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Oka, Kanesatake : la difficile réconciliation

Pour le maire d’Oka, il ne fait aucun doute que le crime organisé mène le bal à Kanesatake, mais sur le territoire autochtone, on croit plutôt que c’est la peur de l’inconnu qui donne des sueurs froides aux habitants de sa municipalité.

Le long d'une route bordée d'arbres, plusieurs panneaux arborant une feuille de cannabis avertissent les automobilistes de la présence de « cabanes à pot ».

Il y a plus d'une trentaine de boutiques de cannabis sur le territoire de Kanesatake.

Photo : Radio-Canada

Sur la route provinciale 344 qui traverse la communauté mohawk de Kanesatake, les grandes enseignes vertes se succèdent, affichant des variations sur le thème de la feuille de cannabis. Si le territoire est devenu une destination pour ses amateurs, des résidents de la municipalité voisine d’Oka n’osent plus s’y aventurer.

Je ne passe plus par la route 344, je suis trop effrayé, dit l’un d’eux. Je fais maintenant le grand détour. Souvent, le soir, j’entends des coups de feu.

Tous les habitants d’Oka qui ont accepté de nous parler de la situation refusent d’être identifiés, par peur d’être reconnus dans la petite communauté, mais confirment que c'est une inquiétude répandue. Ça me fait peur, ce qui se passe sur cette route, ajoute un autre Okois. Depuis l’arrivée des cabanes à pot, ça roule en fou. La situation est complètement anarchique.

Le 1er juillet dernier, Arsène Mompoint, un individu associé au crime organisé, a été assassiné sur le terrain d’une boutique de cannabis, le Green Room. Le 25 septembre, un véhicule a été atteint d’un projectile alors qu’il traversait la communauté de Kanesatake.

Le 23 juin, la MRC Deux-Montagnes a même adopté une résolution demandant à la Sûreté du Québec d’être plus présente sur cette portion de la route 344.

Nouvelle clientèle à Oka

Le thème de la sécurité est devenu un des principaux enjeux de la campagne électorale à Oka et le maire sortant est prompt à réagir.

Une enseignante au secondaire m’a [aussi] informé que certaines jeunes filles se font aborder par les gangs de rue dans notre municipalité, écrivait Pascal Quevillon sur sa page Facebook le 27 septembre.

En entrevue avec Radio-Canada, le maire sortant admet aujourd’hui qu’il s’agit d’une fausse alerte, causée par la famille d’une adolescente. Le message se trouve néanmoins toujours sur son profil au moment d’écrire ces lignes.

C’est un de ses oncles qui lui aurait signifié qu’il y avait un risque qu’elle soit accostée par des membres de gangs de rue, dit-il. C’était plus de la prévention.

Mais M. Quevillon n’en démord pas : le crime organisé contrôle Kanesatake.

« On voit des membres de gangs de rue qui ont été identifiés par la Sûreté du Québec lors de contrôles routiers. Ce qui les attire ici, ce sont les cabanes qui vendent du cannabis. Ce n’est pas une clientèle à laquelle nous sommes habitués. »

— Une citation de  Pascal Quevillon, maire d'Oka

La SQ, interpellée, joue toutefois de prudence. Le crime organisé n’a pas de frontière, affirme la porte-parole Ann Mathieu. C’est sûr qu’on est soucieux du sentiment d’insécurité de la population, qui peut toutefois être influencé par diverses perceptions personnelles.

Julie Tremblay-Cloutier, et son parti Unité citoyenne, est la seule opposition à l’Équipe Pascal Quevillon aux prochaines élections. Les citoyens veulent un changement dans la manière dont on discute et partage notre quotidien avec la communauté mohawk. Cela dit, c'est clair qu'on voit de plus en plus de gens qui arrivent de toutes sortes de milieux et qui viennent consommer ici. Ce n'est pas souhaitable.

Meurtre à la terrasse du Green Room

Le Green Room, à l’entrée de Kanesatake, sur la route 344, est l'une des plus imposantes boutiques de cannabis de la communauté. Dans le stationnement, qui peut accueillir des dizaines de voitures, deux drapeaux distinctifs des guerriers mohawks flottent, accrochés au toit d’une camionnette noire.

À l’intérieur du point de vente fabriqué à partir de conteneurs recyclés, des employés s’activent derrière les vitrines, où trônent une centaine de bocaux remplis de fleurs, des blocs de haschisch gros comme des meules de fromage… et même une sélection de gâteaux d’anniversaire infusés au cannabis.

Le 13 juin dernier, une grosse fête avait lieu dans le stationnement de la cabane à pot, malgré les mesures sanitaires en vigueur. Deux semaines plus tard, le chef de gang Arsène Mompoint était assassiné alors qu’il était attablé à la terrasse du magasin.

Robert Gabriel, porte-parole du Green Room, n'y voit qu'un malheureux hasard.

« Il était un tueur à gages pour différentes organisations. C’était un règlement de comptes ou un contrat sur sa tête. Ça n’a rien à voir avec notre établissement. »

— Une citation de  Robert Gabriel, porte-parole du Green Room

Certains médias ont rapporté que son frère, le propriétaire Gary Gabriel, était pourtant attablé avec Arsène Mompoint au moment de son assassinat, ce qu'il reconnaît. C’est vrai, c’était un client, admet-il. Comme tous les autres, on ne les interroge pas quand ils viennent ici.

