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La désinformation d’un médecin de famille, au-delà d’une lettre ouverte

L'auteur d’une lettre ouverte contre l’idée de vacciner des enfants de 5 à 11 ans devenue virale n’en était pas à ses premières armes en matière de diffusion d’informations douteuses.

Une personne reçoit une dose de vaccin dans son bras gauche.

Les États-Unis ont autorisé vendredi le vaccin contre la COVID-19 de Pfizer-BioNTech pour les 5 à 11 ans.

Photo : getty images/istockphoto / Moha El-Jaw

Publiée mardi dans La Presse et retirée plus tard dans la même journée, la lettre ouverte du Dr René Lavigueur a énormément circulé dans les sphères antimesures sanitaires. Selon l’outil d’analyse CrowdTangle, elle a été partagée plus de 6900 fois.

Des versions sauvegardées du texte ont ensuite été mises en ligne sur Facebook, notamment par le chef du Parti conservateur du Québec Éric Duhaime et le groupe de pression Québec Fier, qui criaient à la censure. À elles seules, ces deux versions de la lettre ont été partagées plus de 3400 fois.

Puis, jeudi, en réaction, le médecin microbiologiste-infectiologue et épidémiologiste Alex Carignan, ainsi que cinq autres professionnels de la santé, ont publié dans La Presse une réplique au Dr Lavigueur (Nouvelle fenêtre) afin de remettre les pendules à l’heure sur certaines faussetés et demi-vérités.

L’éditorialiste en chef de La Presse, Stéphanie Grammond, a également signé une mise au point, affirmant que la désinformation n’avait pas sa place dans le quotidien, que la lettre ouverte du Dr Lavigueur ne respectait pas les standards de qualité et de rigueur de La Presse et qu’elle n’aurait donc pas dû être publiée.

La vaccination des 5 à 11 ans n'a pas commencé

René Lavigueur parle à la caméra dans une entrevue en ligne.

René Lavigueur est médecin de famille à Sainte-Anne-des-Monts.

Photo : YouTube - France Gauthier

Dans sa lettre, le Dr Lavigueur insiste beaucoup sur le principe déontologique du consentement libre et éclairé des patients et y livre sa version de ce qu'il dirait aux parents sur la vaccination de leur enfant si la question lui était posée. Ainsi, il déclare notamment que le vaccin n’est approuvé ni par la Food and Drug Administration aux États-Unis ni par Santé Canada pour les jeunes de ce groupe d’âge et demande ensuite : Acceptez-vous que votre enfant reçoive ce vaccin?

Pour l’experte en droit et en éthique de l'École de santé publique de l'Université de Montréal Emmanuelle Marceau, il serait prématuré pour l'instant, pour un médecin, de donner ce type d’avis.

Il n’y a pas de consentement libre et éclairé à recueillir pour l’instant de patients ou de parents parce qu’il n’y en a pas, en ce moment, de vaccination des 5 à 11 ans. C’est normal, on est encore dans les démarches d’homologation, dit-elle.

On n’est pas rendus là et, de toute façon, ce n’est pas sur une base individuelle qu’on devrait faire cette analyse-là, ajoute Alain Lamarre, expert en immunologie et en virologie à l'Institut national de la recherche scientifique (INRS).

« L’analyse du coût risque-bénéfice doit être faite pour chaque population par des comités d’experts qui se penchent là-dessus et émettent leur opinion. Santé Canada a vraiment une procédure très rigoureuse, et elle est toujours en cours. »

— Une citation de  Alain Lamarre, expert en immunologie et en virologie à l'Institut national de la recherche scientifique (INRS)

La conseillère médicale en chef de Santé Canada, Supriya Sharma, a d’ailleurs indiqué vendredi dernier, en conférence de presse (Nouvelle fenêtre), qu’une approbation du vaccin n’était pas garantie pour les 5 à 11 ans et que l’agence de santé publique l’autoriserait seulement s’il respectait les standards rigoureux que nous avons pour nous assurer que les avantages l’emportent sur les risques.

Trois jours après la publication de la lettre, la FDA a d’ailleurs approuvé le vaccin pour les 5 à 11 ans avec une dose trois fois inférieure à celle des adultes. Certains membres du comité ont noté que le taux de myocardite causé par le vaccin dans ce groupe d’âge demeurait inconnu, mais que les bénéfices du vaccin l'emportaient tout de même sur les risques. Notons que la plupart du temps, les myocardites sont bénignes et rapidement guéries.

Le Dr Lavigueur soutient également que l’Organisation mondiale de la santé ne recommande pas la vaccination des enfants, ce qui est faux. L’organisation a plutôt appelé cet été les pays à laisser de côté le nationalisme vaccinal et à prioriser la redistribution de vaccins aux pays défavorisés, où certaines populations adultes sont peu ou pas vaccinées, plutôt que de vacciner les enfants et les adolescents, qui sont moins à risque face au virus.

Tedros Adhanom Ghebreyesus.

