y aurait pu y avoir des morts, se désole Pascale Godin, une autre maman dont les deux garçons ont fréquenté la garderie Le jardin enchanté.

Elle voit dans cet événement une preuve supplémentaire que la surveillance des enfants fait défaut et que les pratiques de recomptage ne sont pas respectées assidûment dans l'établissement.

Nicole Sénéchal et Gervais Dumais pointent l'endroit où ils ont retrouvé les enfants.

Deux des enfants qui ont échappé à la surveillance de leur éducatrice, la semaine dernière, ont été retrouvés dans la boue à une dizaine de minutes de marche de la garderie.

Photo : Radio-Canada / Pascal Poinlane

Au printemps dernier, un enfant a été trouvé les yeux pleins d'eau par sa mère et une éducatrice. L’enfant était seul dans un local verrouillé, les lumières fermées. Il s’y trouvait depuis une trentaine de minutes avant l’arrivée de sa mère, peu avant la fermeture.

La directrice Geneviève Côté confirme l'existence de cet autre incident, mais se défend en affirmant que l’enfant était en sécurité.

Elle blâme l’inexpérience de l’employée pour expliquer ce qui s’est passé. Encore une fois, c’était une [éducatrice] débutante qui était à sa première journée et qui a oublié l’enfant dans le local, plaide la directrice. L’éducatrice a évidemment été remerciée, ajoute Mme Côté.

Toujours selon des témoignages de parents, l'an dernier un enfant avait réussi à sortir de la cour extérieure en passant sous une clôture du terrain. Il s’était retrouvé à proximité du boisé voisin, où coule la rivière du Berger. À nouveau, la direction confirme mais insiste pour dire qu’aucune conséquence malheureuse n’est survenue.

Pascale Godin dit avoir elle-même trouvé une enfant seule dans un local du deuxième étage, en août dernier, alors que le reste de son groupe jouait à l’extérieur. Elle estime que l’enfant y a passé une dizaine de minutes sans surveillance.

Pascale Godin joue dans son salon avec son fils

Pascale Godin a trouvé une nouvelle garderie pour son fils cette semaine, ce qui l'a convaincue de parler à visage découvert.

Photo : Radio-Canada

Mme Godin a déposé une plainte au ministère de la Famille (MFA) pour ce dernier incident, qu’elle a cependant retirée par la suite. Elle a aussi annulé une plainte formulée après avoir constaté que son propre enfant avait été laissé dans ses vêtements souillés d’urine pendant au moins une heure, peut-être plus, après sa sieste de l’après-midi.

J’ai retiré des plaintes qui auraient dû être [étudiées], regrette-t-elle aujourd’hui. J’avais trop peur de perdre ma place. Ce n’était pas une place idéale, loin de là, mais c’est la seule que j’avais pour placer mon enfant, témoigne-t-elle.

La mère de famille soutient qu’un régime de peur et de terreur régnait à la garderie au cours des derniers mois, laissant les parents réticents à dénoncer certaines situations. Elle dit aujourd’hui parler publiquement parce qu'elle a trouvé une place pour son enfant dans un autre service de garde pas plus tard que mardi.

Contrats non renouvelés

La direction de la garderie admet qu’il est arrivé de ne pas renouveler certains contrats avec des familles à la suite de mésententes et de certains incidents. Ce n’est pas quelque chose que j’ai fait souvent en 28 ans de carrière, dit Geneviève Côté, selon qui le mot terreur est un peu fort dans le cas de la garderie Le jardin enchanté.

La directrice soutient que certains parents sont éternellement insatisfaits, peu importe les solutions mises de l'avant par l'équipe de gestion. Elle évoque un récent cas où un contrat n’a pas été renouvelé à la suite de l’événement survenu au printemps.

Selon Mme Côté, il y a une limite et un moment où les parties doivent convenir que le lien de confiance est brisé. La direction ne cache pas que la dernière année a été difficile dans ses relations avec certains parents.

Le ministre interpellé

Les tensions étaient de toute évidence bien vives cet été. Le 16 juin, une vingtaine de parents dont les enfants fréquentaient Le jardin enchanté ont signé une lettre adressée au cabinet du ministre Mathieu Lacombe.

De nombreux manquements y étaient énumérés et on y réclamait une intervention immédiate des autorités. Une inspection avait lieu au service de garde dès le lendemain de l’envoi de cette lettre. Ces inspections se font sans avertissement préalable auprès de l'établissement.

Catherine Baboudjian fait partie des signataires de la missive. Elle a personnellement porté plainte au ministère de la Famille l’été dernier après avoir vu une éducatrice traîner un enfant par le bras dans la cour de la garderie.

Catherine Baboudjian est assise dans sa cuisine.

Catherine Baboudjian fait partie des parents dont le contrat n'a pas été renouvelé par la direction de la garderie.