Robert Gabriel affirme que son établissement met tout en œuvre pour que ce genre d’événement ne se reproduise plus. La terrasse a été fermée de manière permanente et aucune fête n’y est autorisée. Les gens viennent ici, achètent leurs produits et ils quittent, résume-t-il. Comme à la SAQ.

L’homme à la forte carrure réfute tout lien avec le crime organisé. Pascal Quevillon utilise cet incident pour faire de la propagande, lance-t-il. Ce n’est pas parce qu’un événement malheureux arrive ici que toute la communauté est dirigée par le crime organisé. C’est la peur de l’inconnu.

La sécurité, un enjeu à Kanesatake

Victor Bonspille a été élu grand chef de Kanesatake au mois d’août dernier. Il rejette aussi les allégations de Pascal Quevillon selon lesquelles sa communauté serait contrôlée par le crime organisé.

Comme ailleurs, j’ai déjà vu certains groupes de personnes qui pourraient être liés à des groupes criminels. Mais je vois aussi ces gens à Oka, à Montréal ou à Saint-Eustache, souligne-t-il.

« Je ne sais pas pourquoi [le maire] fait ce genre de commentaire, alors qu’il ne vient presque jamais ici, sauf pour traverser. Je peux vous dire qu’il ne m’a jamais contacté au conseil de bande. »

— Une citation de  Victor Bonspille, grand chef de Kanesatake

M. Quevillon soutient pourtant, courriel à l’appui, avoir invité le nouveau grand chef à collaborer au lendemain de son élection.

Depuis 2004, il n’existe plus de force policière autochtone à Kanesatake. Une guerre de clan déchirait alors la communauté et une soixantaine de policiers avaient été pris en otages. La maison du grand chef James Gabriel avait aussi été incendiée. Depuis, la Sûreté du Québec est responsable de patrouiller sur le territoire mohawk.

M. Bonspille admet qu’il y a des problèmes de sécurité dans sa communauté. Mais on travaille là-dessus en ce moment, dit-il. Il y a la Sûreté du Québec à six kilomètres d’ici. Ils sont censés patrouiller dans cette zone. Je dirais qu’ils tardent à venir quand on les appelle.

Porte-parole de la Sûreté du Québec, Ann Mathieu affirme collaborer avec tous les citoyens et organismes de Kanesatake. On a à cœur de desservir toutes les communautés. Mais comme c’est le cas ailleurs au Québec, les policiers vont parfois rencontrer des individus qui sont réfractaires à notre présence.

Selon le maire sortant d’Oka, Pascal Quevillon, c’est aux gouvernements provincial et fédéral d’intervenir. On laisse aller, on donne de la corde, et l'abcès grossit, déplore-t-il. Aux dernières élections, les libéraux parlaient d’eau potable dans les communautés autochtones. C’est important, mais le crime organisé a pris le contrôle d’un territoire autochtone aux dépens d’une communauté.

Mais pour certains Mohawks de Kanesatake, la SQ n’est pas la bienvenue sur le territoire. Propriétaire de la boutique de cannabis le Diable vert, Clifton Ariwakehte Nicholas a combattu le corps policier durant la crise d’Oka en 1990.

On a besoin de sécurité, admet-il. Mais la sécurité de la Sûreté du Québec, ce n’est pas pour nous autres. On se sent encore plus menacés. Il y a un petit fantasme de voir de grandes opérations policières. Ça ne marche pas dans le monde autochtone.

Le ministre responsable des Affaires autochtones, Ian Lafrenière a indiqué mercredi, en réaction à ce reportage, travailler avec le grand chef de Kanesatake pour trouver des solutions aux enjeux de sécurité. Il y a des questions de cohabitation et elles sont sérieuses pour moi, a-t-il dit à la sortie du conseil des ministres. On a un nouveau conseil de bande, laissons-lui le temps de faire son travail. Je serai avec eux au courant des prochains jours pour trouver des solutions.

Il a aussi rappelé la nomination, en janvier dernier, de l'ancien sous-ministre Paul Girard à titre de négociateur entre la communauté de Kanesatake et la municipalité d'Oka.

Une relation de bon voisinage à bâtir

Julie Tremblay-Cloutier a fait de la sécurité et de l’harmonie entre les deux communautés la priorité de sa campagne. C’est certain qu’en ce moment, on a un vide d’application de la loi, affirme-t-elle. Il n’y a aucune force coercitive qui s’implique. C’est clair que le crime organisé perçoit le territoire comme un endroit où il peut foisonner.

L’ancienne candidate du Parti vert du Canada refuse néanmoins de mettre son nez dans les affaires de la communauté voisine. Les gens désirent nécessairement changer de ton, dit-elle. C’est au conseil de bande et aux citoyens de Kanesatake de trouver les meilleures solutions pour eux. C’est une nation autonome, on n’a pas à prendre de décisions pour eux.

Pour Clifton Ariwakehte Nicholas, ça doit passer par le dialogue, d’abord entre Autochtones et ensuite avec les allochtones. Trente ans d’insécurité dans cette communauté. 30 ans d’interférence par les forces extérieures. Première chose, on doit se parler entre nous. Après, on doit se réconcilier avec le village d’Oka. On a beaucoup à faire.

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