Le directeur général de l'OMS, Tedros Adhanom Ghebreyesus, a appelé cet été les pays à laisser de côté le nationalisme vaccinal et à prioriser la redistribution de vaccins aux pays défavorisés, où certaines populations adultes sont peu ou pas vaccinées, plutôt que de vacciner les enfants et les adolescents.

Photo : Getty Images / FABRICE COFFRINI

De plus, les risques potentiels de contracter la COVID-19 ne sont pas du tout mentionnés dans la déclaration de consentement du Dr Lavigueur alors qu’ils devraient l’être, selon Emmanuelle Marceau.

Il faut donner les informations complètes pour véritablement permettre un choix libre et éclairé, rappelle-t-elle.

Des statistiques exagérées sur les effets secondaires des vaccins

Dans sa lettre ouverte, le Dr Lavigueur avance que des milliers de morts, des dizaines de milliers d’effets secondaires graves dus au vaccin sont rapportés dans le monde. Dans une entrevue (Nouvelle fenêtre) accordée le 15 octobre à l’ancienne journaliste d’enquête devenue auteure et conférencière sur l’éveil de conscience France Gauthier, il dit même qu’il y a eu des dizaines de milliers de décès dus au vaccin dans le monde. L’entrevue a été partagée 4400 fois.

France Gauthier et René Lavigueur en entrevue.

Une entrevue du Dr Lavigueur avec l’ancienne journaliste France Gauthier a été partagée 4400 fois.

Photo : YouTube - France Gauthier

Or rien n’indique que des milliers – ou des dizaines de milliers – de morts ont été provoquées par les vaccins anti-COVID-19.

Les rares décès par thrombose ayant un lien certain avec l'administration des vaccins à vecteur viral AstraZeneca ont été bien documentés : selon le gouvernement du Canada (Nouvelle fenêtre), six décès ont eu lieu au pays suivant un diagnostic de thrombose vraisemblablement liée à ce vaccin. Au Royaume-Uni, le pays qui a administré le plus de doses du vaccin AstraZeneca, ce chiffre s’élève à 72 (Nouvelle fenêtre). Aux États-Unis, le vaccin à vecteur viral Johnson & Johnson est lié à quatre décès (Nouvelle fenêtre).

Cela dit, les décès liés au vaccins à ARN messager comme ceux de Pfizer et de Moderna sont presque inexistants. Aucun n’a été rapporté au Canada, et le premier qui y a été lié est survenu à la fin d'août en Nouvelle-Zélande (Nouvelle fenêtre). Près de 7 milliards de doses de vaccin anti-COVID-19 ont été administrées dans le monde (Nouvelle fenêtre). Les décès sont donc extrêmement rares.

Des milliers de décès suivant l’administration de vaccins ont effectivement été documentés partout dans le monde, mais rien ne prouve que ce lien est causal, comme l'analyse le journaliste scientifique Jean-François Cliche dans cet article du Soleil (Nouvelle fenêtre) :

Il y a des gens qui décèdent en tout temps pour toutes sortes de raisons. Il faut être capable de faire une association claire entre le vaccin et les complications ou le décès de la personne pour dire que c’est lié au vaccin, dit Benoit Barbeau, professeur au Département des sciences biologiques de l'UQAM et spécialiste en virologie, qui rappelle que les avantages de la vaccination l’emportent largement sur ses inconvénients. C’est la santé publique qui mène les enquêtes pour déterminer un lien de causalité.

Un travailleur de la santé remplit une seringue.

Les décès dus aux vaccins sont extrêmement rares.

Photo : Associated Press / Rahmat Gul

Au 15 octobre, les autorités de santé canadiennes ont reçu 5161 rapports d’effets secondaires graves (Nouvelle fenêtre) parmi les plus de 57,2 millions de doses de vaccins administrées. En d’autres mots, des effets secondaires graves surviennent pour 0,009 % des doses administrées. Encore là, l'Agence de la santé publique du Canada (ASPC) note que ces événements ne sont pas nécessairement liés de manière causale à l'utilisation du vaccin.

Des effets secondaires sous-rapportés?

Dans sa lettre ouverte, le Dr Lavigueur dit que le vaccin échappe à toute surveillance. Il a développé davantage sa pensée dans son entrevue avec France Gauthier, où il déclare que le nombre de décès et de cas d’effets secondaires graves serait sous-évalué parce qu’ils sont rapportés sur une base volontaire la plupart du temps.

Il raconte qu’au Québec les gens sont hospitalisés [et] personne ne fait de rapport parce que les médecins sont débordés et n’auraient pas le temps de remplir les documents nécessaires.

Il est faux de dire que ces rapports se font sur une base volontaire, considérant que l’article 69 de la Loi sur la santé publique (Nouvelle fenêtre) stipule que tout professionnel de la santé habilité à poser un diagnostic ou à évaluer la condition de santé d’une personne est tenu de déclarer au directeur de santé publique de sa région, dans les plus brefs délais, toute manifestation clinique inhabituelle survenue chez une personne qui a reçu un vaccin.