Photo : Radio-Canada

Je suis frustrée, découragée et je ne comprends pas ce que ça va prendre pour que des changements significatifs soient mis en place, et non pas juste des recommandations sur un bout de papier, dit-elle, indignée par les événements du 28 octobre.

Mme Baboudjian fait partie des parents dont le contrat n’a pas été renouvelé par la direction.

Elle déplore par ailleurs les longs délais de traitement des plaintes au ministère de la Famille. J’ai fait ma plainte en juin et j’ai reçu un appel d’un enquêteur en octobre, donc trois mois plus tard.

Nombreuses inspections

Si les parents jugent que les choses n’avancent pas assez rapidement, le service de garde Le jardin enchanté est par contre bel et bien dans le collimateur des autorités.

Selon le ministère de la Famille, cinq inspections y ont eu lieu ces derniers mois. La garderie a en effet été visitée par des inspecteurs le 17 juin, le 20 juillet, le 9 septembre, le 22 octobre et le 29 octobre.

Le ministère assure prendre la situation de la garderie Le jardin enchanté très au sérieux, notamment par rapport à l’événement de la semaine dernière, pour lequel une enquête a été lancée dès le lendemain. Des mesures appropriées seront prises dès la conclusion des analyses en cours, déclare Bryan St-Louis, porte-parole au Ministère de la Famille.

« À ce stade-ci, plusieurs moyens sont envisagés, tout dépendra des résultats des analyses en cours. »

— Une citation de  Bryan St-Louis, porte-parole, ministère de la Famille

Avant même l’évasion du 28 octobre, le Ministère de la Famille avait déjà refusé de renouveler le permis de la garderie pour une durée de trois ans, comme c’est le cas habituellement pour les garderies non subventionnées. Le permis de cet établissement a été renouvelé pour un an seulement, fait remarquer M. St-Louis.

Le cabinet du ministre de la Famille, Mathieu Lacombe, juge pour sa part inacceptables les événements relatés par les parents au cours des derniers mois.

Au moment où nous avons reçu des communications provenant de ces parents, on a transféré toutes les informations au service des enquêtes du ministère pour nous assurer qu’il y ait des inspections et que la situation soit prise en charge rapidement, ce qui a été fait, indique Antoine de la Durantaye, attaché de presse du ministre Lacombe.

Mathieu Lacombe parle dans un micro.

Le ministre québécois de la Famille, Mathieu Lacombe, a été mis au courant de la situation à la garderie Le jardin enchanté au mois de juin dernier.

Photo : Radio-Canada / Sylvain Roy Roussel

Au sujet de l’évasion du 28 octobre, le cabinet est catégorique. Pour nous, une chose est claire, la sécurité des enfants dans tous les services de garde, ce n’est pas négociable et des situations comme ça, ça ne doit pas se produire.

Le ministre s’en remet maintenant au processus administratif prévu par son ministère. Aucun compromis ne doit être fait. On va aussi s’assurer que toutes les mesures nécessaires soient prises lorsque l’enquête sera terminée.

Effets de la pandémie?

Geneviève Côté et son conjoint, Richard Cazes, détiennent un total de 10 services de garde.

La plupart des parents rencontrés par Radio-Canada ont dénoncé le peu d’encadrement offert au personnel éducateur. Ils croient qu’une présence de cadres sur le terrain aurait permis d’éviter bien des problèmes.

Avant l’enquête de la Direction de la protection de la jeunesse du printemps dernier, aucun membre de la direction n’était physiquement sur place à la garderie Le jardin enchanté, fondée il y a 12 ans. Mme Côté a pris la décision de s’installer dans un autre de ses établissements.

En raison du manque de personnel et des problèmes de recrutement qui sévissent actuellement dans le réseau de la petite enfance, elle s’occupe elle-même régulièrement de certains groupes. On a très hâte de retrouver nos vies d'avant la pandémie, confie-t-elle.

Après les événements du printemps et les inspections du ministère de la Famille, une série de recommandations avaient été signifiées à la garderie Le jardin enchanté. Une formation doit notamment être donnée aux nouveaux employés sur la bienveillance et le développement des enfants.

Ces formations ne se font cependant pas en personne.

« Ça va beaucoup trop vite en ce moment. On est constamment en code rouge depuis le début de la pandémie. On ne fait qu'éteindre des feux depuis le début de la pandémie. Ce n'est pas une période facile. »

— Une citation de  Geneviève Côté, directrice de la garderie Le jardin enchanté

Geneviève Côté explique que divers documents sont fournis aux employés. Elle convient qu’il est possible que certains ne lisent pas l’ensemble de la documentation et qu’ils puissent ainsi rater certains éléments.

Concernant l’événement de la semaine dernière, les propriétaires s’engagent à respecter les recommandations qui leur seront formulées. Nous sommes des gens responsables, insiste Mme Côté.

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