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Le Nouveau-Brunswick au cœur d’un débat sur la prolifération d’armes nucléaires

Il existe une douzaine de projets de réacteurs nucléaires modulaires au Canada. Mais celui de l'entreprise Moltex, au Nouveau-Brunswick, permettra d'extraire du plutonium des déchets nucléaires, un métal radioactif qui sert aussi à la fabrication d'armes.

Barils de déchets radioactifs.

Il règne une certaine incertitude relativement à l'extraction du plutonium des déchets des centrales nucléaires.

Photo : Radio-Canada

Des experts internationaux et nationaux s’inquiètent des conséquences possibles du projet de réacteur modulaire de l'entreprise Moltex. Le combustible utilisé par cette dernière sera du plutonium extrait des déchets nucléaires de la centrale de Point Lepreau, au Nouveau-Brunswick. Or, ce métal radioactif peut également servir à la fabrication de bombes.

Je suis très inquiète que le gouvernement du Canada ait subventionné une compagnie canadienne, Moltex, pour mettre sur pied un projet qui va mettre en question la politique du Canada envers la prolifération des armes nucléaires, indique la professeure de l’Université du Nouveau-Brunswick Susan O’Donnell.

Susan O'Donnell, blouse blanche sur veste noire, photographiée devant un mur pâle.

Susan O’Donnell, chercheuse spécialisée dans l'adoption des technologies et les questions environnementales à l'Université du Nouveau-Brunswick

Photo : Gracieuseté, Susan O'Donnell

Celle qui a travaillé 13 ans au Conseil national de recherches Canada comme experte en adoption de technologies remet en question le rôle du Nouveau-Brunswick dans le développement de ces technologies.

« Pourquoi voudrions-nous faire du Nouveau-Brunswick, et de Point Lepreau en particulier, une cible potentielle pour des activités illégales? »

— Une citation de  Susan O’Donnell, chercheuse spécialisée dans l'adoption des technologies et les questions environnementales, Université du Nouveau-Brunswick

Des experts craignent que des pays mal intentionnés ou des organisations terroristes mettent la main sur la technologie d’extraction du plutonium, ou encore sur le plutonium lui-même.

Un ancien conseiller à la Maison-Blanche pour la sécurité nationale aux États-Unis, Frank N. von Hippel, qui est aussi physicien et professeur à la prestigieuse Université de Princeton, au New Jersey, s’intéresse à cette question depuis 45 ans.

« Le plutonium est une matière très dangereuse à séparer et peut être utilisé pour fabriquer des armes nucléaires. »

— Une citation de  Frank N. von Hippel, physicien et ancien conseiller pour la sécurité nationale à la Maison-Blanche
Frank N. von Hippel écoute un orateur, à Washington, devant le Capitol.

Frank N. von Hippel, ancien conseiller pour la sécurité nationale à la Maison-Blanche (premier à gauche)

Photo : Getty Images / SAUL LOEB/AFP via Getty Images

Il estime que la production de plutonium représente un risque beaucoup trop élevé, en raison des possibilités d’utilisation militaire. Au fil des ans, de nombreuses analyses ont été faites qui ont montré qu'en fait, cela n'a pas de sens économique ou environnemental de séparer le plutonium à des fins civiles, et bien sûr cela n'a aucun sens de le séparer à des fins militaires non plus, explique-t-il.

Neuf scientifiques américains ont d’ailleurs écrit deux lettres au gouvernement canadien. Ils y dénoncent l’aide de 50,5 millions de dollars d’Ottawa à l’entreprise Moltex Energy, parce qu’ils estiment que si le projet va de l’avant, le Canada romprait avec sa politique de non-prolifération des armes nucléaires, et cela pourrait avoir d’importantes conséquences à l'international.

La controverse tourne autour du plutonium, un métal radioactif, qui est produit durant la fission nucléaire dans un réacteur comme celui de Point Lepreau. Il est possible d’extraire le plutonium des déchets nucléaires grâce au pyrotraitement, une technologie que compte utiliser Moltex.

Dessin d'artiste qui montre les installations de Moltex pour son réacteur.