Selon l’article 138 de la Loi sur la santé publique, commettre une infraction est passible d’une amende de 600 à 1200 $ pour le professionnel de la santé qui omet de faire une déclaration visée à l’article 69, précise la relationniste du ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS), Marie-Hélène Émond.

Pour Alain Lamarre, l’idée que les effets secondaires des vaccins ne sont pas rapportés ne tient pas la route.

« C’est justement grâce au système de surveillance que les thromboses et les myocardites ont été détectées. »

— Une citation de  Alain Lamarre, expert en immunologie et en virologie à l'Institut national de la recherche scientifique (INRS)

Le MSSS n’a pas commenté directement les allégations du Dr Lavigueur.

Thérapie génique, tests PCR, femmes enceintes et effets à long terme

Dans son entrevue avec France Gauthier, le Dr Lavigueur répète de fausses informations qui ont été démenties plusieurs fois depuis le début de la pandémie.

Il affirme par exemple que les tests PCR pour détecter la COVID-19 peuvent être positifs si l’on a eu une grippe dans les six derniers mois, provoquant ainsi énormément de faux positifs. Comme nous l’avons expliqué cet été, c'est totalement faux. Le spécialiste clinique en biologie médicale au CIUSSS de l’Estrie, le Dr Simon Lévesque, avait alors expliqué qu’il était impossible que cela survienne étant donné la nature du test, qui est conçu pour détecter des virus spécifiques alors que le SRAS-CoV-2 et l’influenza n’ont pas le même matériel génétique.

Un travailleur de la santé prélève un échantillon sur une femme, de dos.

Les tests PCR pour la COVID-19 ne détectent pas la grippe.

Photo : CBC / Robert Short

Le Dr Lavigueur déclare dans l’entrevue que les vaccins à ARN messager ne sont pas des vaccins, mais plutôt des thérapies géniques à vocation vaccinale, une information démentie par de nombreux médias de vérification partout dans le monde depuis le début de la campagne de vaccination.

Les thérapies géniques permettent d’intégrer du nouveau matériel génétique à des cellules de façon durable pour compenser un dysfonctionnement, tandis que l'ARN messager est formé de molécules instables à l’extérieur des cellules qui disparaissent très rapidement, résume Alain Lamarre. Dire que c’est de la thérapie génique, c’est un peu de la science-fiction, estime  l’expert en immunologie et en virologie de l’INRS.

Le Dr Lavigueur affirme dans l’entrevue qu’on n’en connaît pas assez sur l’interaction entre le vaccin à ARN messager et la syncitine – une protéine essentielle pour la formation du placenta –, jetant un doute quant aux effets du vaccin sur la fertilité. L’idée circulait déjà en décembre dernier, et des experts nous avaient alors dit qu’il n’existait aucun élément de preuve scientifique pour appuyer cette thèse.

« Les chances qu’il y ait une réaction croisée entre la protéine de spicule du vaccin et la syncitine sont extrêmement minimes, pour ne pas dire absentes. »

— Une citation de  Benoit Barbeau, professeur au Département des sciences biologiques de l'UQAM et spécialiste en virologie

Finalement, le Dr Lavigueur insiste beaucoup sur les effets secondaires à long terme inconnus des vaccins dans son texte et dans l’entrevue. Comme nous l’avons expliqué ici, il est impossible d’affirmer avec certitude que des effets secondaires à long terme n’existent pas, mais ils sont presque toujours ressentis dans les jours ou les semaines suivant la vaccination, et ce, pour tous les vaccins.

C’est sûr qu’on ne peut pas avoir une étude rétrospective de 10 ans, mais il faut se servir de notre sens critique et se fier sur ce qu’on connaît des effets secondaires graves de vaccins. Il n’y a pas vraiment d’exemples documentés d’effets à long terme pour les vaccins en général, dit Alain Lamarre.

Le Collège des médecins réagit

L’article 89 du Code de déontologie des médecins (Nouvelle fenêtre) stipule que le médecin exposant des opinions médicales par la voie de quelque média d'information doit donner des opinions conformes aux données actuelles de la science médicale.

Invité à réagir à la controverse, le Collège des médecins du Québec n’a pas commenté directement les propos du Dr Lavigueur. Sa porte-parole Leslie Labranche a expliqué par courriel que c’est le rôle de son Bureau du syndic de traiter les plaintes du public ou de lancer des enquêtes de son propre chef lorsqu’il juge qu’un médecin ne respecte pas ses obligations déontologiques.

Mme Labranche a déclaré que le Bureau du syndic est indépendant du Collège dans l'exécution de ses fonctions. Les enquêtes effectuées par le Bureau du syndic sont confidentielles et par conséquent je ne peux ni confirmer ni infirmer si le Dr René Lavigueur a fait ou fait l'objet d'une enquête, a-t-elle écrit.

Decrypteurs. Marie-Pier Élie, Jeff Yates, Nicholas De Rosa et Alexis De Lancer.

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