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Affaire Carpentier : de précieuses heures gaspillées

La coroner conclut que la mort des petites Norah et Romy aurait pu être évitée.

Deux policiers de dos, avec un chien, marchent dans un champ.

L'opération de recherches a duré une dizaine de jours à Saint-Apollinaire. (Archives)

Photo : Radio-Canada / Marie-Pier Bouchard

Une série de problèmes de communication a nui aux opérations lors du drame de Saint-Apollinaire, en juillet 2020. La coroner estime que Norah et Romy Carpentier auraient pu être retrouvées plus vite et peut-être vivantes, dans son rapport obtenu par Radio-Canada.

Il s’est écoulé environ 18 heures entre la découverte du véhicule accidenté de Martin Carpentier sur l’autoroute 20 et le moment du meurtre de ses filles, selon la coroner Sophie Régnière.

Elle confirme ainsi les révélations de Radio-Canada selon lesquelles les petites Norah et Romy ont été tuées dans l’après-midi du 9 juillet 2020, moment où l’alerte Amber a été déclenchée.

La Sûreté du Québec (SQ) avait pourtant affirmé, à la suite de l'opération policière, que le drame s'était joué en huit heures à peine et qu'elle n'aurait rien pu faire de plus.

Dans son rapport, Me Régnière fait état de plusieurs facteurs ayant nui à l’efficacité de l’enquête.

« Ces facteurs écartés, ou à tout le moins, mieux contrôlés, auraient peut-être permis de retrouver Norah et sa sœur plus rapidement et, possiblement, d’éviter leur décès. »

— Une citation de  Extrait du rapport de la coroner
Romy et Norah Carpentier.

Romy, 6 ans, et Norah, 11 ans (archives)

Photo : Facebook (capture d'écran)

Fausse piste

Martin Carpentier aurait provoqué un accident pour mourir avec ses filles, le soir du 8 juillet 2020, d’après le rapport de Me Régnière. Sa tentative ayant échoué, il s’est sauvé avec elles dans un boisé avant de les tuer le lendemain après-midi, puis de s’enlever la vie.

La découverte de la voiture de M. Carpentier sur l’autoroute a d’abord été considérée comme un délit de fuite. La première information transmise aux policiers par la centrale 911, indiquant qu’un témoin avait vu seulement un homme quitter les lieux de l’accident à pied, les a mis sur une fausse piste pendant plusieurs heures.

Un véhicule accidenté sur l'autoroute.

Le véhicule de Martin Carpentier a été retrouvé accidenté sur l'autoroute 20 à la hauteur de Saint-Apollinaire.

Photo : Sûreté du Québec

Refus de collaborer

Pendant ce temps, Martin Carpentier et ses filles manquaient à l'appel. Les hôpitaux les plus proches, soit l’Hôtel-Dieu de Lévis et le Centre hospitalier de l’Université Laval (CHUL), ont été contactés par les autorités pour vérifier si les enfants et/ou leur père s’y trouvaient.

Le personnel n’a pas voulu collaborer, se rangeant derrière le principe de confidentialité des informations, note la coroner Régnière. Ce n’est que plusieurs heures plus tard que cette porte a été fermée par les enquêteurs.

Un panneau indique l'Hôtel-Dieu de Lévis.

L'Hôtel-Dieu de Lévis a été contacté par les autorités le soir de l'accident, le 8 juillet 2020. (Archives)

Photo : Radio-Canada / Raymond Routhier

Me Régnière recommande d’ailleurs aux ministères de la Santé, de la Sécurité publique et de la Justice d’élaborer conjointement une directive permettant le partage d’informations confidentielles en contexte d’urgence.

Le médecin de famille de Martin Carpentier a aussi refusé de collaborer lorsqu'il a été contacté par les policiers, alors que le Code de déontologie des médecins lui aurait pourtant permis une exception à cet impératif de confidentialité, ce que le médecin aurait omis de faire.

« [Le médecin de Carpentier] a refusé de partager des informations qui auraient permis d’évaluer sa condition médicale [...] et déterminer le risque pour son intégrité physique ou celle de ses enfants. »

— Une citation de  Extrait du rapport de la coroner

Dans son rapport, la coroner mentionne que le médecin avait prescrit des médicaments à Martin Carpentier pour traiter son insomnie et qu'il s’interrogeait sur une possible dépression.

Une note d’adieu?

Le niveau de dangerosité de M. Carpentier était nul, note la coroner dans son rapport, selon les premières informations recueillies auprès des membres de la famille le soir de l’accident et tout au long de la nuit.

Les policiers ont appris plus tard que Martin Carpentier était dépressif et qu’il vivait de l’anxiété en lien avec son divorce, mais les proches insistaient tout de même sur le fait qu’il ne représentait pas un risque pour ses deux filles.

Au lever du jour, l’enquête a cependant pris une autre tournure. La coroner raconte que la nouvelle conjointe de Martin Carpentier a alors confié aux policiers qu’elle avait reçu deux textos la veille, vers 19 h 30, juste avant qu’il prenne la route pour aller manger une crème glacée avec ses filles.

« Il n’y avait plus de doute dans l’esprit des policiers que les enfants étaient en danger. »

— Une citation de  Extrait du rapport de la coroner
Martin Carpentier porte une casquette blanche de marque Nike. Il a une petite barbe aux teintes de roux, les cheveux bruns ainsi que les yeux bruns.

