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Le camionnage à la croisée des chemins

Un camion roule sur une route.

La pénurie de chauffeurs de camion ainsi que du personnel du monde du transport devrait s'aggraver dans les prochaines années, selon des acteurs de l'industrie (archives).

Photo : iStock

Alors que la pandémie met en lumière les failles des chaînes d'approvisionnement mondiales, la pénurie de camionneurs donne des maux de tête à l’industrie du transport au Canada. Saura-t-elle se réinventer?

Dans les locaux de Martin Roy Transport (MRT), Johanne Valence valse du bureau au quai de chargement. Elle ne manque pas de travail : l'entreprise abitibienne est en pleine expansion vers l’Ontario, malgré d’importants défis de recrutement.

On ressent les besoins criants du personnel, que ce soit en tant que chauffeurs de véhicules lourds, personnel à l’interne, développement des affaires… Notre croissance est limitée, dit-elle sans détour.

Celle qui s’occupe de la sécurité et de la conformité au sein de Martin Roy Transport dit se casser les neurones pour trouver des manières de séduire de nouveaux chauffeurs.

L'entreprise a récemment augmenté ses salaires afin de demeurer compétitive, et elle tente également d’adapter ses routes et d’offrir des trajets plus courts aux chauffeurs, qui, de plus en plus, désirent rester près de leur famille.

« On n'a pas le choix de se réinventer en tant qu’industrie pour satisfaire les besoins de transport de nos clients. »

— Une citation de  Johanne Valence, responsable de la sécurité et de la conformité à MRT

Mme Valence ne s’en cache pas : malgré tous ces tours de magie, une partie de la marchandise à livrer reste parfois plus longtemps que prévu au quai de chargement, faute de main-d'œuvre.

Un jeune casqué transporte des morceaux de bois.

L'industrie du transport routier est centrale dans le déplacement de nombreux produits de consommation.

Photo : Radio-Canada / André Vuillemin

Des défis sur la route de l'industrie du transport

Martin Roy Transport est loin d’être la seule entreprise à ressentir de plein fouet les conséquences de la pénurie de main-d'œuvre dans le secteur du transport.

Au Canada, environ 20 000 postes de chauffeurs de camion seraient à pourvoir, selon l’Alliance canadienne du camionnage (ACC). Ce nombre devrait croître dans les prochaines années en raison du départ à la retraite de nombreux vétérans de la route, dont l’âge moyen oscille entre 45 et 55 ans.

Les camionneurs risquent de ne pas être les seuls à manquer à l’appel : l’Alliance de camionnage du Canada prévoit que les besoins en matière de répartiteurs, de mécaniciens et de personnel de bureau quadrupleront au Québec dans les prochaines années.

C’est certain qu’il y a en ce moment des zones où les compagnies de transport doivent réorganiser les mouvements de transport faute de chauffeur, ce qui cause parfois des retards de livraison, explique le vice-président pour le Québec de l’association, Marc Cadieux.

« On n'est pas dans le même nuage que le Royaume-Uni, mais on doit être très vigilants avec cette pénurie de main-d'œuvre »

— Une citation de  Marc Cadieux, vice-président pour le Québec de l'Alliance canadienne du camionnage
Marc Cadieux, PDG, Association du camionnage du Québec

Marc Cadieux est PDG de l'Association du camionnage du Québec et vice-président Québec de l'Alliance canadienne du camionnage.

Photo : Radio-Canada

De l’autre côté de l’Atlantique, le Royaume-Uni offre un aperçu de ce à quoi ressemble un pays dont les chaînes d’approvisionnement ont été soudainement perturbées. Le pays a notamment été privé de milliers de chauffeurs européens en raison du Brexit.

Aux prises avec des défis d'approvisionnement imprévus, les Anglais ont dû renoncer à certains aliments et biens cet automne.

Trouver la relève

La priorité de l’Alliance du camionnage du Canada : courtiser les plus jeunes afin qu’ils reprennent les rênes d’une industrie qui a déplacé plus de 800 milliards de dollars de marchandise en 2020.

Ils sont toutefois difficiles à convaincre, selon plusieurs entreprises de transport.