Dessin d'artiste représentant les installations prévues par Moltex à Point Lepreau

Photo : Gracieuseté, Moltex

Le pyrotraitement

Le pyrotraitement sert essentiellement à extraire une matière combustible – principalement du plutonium – des déchets de réacteurs nucléaires. Il existe plusieurs méthodes de pyrotraitement. La plupart sont basées sur l’électroraffinage, où le combustible usé est dissous dans un premier temps. On en extrait ensuite les actinides, soit les éléments radioactifs comme le plutonium. Le pyrotraitement a été développé principalement par le laboratoire national d'Argonne, aux États-Unis.

À l'origine des inquiétudes : une bombe en Inde

Dès 1956, le Canada a donné un réacteur Cirus à l’Inde, qui en a acheté deux par la suite, en 1963 et en 1966. L’Inde s'est servi du plutonium extrait des déchets nucléaires de ces centrales pour fabriquer une bombe atomique.

Champignon nucléaire, après l'explosion d'une bombe en Inde en 1974.

Explosion d'une bombe atomique dans le désert du Rajasthan, en Inde, en 1974

Photo : Radio-Canada

À la surprise générale, en 1974, l’Inde a fait exploser sa première bombe atomique dans le désert du Rajasthan. La Corée du Sud, le Pakistan, Taïwan et l’Argentine, qui avaient acheté des réacteurs canadiens, tentaient de faire la même chose.

Ces événements ont conduit les États-Unis et l’Angleterre, avec la participation du Canada, à mettre sur pied le Club de Londres, qui est devenu le Groupe des fournisseurs nucléaires, afin de mieux contrôler les risques de prolifération.

Jimmy Carter assis à un bureau, lit un texte sur une feuille.

Jimmy Carter, 39e président des États-Unis, de 1977 à 1981, à qui Frank N. van Hippel avait conseillé de mettre fin aux programmes de séparation du plutonium.

Photo : La Presse canadienne / AP photo

Vu le risque de prolifération, le président américain Jimmy Carter a appelé en 1977 à la fin du financement d’un projet de réacteur qui aurait utilisé du plutonium. Je m’y suis intéressé à l'origine en tant que conseiller dans l'administration Carter, et l'administration Carter a décidé qu'en fait, la séparation du plutonium n'avait aucun sens pour les États-Unis, et nous y avons mis fin; et nous avons persuadé d'autres pays de faire de même, se rappelle l’ancien conseiller Frank N. von Hippel.

Le Congrès a mis fin au financement du projet d’extraction du plutonium en 1983. Jusqu’à aujourd’hui, cette question a suscité beaucoup de tiraillements aux États-Unis, où la recherche s’est poursuivie. Quelques-uns d’entre nous ont envoyé une lettre similaire [à celle envoyée à Ottawa] à l'administration Biden, au département de l'Énergie, qui fait également la promotion de ces programmes, affirme Frank N. von Hippel.

Photo aérienne du laboratoire Argonne, aux États-Unis.

Le laboratoire national d'Argonne, en Illinois, aux États-Unis, où s'est fait – et se fait encore – de la recherche sur le pyrotraitement et la séparation du plutonium.

Photo : Getty Images / Argonne National Laboratory

Plutonium civil et armes nucléaires

Le plutonium destiné à des fins militaires, pour fabriquer des bombes, n’est pas produit de la même façon que le plutonium destiné à des fins civiles (pour produire de l’électricité, par exemple). Et le plutonium militaire est d’une composition différente du plutonium civil.

Toutefois, si le plutonium dit civil n’est pas idéal pour être utilisé à des fins militaires, il peut toujours servir à fabriquer des bombes nucléaires. Néanmoins, l’industrie nucléaire et les scientifiques indépendants ne s’entendent pas sur cet aspect.

Vue de la centrale de Point Lepreau, à partir de l'eau, dans la baie de Fundy.

Moltex installerait son propre réacteur près de la centrale nucléaire de Point Lepreau, au Nouveau-Brunswick.

Photo : CBC

Un groupe de sociétés de production et de distribution d’électricité, dont fait partie Énergie NB, soutient plusieurs projets de réacteurs nucléaires modulaires, dont ceux de Moltex, au Nouveau-Brunswick.