Martin Carpentier a tué ses deux filles, Norah et Romy, puis s'est enlevé la vie à Saint-Apollinaire. (Archives)

Photo : Facebook

Bien que la conjointe de Carpentier ait à nouveau tempéré la teneur des messages, ils ont été interprétés par les policiers comme étant peut-être une note d’adieu. Le dossier a rapidement été transféré aux Crimes majeurs de la SQ.

Même si elle reconnaît qu'il est normal que les familles en état de choc communiquent les renseignements au compte-gouttes, la coroner mentionne que cela s’est ajouté à toutes les autres minutes perdues.

Me Régnière ajoute néanmoins qu’il serait odieux de faire porter sur les épaules de la famille une responsabilité qu’elle n’a pas.

Urgence médiatique

La coroner estime qu’au lendemain de l’accident, la Sûreté du Québec aurait dû faire appel aux médias beaucoup plus tôt puisque chaque minute compte dans les cas de disparition. Considérant surtout qu’en fin de soirée le 8 juillet, quelques heures après l’accident, on savait déjà que les enfants n’étaient chez aucun membre de la famille.

Dès 6 h, l’urgence médiatique existait et celle-ci a été mal analysée, écrit-elle dans son rapport.

« La soussignée ne peut que soulever les lacunes dans la gestion des communications par la SQ. »

— Une citation de  Extrait du rapport de la coroner

Selon Me Régnière, la SQ aurait dû lancer un avis de recherche tôt le matin et profiter des heures de grande écoute, au moment du déjeuner et des déplacements pour le travail. Le système national, Québec en alerte, aurait pu être utilisé, ajoute la coroner.

Romy, Martin et Norah Carpentier étaient recherchés par la police.

Une alerte Amber a été lancée le 9 juillet en après-midi, vers 15h, pour retrouver Romy et Norah ainsi que leur père, Martin Carpentier. (Archives)

Photo : Radio-Canada

Peu importe le moyen ou le type d’alerte, il fallait communiquer ces informations cruciales pour optimiser les chances de retrouver les filles et leur père, écrit-elle.

À preuve, l’alerte Amber diffusée à 15 h a permis à deux témoins ayant aperçu un homme qui marchait avec deux enfants — le premier vers 5 h 30 et le second vers 9 h 45 —, de se manifester. Si une alerte avait été lancée plus tôt cette journée-là, il est permis de croire que ces signalements auraient pu être faits avant la mort de Norah et Romy.

La coroner s’explique mal aussi que des avis de disparition aient été distribués par les pompiers dans l’avant-midi aux citoyens de la municipalité, mais que cet avis n’ait pas été diffusé aux médias. Elle reproche au service des communications de la SQ d’avoir demandé à un représentant des médias, qui avait été informé de cet avis, de ne pas le diffuser.

Afin de permettre une diffusion plus rapide et efficace, Me Régnière recommande à la Sûreté du Québec de revoir ses protocoles de communication en situation d’urgence.

Alerte Amber mal gérée

La coroner s'interroge par ailleurs sur les protocoles de communication de la SQ et sur le gabarit exigé des messages diffusables formant une alerte Amber.

Sophie Régnière nous apprend dans son rapport qu’entre le moment où la décision a été prise de déclencher l’alerte Amber et sa diffusion, il s’est écoulé 1 h 30, alors que ce délai est beaucoup plus court normalement.

Elle explique que la centrale de diffusion n’aurait pas pu lancer le message initial parce qu’il comportait plus de 300 caractères et il a dû être reformulé afin de respecter les capacités du système.

Revoir les critères

La coroner recommande néanmoins au ministère de la Sécurité publique de revoir les critères pour le déclenchement de l’alerte Amber pour que celle-ci soit plus inclusive, notamment pour tout type de disparition d’enfant.

Il est aussi recommandé au ministère de la Sécurité publique de créer une unité de coordination consacrée aux disparitions et d’exiger de tous les services policiers le signalement des disparitions à cette unité.

Cette unité devra travailler en étroite collaboration avec ses partenaires provinciaux et fédéraux pour mener à bien leurs interventions sur le terrain.

En ce sens, la Sûreté du Québec aurait pu aussi interpeller davantage de partenaires et les mobiliser plus rapidement, selon la coroner, dès le lever du jour le 9 juillet, écrit-elle.

Sophie Régnière fait notamment référence aux agents de la faune, aux pompiers, ainsi qu’aux bénévoles formés en recherche et sauvetage.

Un homme habillé avec une veste colorée marche dans un boisé.

Martin Simard, un bénévole, aide les policiers à ratisser le boisé à Saint-Apollinaire à la recherche de Martin Carpentier. (Archives)

Photo : La Presse canadienne / Jacques Boissinot

« Il est certain que la mobilisation de ces forces supplémentaires dès le début des recherches terrain aurait peut-être pu faire une différence. »

— Une citation de  Extrait du rapport de la coroner

Même si les responsables de la SQ assurent qu’une rétroaction a été faite à la suite de cette opération policière, la coroner considère que l’organisation devrait refaire l’exercice à la lumière des recommandations énoncées au présent rapport.

Me Sophie Régnière recommande à la Sûreté du Québec de procéder à un examen exhaustif en lien avec cet événement afin d’améliorer ses processus d’intervention en cas de disparition d’enfant.

La mère des petites Norah et Romy, Amélie Lemieux, a refusé de formuler des commentaires, préférant attendre la sortie officielle du rapport, qui serait prévue pour la semaine prochaine.

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