La demande est de plus en plus élevée, mais les chauffeurs sont de plus en plus rares, soutient Gino Hince, propriétaire de Hince Transport, une entreprise de Hearst, en Ontario.

« Les jeunes ne s’intéressent plus au camionnage en ce moment. »

— Une citation de  Gino Hince, propriétaire de Hince Transport

Même constat du côté de l’Ontario Truck Driving School. Selon Gus Rahim, son président, plusieurs de ses étudiants ont plus de 45 ans et choisissent le camionnage comme seconde carrière.

Que ce soit ceux qui sont dans l'industrie et ceux qui arrivent dans l'industrie... ils vont tous prendre leur retraite en même temps. Nous pensons que nous avons des problèmes maintenant; pouvez-vous imaginer ce qui va se passer dans 10 ou 15 ans? demande-t-il.

Un camion semi-remorque effectue un virage sur une lumière rouge.

Au Québec, il existe des établissements offrant des formations à faible coût, sous l'aile des commissions scolaires, ce qui n'est pas toujours le cas ailleurs au Canada.

Photo : Radio-Canada

Comme l’Alliance canadienne du camionnage, Gus Rahim demande aux gouvernements de débloquer des fonds afin d’aider les plus jeunes à payer les coûts des écoles de camionnage, qui se comptent souvent par milliers de dollars dans les établissements privés.

Autre défi : faciliter l'intégration de la main-d'œuvre étrangère, véritable capharnaüm administratif, selon Marc Cadieux. Ce dernier soutient qu’il faudra rendre ce processus plus fluide afin de pallier les besoins de l’industrie du camionnage canadien.

Repenser les chaînes d’approvisionnement

La pandémie a mis en lumière des failles dans les chaînes d’approvisionnement au Canada et dans le monde, selon des experts interviewés par Radio-Canada.

Avec toute la marchandise qui arrive maintenant aux États-Unis, on voit qu’on n'a pas la capacité d’accueillir tous les bateaux, et même si on pouvait, on n'a pas assez de camionneurs, dit Louis-Philippe Rochon, professeur d’économie à l’Université Laurentienne.

Il soutient que la pénurie de main-d'œuvre, que ce soit dans l’industrie du transport ou ailleurs, nécessitera une réflexion à long terme.

« C’est comme si le pendule avait basculé vers les travailleurs. Les travailleurs exigent mieux maintenant, et les entreprises doivent répondre à cette demande. »

— Une citation de  Louis-Philippe Rochon, professeur d'économie à l'Université Laurentienne

Le professeur estime également qu’il faudra aussi repenser la manière dont on produit et transporte les biens, souvent bien loin du Canada.

Un entrepôt d'Amazon.

Des employés travaillent dans un entrepôt d'Amazon à Brampton, en Ontario (archives).

Photo : La Presse canadienne / Chris Young

De son côté, Jérôme Thirion, qui est associé et leader national de la chaîne d’approvisionnement à KPMG, soutient qu’il faudra surtout rendre les chaînes d’approvisionnement plus résilientes dans les prochaines années afin d'éviter des pénuries.

« C’est certain qu’on a beaucoup d’échanges internationaux. [...] Et on veut avoir le bien qu’on vient d’acheter cet après-midi demain matin. Alors évidemment, ça met une pression sur la chaîne d’approvisionnement locale et internationale. »

— Une citation de  Jérôme Thirion, associé et leader national de la chaîne d’approvisionnement à KPMG

Or, dit-il, les chaînes d’approvisionnement traditionnelles sont longues et interdépendantes, ce qui les rend particulièrement vulnérables aux crises.

Un récent sondage de KPMG mené au sein de plusieurs industries révèle que le risque associé des chaînes d'approvisionnement est perçu comme l'une des principales menaces à la croissance des entreprises.

Jérôme Thirion encourage les entreprises à revoir leurs chaînes d'approvisionnement et à miser sur la gestion du risque plutôt que sur les coûts qui leur sont associés.

Ça ne veut pas dire de rapatrier les usines nécessairement au Canada, car on ne serait pas toujours compétitif. Ça veut dire d'avoir plus de partenaires et des chaînes d’approvisionnement plus flexibles, conclut-il.

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