Dans un rapport, le groupe affirme que les méthodes d’extraction de combustible à base de plutonium sont plus résistantes à la prolifération que les procédés utilisés plus largement dans le monde, peut-on lire dans Feasibility of Small Modular Reactor, un rapport d'Ontario Power Generation (OPG), Bruce Power, Énergie NB et SaskPower d'avril 2021. On ne démontre toutefois pas en quoi ce serait le cas. Une seule phrase, dans tout le document, effleure cette question pourtant importante.

L'entreprise Moltex assure que le plutonium qu’elle compte produire ne pourrait pas servir à des fins militaires, parce que le plutonium qui serait produit à Saint-Jean ne serait pas pur. Le principal résultat du procédé WATSS [technologie de pyrotraitement de Moltex] est une extraction impure des actinides mineurs [dont le plutonium], réplique, dans une réponse écrite, l'entreprise.

Dessin d'une bombe.

Le plutonium est un élément clé de la composition des armes nucléaires.

Photo : Radio-Canada

Mais cet argument a déjà été rejeté par des experts, et ce, à plus d’une reprise.

En 2009, une équipe d’experts des principaux laboratoires nationaux des États-Unis a conclu que même le plutonium qui n’est pas pur peut être utilisé pour fabriquer des armes nucléaires. Selon ces experts, il suffirait de quelques jours ou de quelques semaines pour que ce plutonium puisse servir à des fins militaires. Le plutonium serait beaucoup plus accessible après la séparation de la radioactivité principale dans le combustible usé; il serait facile de le séparer même dans une boîte à gants. Vous n'auriez pas besoin d'une usine de traitement, et de nombreuses études en sont venues à cette conclusion, soutient Frank N. von Hippel.

Le plutonium sous haute surveillance

Le risque avec le plutonium et la technologie d’extraction est qu’ils tombent entre les mains de pays mal intentionnés ou de groupes terroristes. C’est pourquoi les pays qui disposent de stocks de plutonium les gardent sous haute surveillance. Le plutonium qui a été produit en France, en Angleterre et au Japon est très fortement gardé; c'est dans des installations très, très sécurisées, et c'est sous – appelons ça la sécurité de niveau militaire, explique la professeure Susan O’Donnell.

La question de la sécurité autour d’une éventuelle production canadienne se pose donc, mais il y a plus. L'entreprise Moltex souhaite – si elle parvient à la mettre au point – vendre sa technologie à d’autres pays. Quel est le plan pour vérifier ou valider la situation sécuritaire dans les pays où on se propose d'exporter? se demande Mme O'Donnell.

Vue de la centrale nucléaire Yougbyon, avec les montagnes derrière.

Centrale nucléaire Yongbyon, en Corée du Nord, soupçonnée de produire du plutonium pour usage militaire

Photo : Reuters / KYODO Kyodo

Seule une poignée de pays comme la France, l’Angleterre, la Russie et le Japon possèdent du plutonium à usage civil. Mes collègues et moi avons essayé de persuader ces pays d'arrêter de séparer le plutonium; il est possible que le Japon [...] change sa politique et décide que cela n'a aucun sens, souligne Frank N. von Hippel.

Sauf que la Corée du Sud invoque l'exemple du Japon pour justifier sa volonté de commencer la production de plutonium. Si le Canada produisait aussi du plutonium, cela donnerait encore plus de poids aux prétentions de la Corée du Sud, déplore l'ancien conseiller à la Maison-Blanche. Frank N. von Hippel craint que la Corée du Sud veuille, ultimement, se doter de l'arme nucléaire.

Nous avons eu cette discussion avec la Corée du Sud, par exemple, où plus de la moitié de la population pense que si la Corée du Sud obtient l'arme nucléaire, c’est un moyen de dissuasion contre la Corée du Nord, explique-t-il.

Un rapport de l’Agence internationale de l’énergie atomique du mois d’août 2021 indiquait d’ailleurs que la Corée du Nord aurait repris l’extraction du plutonium à des fins militaires et aurait considérablement développé son arsenal nucléaire depuis une vingtaine d’années.

Le gouvernement muet sur la question

Tant le Parti libéral du Canada que le Parti conservateur du Canada appuient le développement des projets de réacteurs nucléaires modulaires, dont celui de Moltex, qui prévoit l’extraction du plutonium des déchets nucléaires. Toutefois, aucun des deux partis n’a répondu à nos demandes d’entrevue sur cette question lors de la dernière campagne électorale.

Justin Trudeau, regard par en bas, est pensif.

Justin Trudeau, premier ministre du Canada

Photo : La Presse canadienne / Sean Kilpatrick

Il nous a aussi été impossible d’obtenir une entrevue du gouvernement fédéral pour répondre aux nombreuses questions soulevées par les scientifiques indépendants.

Une gestionnaire des relations avec les médias au ministère fédéral des Ressources naturelles a fourni un bref message par courriel, où il est précisé que le gouvernement du Canada examine les aspects scientifiques et technologiques du retraitement, ainsi que les avantages et les risques associés à cette activité, afin d’orienter toute future politique à définir en la matière.

Sur la question d’une utilisation du plutonium à des fins militaires, elle ajoute que la technologie nucléaire au Canada est – et continuera d’être – utilisée uniquement à des fins pacifiques.

Cela, aucun des scientifiques indépendants qui ont soulevé des doutes ne le remet en question. Le risque, selon eux, n’est pas que le Canada se lance dans la production d’armes nucléaires; ce sont plutôt l’utilisation que d’autres pays ou organisations pourraient faire de cette technologie et le message que le Canada envoie à la communauté internationale.

Mike Holland, concentré, écouter une question d'un journaliste, dans un extérieur avec ciel bleu.

Le ministre des Ressources naturelles et du Développement de l'énergie du Nouveau-Brunswick, Mike Holland

Photo : Radio-Canada

Le ministre provincial des Ressources naturelles et du Développement de l’énergie du Nouveau-Brunswick, Mike Holland, est le seul politicien à avoir accepté de répondre à nos questions sur le risque de prolifération.

« La technique de pyrotraitement [...] issue de la technologie Moltex, il n'y a absolument aucun moyen d’en développer un produit de qualité militaire. »

— Une citation de  Mike Holland, ministre des Ressources naturelles et du Développement de l’énergie du Nouveau-Brunswick

Selon Mike Holland, l’expérience a montré ailleurs dans le monde que le pyrotraitement ne peut pas être utilisé pour fabriquer du plutonium militaire; un avis que tous les scientifiques ne partagent pas.

Pourquoi le Nouveau-Brunswick?

Le projet de Moltex se développe au Nouveau-Brunswick pour plusieurs raisons. D’abord et avant tout, il y a Point Lepreau, puisque Moltex aura besoin des déchets de cette centrale nucléaire.

Il y a également une volonté politique claire d’aller de l’avant avec ce type de technologie. Le gouvernement provincial a investi plusieurs millions de dollars pour permettre à deux entreprises de poursuivre leur développement dans la province.

Enfin, l’industrie estime que la population du Nouveau-Brunswick est plutôt favorable au nucléaire. Le Nouveau-Brunswick est un endroit attrayant, parce qu'il a une population qui appuie généralement l'énergie nucléaire, peut-on lire dans le rapport Feasibility of Small Modular Reactor.

Rory O'Sullivan, PDG de l'entreprise Moltex.

Rory O'Sullivan, PDG de l'entreprise Moltex

Photo : CBC/Brian Chisholm

Sauf que peu d'informations ont filtré sur la nature exacte du projet de Moltex, en particulier, et sur les conséquences possibles.

« Je suis convaincue que plus il y aura de faits à ce sujet, plus le public sera contre. »

— Une citation de  Susan O’Donnell, chercheuse spécialisée dans l'adoption des technologies et les questions environnementales, Université du Nouveau-Brunswick

Plusieurs, dont Frank N. von Hippel et Susan O’Donnell, demandent au gouvernement de conduire une évaluation indépendante du projet de Moltex.

Le gouvernement du Nouveau-Brunswick ne compte pas demander une étude indépendante. C'est un produit de plutonium à faible teneur; bien sûr, je ne suis pas un scientifique [...], mais je prends les informations qui viennent des organismes de réglementation, explique le ministre Holland en faisant référence à la Commission canadienne de sûreté nucléaire, qui relève du gouvernement fédéral.

Pour sa part, le gouvernement canadien n’a pas répondu à cette demande des scientifiques, et dans la réponse laconique que le service des communications nous a envoyée, nulle part il n’est fait mention d’une quelconque étude indépendante.

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